Les Strophes des Complaintes

Pour une étude formelle des variations

      

 

       Les notes qui suivent développent la matière d’une communication présentée dans le cadre de la « Journée Agrégation » du Centre d’Etudes Métriques, qui s’est tenue à l’Université de Nantes, le 15 décembre 2000. Le C.E.M. est l’une des deux composantes du Centre d’Analyse Linguistique des Discours / C.A.L.D. (UPRES EA 2162 / Université de Nantes).

Pour tout commentaire, vous pouvez me contacter directement à l’adresse suivante :

 

jeanmichel.gouvard@free.fr

 

L’un des points de départ de cette étude est le constat suivant : nous sommes dépourvus d’outils adéquats pour décrire les formes poétiques post-classiques dans leur ensemble. Ceci s’explique par les habitudes universitaires qui privilégient comme référent, dans le domaine de la versification, la poésie classique, c'est-à-dire celle qui s’écrivit pendant une période, allant de la fin du 16e siècle à la moitié du 19e siècle. Or, les textes antérieurs et postérieurs à ce moment de l’histoire littéraire, tout comme les œuvres qui relèvent de la tradition orale, ne sauraient s’analyser avec exactement les mêmes instruments que ceux utiles à la description des œuvres d’un Racine ou d’un Lamartine. Je me propose donc, dans les pages qui suivent, d’exposer un ensemble de notions susceptibles de permettre une meilleure formalisation des textes de Laforgue - ainsi que de quelques-uns de ses contemporains ou des auteurs qui lui succédèrent dans les décennies qui suivirent.

L’ensemble de l’étude est focalisée sur ce que j’appellerai la dynamique des strophes, c'est-à-dire les principes d’organisation des vers et des ensembles de vers dans le cadre du poème. Je laisserai de côté la question de la non conformité des rimes aux règles classiques, qu’il s’agisse de la fiction graphique ou du problème des rimes masculines et féminines. Ce genre de sujets est abordé par tout bon manuel de versification. Je négligerai aussi la question de l’analyse métrique des vers césurés, pour laquelle on se rapportera aux travaux de Jean-Pierre Bobillot (Recherches sur la crise d’identité du vers 1873-1913, thèse, Université de Paris 3, 1991) et de moi-même (voir, sur ce même site, « Les mètres de Jules Laforgue »). Je parlerai donc de décasyllabe ou d’alexandrin, par exemple, sans entrer dans le détail de savoir quelle est leur scansion métrique, s’il y en a une (chez Laforgue, ce n’est sans doute pas toujours le cas).

L’exposé procède par paragraphe. Des renvois d’un paragraphe à l’autre facilite la lecture et la compréhension du texte. Il est cependant recommandé au lecteur débutant de lire le texte linérairement.

 

§ 1. Suite périodique simple

 

       Toute composition métrique repose sur un principe de retour du même au même, sur le modèle de « A1 A2 A3 … An ». La répétition d’une forme, que ce soit celle d’un vers ou d’une strophe, constitue une suite périodique simple. La majorité des textes classiques appliquent systématiquement ce procédé, mais Les Complaintes en offrent aussi quelques exemples.

Ainsi, la Complainte des condoléances au soleil (p. 122 de l’édition GF ; je renverrai toujours à cette édition), est-elle composée par le retour, 7 fois, d’un quatrain de schéma (abba) en alexandrins :      

      

       Décidément, bien don Quichotte, et pas peu sale,

       Ta police, ô Soleil ! malgré tes grands Levers,

       Et tes couchants des beaux Sept-Glaives abreuvés,

       Rosaces en sang d’une aveugle Cathédrale !

 

Cette forme a été abondamment employée par les Classiques, tout comme le distique (aa) d’alexandrins, que l’on trouve dans la Complainte d’une convalescence en mai (144), la Complainte du sage de Paris (146), ou encore la Complainte-litanies de mon sacré-cœur (140) :         

 

Mon Cœur est un lexique où cent littératures

Se lardent sans répit de divines ratures.

 

Mon Cœur est un désert altéré, bien que soûl

De ce vin revomi, l’universel dégoût.

 

En revanche, à forme strophique identique, le choix du 7-syllabe, que l’on rencontre dans la Complainte de la lune en province (77), est plus démarqué des usages traditionnels. On peut y voir la manifestation du regain d’intérêt dont jouissait l’heptasyllabe dans la seconde moitié du 19e siècle. Ce mètre, très en vogue au Moyen-Age, où on le rencontre souvent dans la poésie lyrique courtoise - qui était, rappelons-le, une poésie destinée à être chantée -, était encore souvent employé au 16e siècle, chez les poètes de La Pléiade, mais il a été ensuite plutôt délaissé par les Classiques qui, parmi les mètres courts, lui ont préféré le 6 et le 8-syllabe.

La Complainte sur certains temps déplacés (120) présente aussi une suite périodique simple, mais sous la forme d’un tercet monorime (aaa), en vers de 8 syllabes :

 

       Passez, ô nuptials appels,

       Vers les comptoirs, les Archipels

       Où l’on mastique le bétel !

 

       Je n’aurai jamais d’aventures ;

       Qu’il est petit, dans la Nature,

       Le chemin d’fer Paris-Ceinture !

 

Cette strophe ne se rencontre pas pendant la période classique et est donc spécifique au 19e siècle. On la trouve chez divers auteurs, comme Desbordes-Valmore, Brizeux, Banville, Amiel, Verlaine, Anatole France, et surtout Catulle Mendès, qui a composé plusieurs dizaines de poèmes en tercets monorimes.

       Plus original est la suite périodique simple du premier texte des Complaintes, le poème dédié A Paul Bourget (43), qui reprend par 3 fois une forme de sizain (abbbaa), sans rapport avec les schémas usuels de la période classique, lesquels étaient surtout (aabaab), (aababa), (aabccb) et (aabcbc). Le mètre retenu, plus traditionnellement, est le 8-syllabe :

 

       En deuil d’un Moi-le-Magnifique

       Lançant de front les cent pur-sang

       De ses vingt ans tout hennissants,

       Je vague, à jamais Innocent,

       Par les blancs parcs ésotériques

       De l’Armide Métaphysique.

 

On ne rencontre cette construction que dans Le Jardin de l’infante d’Albert Samain, un contemporain de Laforgue.

 

§ 2. Blanc typographique et blanc métrique

 

Dans les exemples présentés au § 1, dans chaque poème, chaque strophe, quelle qu’elle soit, est séparée des autres par un blanc typographique. Ceci concerne aussi bien des quatrains ou des sizains, strophes usuellement séparées par un tel procédé à l’époque classique, que les distiques, comme dans la Complainte d’une convalescence en mai (144) :

      

       Convalescent au lit, ancré de courbatures,

       Je me plains aux dessins bleus de ma couverture,

 

       Las de reconstituer dans l’art du jour baissant

       Cette dame d’en face auscultant les passants :

 

       Si la Mort, de son van, avait chosé mon être,

       En serait-elle moins, ce soir, à la fenêtre ?…

 

On opposera à un tel procédé celui que suivaient les Classiques, et qui consistait à enchaîner les couples de vers sans les séparer par une ligne blanche, comme Laforgue le fait lui-même dans les Préludes autobiographiques (45) :

 

Cathédrale anonyme ! en ce Paris, jardin

Obtus et chic, avec son bourgeois de Jourdain

A rêveurs ; ses vitraux fardés, ses vieux dimanches

Dans les quartiers tannés où regardent des branches

Par dessus les murs des pensionnats, et ses

Ciels trop poignants à qui l’Angélus fait : assez !

 

Paris qui, du plus bon bébé de la Nature,

Instaure un lexicon mal cousu de ratures.

 

Ici, un seul blanc typographique apparaît, entre « Ciels trop poignants à qui l’Angélus fait : assez ! » et « Paris qui, du plus bon bébé de la Nature ». Il n’a du tout la même portée que ceux ménagés entre chaque distique de la Complainte d’une convalescence en mai. Dans cette dernière, le blanc avait une dimension métrique, puisqu’il soulignait une frontière entre deux strophes (aa). Dans les Préludes autobiographiques, les blancs apparaissent ponctuellement, pour souligner une articulation majeure sur le plan narratif. On distinguera ainsi les blancs typographiques, qui marquent simplement un changement d’orientation relativement au contenu du poème, des blancs métriques,  qui soulignent systématiquement, dans une suite périodique quelconque, une articulation propre à la structuration strophique du texte.

On notera que le recours aux blancs métriques pour les poèmes en distiques, dans la Complainte-litanies de mon sacré-cœur (140), la Complainte d’une convalescence en mai (144) et la Complainte du sage de Paris (146), est plus fréquent chez Laforgue que le recours aux blancs typographiques, comme dans les Préludes autobiographiques. Ceci peut s’expliquer par le fait que le procédé était perçu comme plus « moderne », vu que les Classiques employaient seulement, pour cette forme strophique, le blanc typographique. Laforgue l’aura d’ailleurs peut-être emprunté à Baudelaire, qui est l’un des référents prédominants dans Les Complaintes, et qui l’utilise dans Les Litanies de Satan.

 

§ 3. Strophe typographique versus strophe métrique

 

       La mise en page des textes, et son incidence métrique éventuelle, doivent d’autant plus retenir l’attention que les poèmes de Laforgue étaient destinés avant tout à être lus, même si certains d’entre eux évoquent les pratiques orales des joyeuses réunions des Hydropathes et autres hauts lieux de la Bohème littéraire.

       Ainsi, certains regroupements strophiques suggérés par la mise en page n’ont-ils pas toujours de consistance métrique effective. C’est par exemple le cas de la Complainte du temps et de sa commère l’espace (133), construit sur le retour de l’entité suivante :

 

      Je tends mes poignets universels dont aucun     

N’est le droit ou le gauche, et l’Espace, dans un         

Va-et-vient giratoire, y détrame les toiles                 

D’azur pleines de cocons à fœtus d’Etoiles.             

Et nous nous blasons tant, je ne sais où, les deux        

Indissolubles nuits aux orgues vaniteux                   

De nos pores à Soleils, où toute cellule                   

Chante : Moi ! moi ! puis s’éparpille, ridicule !         

 

Ce regroupement de huit vers alexandrins démarqués en amont et en aval par une ligne blanche revient 6 fois de suite, constituant en apparence une suite périodique simple composée d’un huitain. Le problème est que le schéma rimique dessiné par les finales de vers s’analyse en (aabbccdd), ce qui pose la question de la cohésion métrique du regroupement. Une suite de vers n’est cohérente, et ne forme une strophe, que si les finales ont entre elles des rapports d’euphonies et dessinent ainsi un réseau unifié qui assure la perception d’une superstructure. Par exemple, un huitain (ababbaba) ou (aaabcccb) est cohérent ou présente une cohésion métrique, en ceci que ses huit finales dessinent une superstructure globale, les incluant toutes les huit. Mais que penser d’une forme (aabbccdd) ? Les deux premiers vers n’entretiennent aucun rapport avec l’ensemble des suivants, les deux suivants, notés ci-dessus « b », aucun rapport avec les deux précédents ni avec aucun des suivants, etc. Ce huitain n’a que l’apparence d’une strophe de huit vers et, d’un point de vue strictement métrique, constitue bien plutôt une suite de quatre distiques (aa). Plusieurs complaintes de Laforgue (d’autres exemples seront donnés infra) présentent ainsi une discordance entre la forme strophique suggérée par la mise en page et les réseaux d’euphonies effectivement tissés entre les finales de vers. Dans un texte comme la Complainte du temps et de sa commère l’espace, on distinguera ainsi la strophe typographique, c'est-à-dire la forme strophique apparente du poème, en regard de la mise en page, et la strophe métrique, c'est-à-dire la forme strophique effectivement construite du point de vue des rimes et de leurs imbrications les unes par rapport aux autres. La strophe typographique de notre exemple est un huitain (aabbccdd), mais sa forme métrique est constituée d’une suite périodique simple de distiques (aa). De telles dissociations sont l’une des marques de fabrique des Complaintes : il va de soi qu’elles concouraient efficacement à brouiller les cartes, et qu’elles amenaient le lecteur à hésiter entre une analyse conforme à la mise en page, dans la lignée des pratiques classiques, et une autre plus proche des relations formelles effectivement constituées par le texte. C’était, par la même occasion, un moyen de focaliser l’attention sur le travail qu’effectuait le poète sur la forme même de ses textes.

 

§ 4. Monométrie versus polymétrie

 

       Les poètes classiques composaient le plus souvent leurs textes non seulement en répétant un seul et même schéma rimique (voir § 1), mais aussi en reprenant, pour chaque vers de la séquence périodique simple ainsi constituée, un seul et même mètre. C’est le cas, par exemple, des textes cités dans les paragraphes ci-dessus. Ce phénomène est décrit sous le terme de monométrie, et il s’oppose à celui de polymétrie (ou hétérométrie dans une terminologie plus ancienne). Il y a polymétrie lorsqu’une strophe n’est pas composée sur un seul mètre mais avec au moins deux mètres différents. Les combinaisons possibles sont toutefois suffisamment nombreuses pour que cette notion fasse l’objet d’un examen approfondi (§ 5 à 9).

 

§ 5. Polymétrie singulière

 

Si nous prenons un texte comme l’Autre complainte des bons ménages (103), nous observons une suite périodique reprenant par cinq fois un quatrain (abab) tel que :

 

L’Art sans poitrine m’a trop longtemps bercé dupe.

Si ses labours sont fiers, que ses blés décevants !

Tiens, laisse-moi bêler tout aux plis de ta jupe

       Qui fleure le couvent.

 

Cette strophe est polymétrique puisqu’elle comporte deux mètres différents, l’alexandrin et l’hexasyllabe. Plus spécifiquement, on parlera ici de polymétrie singulière, pour indiquer que sur l’ensemble des vers de la strophe un seul (de là vient la qualification de « singulière ») se distingue de tous les autres par son mètre. Nous verrons que Laforgue a aussi pratiqué des combinaisons polymétriques plus complexes. En effet, la polymétrie singulière était déjà usuelle chez les Classiques, chez lesquels elle constitue, après la suite périodique monométrique, « la » combinaison polymétrique par excellence. Le quatrain (abab) avec une suite de trois alexandrins suivi par un 6-syllabe, par exemple, était encore très employé par les poètes de la première moitié du 19e, et n’a rien en lui-même de très original : on le trouve chez Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, ou encore, plus tardivement, chez le sage Sully Prud’homme. Il est utilisé par Laforgue une seconde fois, dans la Complainte des bons ménages (99).

       Si le quatrain polymétrique singulier de l’Autre complainte des bons ménages renvoie, culturellement, à la poésie littérature écrite, il n’en va pas de même de celui employé par la Complainte-placet de Faust Fils (52) :

 

Si tu savais, maman Nature

Comme Je m’aime en tes ennuis,

Tu m’enverrais une enfant pure,

       Chaste aux « et puis ? »

 

Si nous retrouvons un schéma rimique (abab), la polymétrie singulière s’incarne dans une séquence de trois octosyllabes suivis d’un vers de 4 syllabes. Cette combinaison pourrait paraître plus originale, si nous conservions pour seul référent culturel la sphère de la poésie littérature écrite, mais il s’agit en fait d’une forme usuelle de « romance », pour reprendre le titre que donna Guttinger à plusieurs poèmes composés avec cette combinaison, qui connut à l’époque un certain succès, puisqu’on la retrouve chez Lacretelle, Hugo, Sully Prud’homme, Coppée, ou encore Rostand. Cette forme polymétrique singulière, composée de vers simples, c'est-à-dire sans césure, était donc perçue comme référant explicitement à une strophe de chanson par les contemporains de Laforgue.

       On rencontre également dans Les Complaintes des quintils à polymétrie singulière. La construction la plus traditionnelle apparaît dans la Complainte des consolations (97) :

 

Ses yeux ne me voient pas, son corps serait jaloux ;

Elle m’a dit : « monsieur… » en m’enterrant d’un geste ;

Elle est Tout, l’univers moderne et le céleste.

Soit ! draguons donc Paris, et ravitaillons-nous,

       Tant bien que mal, du reste.

 

L’association d’un vers de 6 syllabes avec des alexandrins, sur le modèle de ce que nous avions pour le quatrain (abab) dans l’Autre complainte de Lord Pierrot est tout à fait attendue, et la disposition rimique (abbab) est une forme bien connue de chanson, comme je l’ai rappelé dans La Versification (p.206-207 ; voir la bibliographie à la fin de cet exposé), dont nous avons des attestations dès le 16e siècle.

       En revanche, les choix effectués pour la Complainte des nostalgies préhistoriques (85) sont plus originaux :

 

La nuit bruine sur les villes.

Mal repu des gains machinals,

On dîne ; et, gonflé d’idéal,

Chacun sirote son idylle,

       Ou furtive, ou facile.

 

La disposition rimique (abbaa) ne renvoie à aucune tradition fortement ancrée sur le plan culturel, et la séquence de quatre octosyllabes suivis d’un hexasyllabe est moins usuelle que l’association de l’alexandrin avec l’hexasyllabe.

 

§ 6. Principe de distinction

 

Pour compléter la description de la polymétrie et des phénomènes qui lui sont liés, il convient d’introduire ici une notion complémentaire. Dans la Complainte des nostalgies préhistoriques, la combinaison d’un mètre octosyllabique avec un mètre hexasyllabique illustre en fait l’écart syllabique minimal que l’on rencontre dans la poésie classique en cas de polymétrie. Les poètes évitaient en effet de combiner entre eux deux mètres qui ne se différenciaient l’un de l’autre que par une seule syllabe, afin de faciliter l’identification de chacun d’entre eux. Cette régularité du système classique constitue un principe de distinction. Si Laforgue l’a respecté dans les exemples donnés au § 5, ce n’est pas toujours le cas dans Les Complaintes, comme dans la Complainte des cloches (116 ; je ne m’occupe pas ici des première et dernière strophes de ce texte, qui ne s’intègrent pas à la séquence périodique à polymétrie singulière, et qui sont décrites au § 19) :

 

Petits et gros, clochers en fête,

De l’hôpital à l’Evêché,

Dans ce bon ciel endimanché,

Se carillonnent, et s’entêtent,

       A tue-tête ! à tue-tête !

 

Bons vitraux, saignez impuissants

Aux allégresses hosannahlles

Des orgues lâchant leurs pédales,

Les tuyaux bouchés par l’encens !

       Car il descend ! il descend !

      

Nous retrouvons le quintil peu usuel (abbaa), mais cette fois-ci avec une séquence comprenant quatre octosyllabes, suivis d’un heptasyllabe. Le principe de distinction n’est donc pas respecté, ce qui peut induire une faible perception de la différence métrique entre les quatre premiers vers et le dernier. Le non-respect du principe de distinction se retrouve dans d’autres textes, mais qui offrent par ailleurs des phénomènes plus complexes que ceux présentés jusqu’à maintenant, et dont nous parlerons donc plus loin.

Notons que le brouillage est encore accentué dans notre exemple, pour la première occurrence de la strophe (abbaa), puisque le dernier vers, s’il est analysé en fonction d’un comptage classique des syllabes, donne un vers de six voyelles métriques (« à / tue-/tê/t’ à / tue-/tê(te) »). En fait, il ne faut pas réaliser l’élision métrique du « -e » final de la première occurrence de la locution adverbiale « à tue-tête », exactement comme s’il s’agissait d’une chanson, et scander : « à / tue-/tê/te / à / tue-/tê(te) ». Le même phénomène se retrouve dans la Complainte de l’orgue de Barbarie et la Complainte de cette bonne lune (voir le § 30). Un comptage disyllabique pour « tue » dans « tue-tête » serait ici anachronique.

 

§ 7. Vers clausule de strophe

 

Les complaintes étudiées dans le cadre de la polymétrie singulière respectent donc presque toujours le principe de distinction, à l’exception de la Complainte des cloches. Toutes présentent une autre caractéristique, qui est en fait corrélé au choix de cette polymétrie. Dans tous nos exemples des § 5 et 6, le vers singulier qui ne présente pas le même mètre que tous les autres vers de la strophe considérée, quelle qu’elle soit, est toujours le dernier. Techniquement, nous dirons qu’il constitue un vers clausule de strophe. On dénomme ainsi le vers qui, en situation de polymétrie singulière, est d’une part le vers singulier de la strophe (c'est-à-dire celui qui n’a pas le même mètre que tous les autres vers), et qui, d’autre part, est placé en dernière position dans cette strophe. Toutes les strophes qui présentent un cas de polymétrie singulière n’ont pas toujours de vers clausule, puisqu’il est possible que le vers de mètre singulier soit placé ailleurs qu’en dernière position, même si, le plus souvent, pendant toute la période classique, une strophe à polymétrie singulière présente un vers clausule. De ce point de vue, Laforgue maintient donc un usage dont il héritait de ses pairs. Cependant, cela ne l’empêchera pas d’innover sur d’autres plans, comme nous allons le voir à présent.

 

§ 8. Polymétrie plurielle

 

Il existe deux possibilités pour dépasser la construction par polymétrie singulière. La première consiste à construire une séquence impliquant toujours deux mètres différents, mais incarnés pour chacun d’eux plus d’une fois dans la strophe considérée. Nous en avons un exemple avec la Complainte des blackboulés (95), construite sur un schéma de quatrain (abba), avec un alexandrin, puis deux 4-syllabes, puis à nouveau un alexandrin :

 

« Ni vous, ni votre art, monsieur. » C’était un dimanche,

              Vous savez où.

              A vos genoux,

Je suffoquai, suintant de longues larmes blanches.

 

Pour décrire une telle configuration, nous parlerons de polymétrie plurielle, c'est-à-dire dont chaque mètre est actualisé plus d’une fois (« plurielle » s’oppose de ce point de vue à « singulière »).

La seconde possibilité pour réaliser une strophe polymétrique plurielle est d’employer au moins trois mètres, comme dans la Complainte du pauvre chevalier-errant (89) :

 

       Jupes des quinze ans, aurores de femmes,

       Qui veut, enfin, des palais de mon âme ?

       Perrons d’œillets blancs, escaliers de flamme,

              Labyrinthes alanguis,

                     Edens qui

Sonneront, sous vos pas reconnus, des airs reconquis.

 

Si nous prenons comme référence la strophe typographique et non la strophe métrique, puisqu’avec le schéma (aaabbb) nous n’avons pas de réelle cohésion entre les trois premiers vers et les trois suivants (voir § 3), nous avons un regroupement de six vers, constitué de trois décasyllabes, un 7-syllabe, un 3-syllabe, et un 14-syllabe. Nous avons donc bien ici aussi, comme dans la Complainte des blackboulés mais pour des raisons différentes, un cas de polymétrie plurielle. « Plurielle », dans ce cas, s’oppose plutôt à l’idée qu’une polymétrie singulière compte deux mètres tandis qu’il y en a « plus de deux » dans la configuration qui nous intéresse ici. L’absence de cohésion au niveau des rimes s’accompagne ainsi d’une absence d’unité métrique, et l’ensemble dessine donc une entité bien peu classique qui ne pouvait que déstabiliser un lecteur contemporain de Laforgue.

 

§ 9. Polymétrie plurielle et mètre de base

 

Les exemples vus aux § 5, 6 et 8, qu’ils illustrent des cas de polymétrie singulière ou plurielle, présentent tous une caractéristique en commun : ils ont ce que, suite à Cornulier 1995 (voir bibliographie en fin d’exposé), j’appellerai un mètre de base. On dit qu’une strophe a un mètre de base lorsque le mètre qui apparaît en premier apparaît au moins dans la moitié des vers de la strophe dont il fait partie. Toutes les strophes monométriques ont donc un mètre de base, puisque le premier vers de chaque strophe est réemployé au moins dans 50% des vers de la strophe considérée (en fait, dans 100% des vers !). Il en va de même des strophes polymétriques singulières, sauf si le vers de mètre singulier apparaît en tête de strophe, phénomène très rare chez les Classiques. En revanche, les strophes polymétriques n’impliquent nullement, par définition, le recours à un mètre de base. Il se trouve que les exemples vus au § 8 présentent un tel phénomène. Dans la Complainte des blackboulés (voir supra), l’alexandrin initial est repris au moins dans 50% des vers du quatrain (en fait, exactement dans 50% des vers), et constitue donc le mètre de base de ce poème. Dans la Complainte du pauvre chevalier-errant, le décasyllabe initial revient au moins une fois sur deux, que nous considérions l’ensemble de la strophe typographique (50% des vers sont des décasyllabes) ou seulement le tercet (aaa) initial (dans ce cas, le tercet est monométrique, et le décasyllabe revient dans 100% des cas).

Dans la poésie littérature écrite, la plupart des poèmes ont un mètre de base, et le mètre de base est en général un vers largement employé et non pas une forme rare. Ces tendances se vérifient sur les textes de Laforgue que nous venons d’examiner lesquels, de ce point de vue, sont donc relativement traditionnels. Il n’en va cependant pas toujours de même dans Les Complaintes. Ainsi est est-il, par exemple, de la Complainte variations sur le mot « falot, falotte » (131) :

 

Falot, falotte !

Sous l’aigle averse qui clapote.

Un chien aboie aux feux-follets,

Et puis se noie, taïaut, taïaut !

La Lune, voyant ces ballets,

       Rit à Pierrot !

       Falot, falot !

 

Du point de vue de la polymétrie, on notera que le premier vers, de 4 syllabes, ne revient pas ensuite dans 50% au moins des vers de la strophe considérée, mais seulement 3 fois sur 7, soit environ dans 43% des cas. Nous avons donc affaire ici à une strophe polymétrique sans mètre de base. Cette typologie permet d’isoler des textes qui présentent diverses déviations par rapport aux usages classiques. Nous verrons ainsi au § 10 que la Complainte variations sur le mot « falot, falotte » offre par ailleurs d’autres singularités formelles.

Signalons au passage que la strophe de cette complainte, avec son curieux schéma (aabcbcc), peut admettre une analyse en terme d’assonance approximative, par association phonologique entre le « o » ouvert (d’arrière) de « falotte » et « clapote », le « o » fermé (d’avant) de « taïaut », « Pierrot », « falot », association que suggère entre autres la simple variation flexionnelle « falot / falotte ». Nous aurions dans ce cas une structure plus homogène, (aababaa).

 

§ 10. Equivalence structurale versus équivalence concrète

 

Le statut particulier de la Complainte variations sur le mot « falot, falotte » est traduit par un autre indice. Les suites périodiques de la poésie littéraire écrite présentent des récurrences rimiques de strophe à strophe qui sont strictement struturales. Par exemple, au § 1, lorsque nous avons dit que la Complainte des condoléances au soleil reposait sur la répétition, n fois, du schéma (abba), cela ne signifiait pas que toutes les fins de vers rimaient, comme dans l’occurrence donnée en  guise d’illustration, en /al/ et en /e/. La deuxième occurrence du quatrain rime en /li/ et en /oz/ ; la troisième en /ar/ et en /œj/, etc. Dire que ces quatrains sont (abba), c’est donc noter exclusivement l’équivalence structurale entre les relations de fins de vers que construisent chacune de ces paires rimiques différentes, quatrain après quatrain. Et, de fait, la poésie classique a cherché à construire des strophes présentant plutôt des équivalences structurales. Il en allait autrement dans la poésie lyrique, c'est-à-dire chantée, du Moyen-Age, où il n’était pas rare de rencontrer, de strophe à strophe, en plus de l’équivalence structurale, une équivalence concrète : toutes les strophes d’un texte présentaient les mêmes sons à la rime. De même, la chanson folklorique et, encore aujourd’hui, la chanson dite « populaire » ou de variété, présente souvent, en plus d’une équivalence structurale, une équivalence concrète des rimes de strophe à strophe.

Laforgue s’est donc démarqué de l’usage traditionnel lorsqu’il a cherché à établir des équivalences concrètes de strophe à strophe. La Complainte variations sur le mot « falot, falotte » (131) en offre un premier exemple : les rimes « a » et « c » sont toujours les mêmes, à chaque occurrence du septain, moyennant un accommodement : à la deuxième occurrence, « falotte » est en relation avec « stoppe » et constitue donc, au sens propre du terme, une assonance et non pas une rime ; il s’agit toutefois de la seule exception :

 

Falot, falotte !

Un train perdu, dans la nuit, stoppe

Par les avalanches bloqué ;

Il siffle au loin ! et les petiots

Croient ouïr les méchants hoquets

       D’un grand crapaud !

       Falot, falot !

 

Les vers 1 et 2 riment donc en « -otte » et les vers 4, 6 et 7 en /o/. Seuls les vers 3 et 5, qui portent la rime dite « b », varient phonétiquement. Il y a donc dans ce cas équivalence concrète partielle, même si on peut noter que sur les 8 occurrences du septain, 4 portent en « b » une rime en /e/ (occurrences 1, 2, 5 et 6 de la suite périodique).

       La Complainte de la bonne défunte (64), poème construit sur une suite périodique monométrique engageant un quatrain (abba) de mètre octosyllabique, présente un autre type de travail sur les équivalences concrètes :

 

Elle fuyait par l’avenue,

Je la suivais illuminé,

Ses yeux disaient : « J’ai deviné

Hélas ! que tu m’as reconnue ! »

 

Je la suivis illuminé !

Yeux désolés, bouche ingénue,

Pourquoi l’avais-je reconnue

Elle loyal rêve mort-né ?

 

Comme on le voit, les mêmes rimes en /y/ et /e/ reviennent à chaque occurrence, mais elles sont intervertis à chaque fois : la première occurrence présente la séquence /yeey/, la seconde /eyye/. Ensuite (non citées), la troisième occurrence revient à /yeey/ et la quatrième repasse à /eyye/. La régularité peut s’analyser à deux niveaux distincts. Nous pouvons considérer qu’il y a équivalence concrète au niveau strophique une fois sur deux seulement, et dire que Laforgue fait alterner (voir § 11) deux quatrains (abba), une forme (abba)1 symbolisant l’équivalence concrète /yeey/, et une forme (abba)2 symbolisant l’équivalence concrète /eyye/. Nous pouvons aussi considérer qu’il y a équivalence concrète au niveau rimique, et dans ce cas dire que ce poème compte deux rimes, l’une en /y/, l’autre en /e/, qui sont distribuées alternativement sur les positions paires et impaires d’un quatrain (abba). Les deux descriptions sont complémentaires, et aucune n’est exclusive par rapport à l’autre. Dans les deux cas, le procédé se démarque des habitudes classiques, et vient renforcer une stratégie de reprise qui sera analysée en détail au § 24.

 

§ 11. Suite périodique complexe et alternance strophique

 

Jusqu’à présent, nous n’avons considéré que des poèmes présentant une seule forme strophique, mais tout lecteur des Complaintes sait bien que Laforgue s’est employé à construire des textes où alternent plus d’un seul type de strophe, comme par exemple dans la Complainte du pauvre corps humain (110) :

 

L’Homme et sa compagne sont serfs

De corps, tourbillonnants cloaques

Aux mailles de harpes de nerfs

Serves de tout et que détraque

Un fier répertoire d’attaques.

 

       Voyez l’homme, voyez !

       Si ça n’fait pas pitié !

 

Nous avons ici une forme peu usuelle de quintil (ababb), tout en octosyllabes, suivie d’un distique (aa) en hexasyllabes. Ces deux strophes reviennent six fois dans la complainte, toujours dans le même ordre, quintil puis distique. Ce type de combinaison ne déroge pas au principe de la suite périodique, puisqu’il y a bien instauration d’une périodicité. Seulement, au lieu de reposer sur la réitération, n fois, d’une seule et même strophe, il y a sucession, n fois, de deux formes strophiques, qui constituent ainsi une suite périodique composée, qui repose donc sur le principe de l’alternance. Il y a alternance dès qu’un poème présente deux éléments A et B quelconques (dans notre exemple, A = le quintil, B = le distique) réitérés successivement, sur le modèle de : A1B1A2B2A3B3

       De même que pour un poème présentant une suite périodique simple, il y a au moins équivalence structurale entre, d’une part, chaque occurrence de A et, d’autre part, chaque occurrence de B, éventuellement complétée d’une équivalence concrète pour au moins l’un des deux éléments de l’alternance, comme dans la Complainte des printemps (79) :

 

Permettez, ô sirène,

Voici que votre haleine

Embaume la verveine ;

C’est l’printemps qui s’amène !

 

- Ce système, en effet, ramène le printemps,

Avec son impudent cortège d’excitants.

 

       Otez donc ces mitaines ;

Et n’ayez, inhumaine,

Que mes soupirs pour traîne :

Ous’qu’il y a de la gêne…

 

- Ah ! yeux bleus méditant sur l’ennui de leur art !

Et vous, jeunes divins, aux soirs crus de hasard !

 

Il y a ici alternance entre un quatrain monorime en vers hexasyllabiques bien peu usuel, et un distique d’alexandrins qui est en revanche on ne peut plus traditionnel. Le contraste formel entre les deux constituants de la suite périodique complexe reflète une opposition thématique entre la tonalité des quatrains et celle des distiques. Il est renforcé par le fait que le quatrain présente une équivalence concrète, puisque chaque occurrence de la strophe monorime est construite sur la voyelle « è » suivie de la consonne « n », selon une stratégie plutôt propre au textes de chanson, tandis que le distique n’offre qu’une équivalence structurale, sur le modèle de la poésie littérature écrite, en accord avec le registre soutenu auquel renvoie le distique d’alexandrins.

 

§ 12. Isométrie et polymétrie intrinsèques

 

La polymétrie, dans le cadre des alternances, doit être pensée au niveau de chaque constituant, indépendamment de l’autre. Dans la Complainte du pauvre corps humain ou la Complainte des printemps (voir § 11), le poème est polymétrique si nous comparons le mètre du constituant A à celui du constituant B, mais chaque strophe engagée dans l’alternance est monométrique si nous la prenons pour elle seule comme référent. Si chaque strophe d’une alternance est monométrique pour elle-même, nous dirons que le poème considéré offre un cas de monométrie intrinsèque. Cela ne signifie pas que le poème est construit sur un seul mètre, mais que chaque constituant de la suite périodique complexe est construit sur un seul mètre. Il s’agit évidemment de la configuration la moins marquée, et celle qui était le plus en usage dans la poésie classique.

Laforgue est loin d’avoir toujours composé des poèmes à monométrie intrinsèque. La Complainte du soir des comices agricoles (114) présente ainsi une configuration différente des deux textes mentionnés ci-dessus :

 

Deux royaux cors de chasse ont encore un duo

              Aux échos,

Quelques fusées reniflent s’étouffer là-haut !

 

       Allez, allez gens de la noce,

       Qu’on s’en donne une fière bosse !

 

Si le deuxième constituant de l’alternance est bien intrinsèquement monométrique, puisqu’il s’agit d’une distique (aa) d’octosyllabes, il n’en va pas de même du premier : ce tercet monorime, dont le mètre de base est l’alexandrin, présente un vers de trois syllabes entre les alexandrins initial et terminal de la strophe considérée. Il est donc, relativement à lui-même, polymétrique (il s’agit ici, plus précisément, d’une polymétrie singulière sans vers clausule, voir § 5 et 7), et l’ensemble du poème, c'est-à-dire de l’alternance, sera donc analysée comme une suite périodique complexe à polymétrie intrinsèque, l’adjectif « intrinsèque » exprimant l’idée que la détermination du statut « polymétrique » s’effectue au niveau d’un (à « l’intérieur » d’un) constituant. Le plus souvent, une alternance à polymétrie intrinsèque présente donc au moins trois mètres différents sur l’ensemble du poème qu’elle contribue à constituer (2 mètres pour le constituant à polymétrie intrinsèque + 1 mètre pour le constituant à monométrie intrinséque), ce qui évidemment concourt à démarquer le texte des usages classiques. 

       Plusieurs complaintes illustrent le phénomène de la polymétrie intrinsèque. C’est le cas, par exemple, de l’Autre complainte de l’orgue de Barbarie (87) :

 

Prolixe et monocorde,

       Le vent dolent des nuits

       Rabâche ses ennuis,

       Veut se pendre à la corde

              Des puits ! et puis ?

              Miséricorde !

 

- Voyons, qu’est-ce que je veux ?

Rien. Je suis-t-il malhûreux !

 

Dans ce poème, un sizain (abbaba) bien peu classique, qui est peut-être issu d’une forme de quatrain (abba) prolongée par réduplication du second module de strophe, (ba), alterne avec un distique (aa) qui, s’il est classique par son schéma rimique, l’est beaucoup moins par le choix du mètre impair heptasyllabique, un mètre court non césuré beaucoup moins employé dans la littérature classique que le 6 et le 8-syllabe. Comme nous l’avons déjà rappelé au § 1, il était plus fréquent dans la poésie lyrique du Moyen-Age et chez les poètes de La Pléiade, ainsi que dans la chanson folklorique. C’est d’ailleurs aussi à la chanson que renvoie la polymétrie intrinsèque du sizain, avec sa combinaison de deux vers courts, une association qui était peu usuelle dans la poésie littérature écrite, mais qui se rencontre par exemple dans les Odes et Balades de Hugo, un recueil visant à imiter, par écrit, certaines techniques propres aux chansons.

       Un autre exemple d’alternance avec polymétrie intrinsèque est fourni par la Complainte du vent qui s’ennuie la nuit (108) :

 

Ta fleur se fane, ô fiancée ?

Oh ! gardes-en encore un peu

La corolle qu’a compulsée

Un soir d’ennui trop studieux !

Le vent des toits qui pleure et rage,

Dans ses assauts et ses remords,

Sied au nostalgique naufrage

Où m’a jeté la Toison-d’Or.

 

       Le vent assiège

              Dans sa tour,

       Le sortilège

              De l’Amour ;

       Et, pris au piège,

       Le sacrilège

       Geint sans retour.

 

Le premier constituant est un huitain (abab cdcd), sans grande cohésion métrique puisque les 4 premiers vers n’ont aucun lien rimique avec les quatre derniers : encore une fois, il y a discordance entre la dimension typographique et la dimension métrique, cette dernière invitant plutôt à une analyse de la séquence sous la forme de deux quatrains (abab) successifs. Le huitain (abab cdcd) est une forme typique du 19; en effet, les huitains étaient par le passé essentiellement construits sur 2 rimes (ex : abab baba) ou 3 (ex : abab bcbc), ce qui permettait de préserver la cohérence métrique de l’ensemble. Ce sont les Romantiques qui s’essayèrent à la forme à quatre rimes, entre autres Hugo (voir par exemple la célèbre Légende de la nonne), mais ici Laforgue s’inspire directement du Jet d’eau de Baudelaire (voir Œuvres complètes I, Gallimard, La Pléiade, p.160-161), qui reprend le même schéma, également avec des octosyllabes. Le deuxième constituant du texte de Laforgue, qui nous intéresse plus directement ici, présente un schéma rimique (abab aab) auquel sont associés les mètres courts 4343 444, et offre donc un cas de polymétrie intrinsèque. On notera que cette polymétrie intrinsèque ne respecte pas le principe de distinction rappelé au § 6, contrairement à ce qu’avait fait Baudelaire qui, pour sa part, avait opté pour un sizain au lieu d’un septain, et pour des mètres de 6 et 4 syllabes :

 

       La gerbe épanouie

           En mille fleurs,

       Où Phœbé réjouie

           Met ses couleurs,

       Tombe comme une pluie

           De larges fleurs.

 

Le choix de vers plus courts, et distincts seulement d’une syllabe métrique est un indice d’une stratégie typiquement laforguienne : faire perdre pied au lecteur en l’amenant à hésiter sur le statut métrique exact des formes qu’il rencontre. Dans cette perspective, le huitain (abab cdcd) lui convenait aussi parfaitement, puisqu’il écartèle l’entité strophique entre un pôle typographique (analyse en huitain) et un pôle métrique (analyse en deux quatrains).

 

§ 13. Alternance complète versus alternance partielle

 

Un autre facteur de « complexification » des formes poétiques consiste à construire des textes en réalisant des alternances que, d’un certain point de vue, on peut qualifier d’incomplètes. Dans les textes cités aux § 11 et 12, les deux constituants A et B de chaque suite périodique complexe revenaient tous un même nombre de fois, dessinant une structure du type : A1B1A2B2…AnBn. Dans ce cas, nous parlons d’alternance complète. Toutefois, Laforgue ne réitère pas toujours chaque constituant un même nombre de fois. C’est le cas, par exemple, dans la Complainte de l’orgue de Barbarie (65). L’essentiel du texte est constitué par une alternance qui débute ainsi :

 

       Hein, étés idiots,

       Octobres malades,

       Printemps, purges fades,

       Hivers tout vieillots ?

 

- « Quel silence, dans la forêt d’automne,

Quand le soleil en son sang s’abandonne ! »

 

Le premier constituant  est un quatrain (abba) en vers de 5 syllabes ; le deuxième un distique (aa) de décasyllabes. On s’attendrait donc à ce que le texte s’achève par un quatrain suivi d’un distique ; or, la strophe qui clôt l’alternance est le quatrain et non le distique (il y a par ailleurs, dans ce texte, un phénomène dit de « strophe encadrante » qui est analysé au § 19):

 

- « Je vais guérir, voyez la cicatrice,

Oh ! je ne veux pas aller à l’hospice ! »

 

       Des berceaux fienteux

       Aux bières de même,

       Bons couples sans gêne,

       Tournez deux à deux.

 

La structure ainsi dessinée n’est donc pas de type A1B1A2B2…AnBn mais de type : A1B1A2B2…AnBnAn+1. Il s’agit toujours d’une alternance, en ceci qu’un constituant A est suivi d’un constituant B, lui-même suivi d’un constituant A, etc. Mais la parité n’est plus préservée dans le nombre d’occurrences de chacune des strophes engagées dans la suite périodique complexe. On parle dans ce cas d’alternance partielle. Historiquement, l’alternance partielle est beaucoup moins fréquente dans la poésie écrite classique que l’alternance complète, et elle était donc perçue comme plus « moderne » par les lecteurs de Laforgue.

       Dans la Complainte de l’orgue de Barbarie, l’alternance partielle est intrinsèquement monométrique. Dans la Complainte propitiatoire à l’inconscient (50), nous avons une alternance partielle avec polymétrie intrinsèque :

 

       Ô Loi, qui êtes parce que Vous Êtes,

       Que Votre Nom soit la Retraite !

 

- Elles ! ramper vers elles d’adoration ?

Ou que sur leur misère humaine je me vautre ?

Elle m’aime, infiniment ! Non, d’occasion !

Si non moi, ce serait infiniment un autre !

 

(…)

 

- Crucifier l’infini dans des toiles comme

Un mouchoir, et qu’on dise : « Oh ! l’Idéal s’est tu ! »

Formuler Tout ! En fugues sans fin dire l’Homme !

Etre l’âme des arts à zones que veux-tu ?

      

       Non, rien ; délivez-nous de la Pensée,

       Lèpre originelle, ivresse insensée,

 

Le premier constituant est un distique (aa) composé d’un décasyllabe suivi d’un huitain (sauf pour la dernière occurrence, où il y a deux décasyllabes, mais nous y revenons au § 29) ; le deuxième un quatrain (abab) en alexandrins. Le distique apparaît cinq fois, tandis que le quatrain n’est employé que quatre fois, entre chaque occurrence de distique. (Il y a après le dernier distique une strophe dite « clausule par addition » qui est analysée au § 31.)

 

§ 14. Alternance à trois constituants

 

Le procédé de l’alternance n’est pas limité par principe à deux constituants. De fait, la poésie écrite classique se limite en général à des alternances engageant seulement deux formes distinctes, tout comme elle tend à limiter la polymétrie à deux mètres. Mais Laforgue s’est essayé à des suites périodiques complexes mettant en jeu plus de deux strophes, comme par exemple dans la Complainte des mounis du Mont-Martre (138) :

 

Dire que, sans filtrer d’un divin Cœur,

Un air divin, et qui veut que tout s’aime,

              S’in-Pan-filtre, et sème

Ces vols d’oasis folles de blasphèmes

Vivant pour toucher quelque part un Cœur…

 

       Un tic-tac froid rit en nos poches,

       Chronomètres, réveils, coucous ;

       Faut remonter ces beaux joujoux,

       Œufs à heures, mouches du coche,

       Là haut s’éparpillant en cloches…

 

              Voici le soir,

              Grince, musique

               Hypertrophique

              Des remontoirs !

 

qui constitue une alternance complète avec polymétrie intrinsèque, composée de trois constituants : un quintil (abbba) en décasyllabes, sauf pour le troisième vers, qui compte 5 syllabes, un quintil (abbaa) en octosyllabes et un quatrain (abba) en 4-syllabes. Nous possédons de ce texte une première version qui se trouve, entre autres, dans l’édition de Pascal Pia (Œuvres poétiques complètes I, p.155) sous le titre La Complainte des montres. Le poème offre simplement une alternance à deux constituants :

 

Je suis, avec mon tic-tac grêle,

Vade-mecum rond et têtu,

Indispensable sentinelle,

Le sacré-cœur d’or revêtu.

 

       Voici le soir,

Grince musique

Hypertrophique

Des remontoirs.

 

Le texte a donc été réécrit sous la forme d’une alternance à trois constituants qui, par rapport à sa première version, apparaît comme une construction à la fois plus complexe et plus moderne, sur le plan métrique, que l’alternance complète de la Complainte des montres.

       La Complainte de l’oubli des morts (124) est un cas particulier, à mi-chemin entre l’alternance à 2 et à 3 constituants. Le texte débute ainsi :

 

Mesdames et Messieurs,

Vous dont la mère est morte,

C’est le bon fossoyeux

Qui gratte à votre porte.

 

              Les morts

       C’est sous terre

       Ça n’en sort

              Guère.

 

Vous fumez dans vos bocks,

Vous soldez quelque idylle,

Là bas chante le coq,

Pauvres morts hors des villes !

 

Grand-papa se penchait,

Là, le doigt sur la tempe,

Sœur faisait du crochet,

Mère montait la lampe.

 

              Les morts

       C’est discret,

              Ça dort

       Trop au frais.

 

et se termine par :

 

Si vous n’avez pitié,

Il viendra (sans rancune)

Vous tirer par le spieds,

Une nuit de grand’lune !

 

       Importun

       Vent qui rage !

       Les défunts ?

       Ça voyage…

 

Si nous prenons comme référent le début du poème, nous avons une alternance à trois constituants, un quatrain (abab) d’hexasyllabes, suivi d’un quatrain (abab) de mètres courts mais variables, qui obéissent au procédé de la strophe-variation étudié au § 20, suivi d’un quatrain (abab) d’hexasyllabes. L’alternance sera dite incomplète parce qu’elle ne s’achève pas par un quatrain d’hexasyllabes, mais par le deuxième constituant de l’alternance, un quatrain à mètres courts variables, dessinant le schéma : A1B1C1A2B2C2A3B3C3A4B4. Cependant, l’identité des premier et troisième constituants de cette suite périodique complexe, lesquels correspondent tous deux à un quatrain (abab) d’hexasyllabes, incite aussi à analyser le poème comme une alternance entre deux quatrains (abab) d’hexasyllabes suivis d’un quatrain (abab) en mètres courts, sur le modèle de :

 

Vous fumez dans vos bocks,

Vous soldez quelque idylle,

Là bas chante le coq,

Pauvres morts hors des villes !

 

Grand-papa se penchait,

Là, le doigt sur la tempe,

Sœur faisait du crochet,

Mère montait la lampe.

 

              Les morts

       C’est discret,

              Ça dort

       Trop au frais.

 

Dans ce cas, il s’agit plutôt d’une alternance à deux constituants, dont le premier serait redoublé. Dans cette perspective, la fin du poème ne présente pas une alternance interrompue, puisqu’elle se termine par deux occurrences du premier constituant et une dernière occurrence du second. Ce serait au contraire l’attaque du poème, où apparaît seulement une occurrence du quatrain d’hexasyllabes, qui serait « partielle ».

Ces deux analyses, bien entendu, se valent : elles cernent toutes deux le fait que le texte, quelle que soit la manière de le formaliser, est bancal ou « boiteux », comme eût dit Verlaine, que ce soit par la manière dont il commence ou par celle dont il finit,