MÉTRIQUE ET RHÉTORIQUE

 

        

1. Posons le problème

 

1.1. La thèse de Mazaleyrat: Dans ses Eléments de métrique française, Jean Mazaleyrat propose d’analyser comme des 6-6 plusieurs alexandrins qui portent sur la sixième syllabe un proclitique ou une préposition, ou dont la césure est enjambée par un mot. Par exemple, il avance que dans le poème « Remémoration d’amis belges » de Stéphane Mallarmé, le vers:

 

         (1)      Sinon d’épandre pour // baume antique le temps[1]

 

est coupé après la préposition car « ici, (la césure) souligne une construction insolite et dégage une métaphore » (1990:164). De même, un alexandrin souvent cité de Verlaine, extrait de la pièce I, XIX de Sagesse:

 

         (2)      Et tout le cirque des // Civilisations[2]

 

serait 6-6 car, « là, (la césure) donne lieu à une attaque de second hémistiche sur accent oratoire de jugement affectif » (1990:165). Ce mètre binaire est également attribué à un alexandrin de « Paysages », recueilli dans Amour:

 

         (3)      Et béni signal d’es//pérance et de refuge,[3]   

 

Tout lecteur « sensible aux nuances » percevrait ici « quelque accent de ferveur », si bien que « le glissement au ternaire, qui peut s’imposer ailleurs, affaiblirait ici la résonance du mot » (1990:154; Mazaleyrat se fait l’écho d’une analyse déjà avancée par Morier 1967:102). Enfin, un alexandrin de Laforgue, extrait de « Les Linges, le cygne », un texte de L’Imitation de Notre-Dame la Lune:

 

         (4)      « Ah ! Pas de ces fami//liarités, je vous prie… »[4]

 

reçoit lui aussi une césure médiane qui ferait ressortir « l’ironie d’une intonation contrefaite » (1990:165).

         Tout le monde ne partagera sans doute pas ces analyses, mais les propositions de Mazaleyrat ont au moins le mérite de traduire une intuition que chacun a en lisant de la poésie, l’intuition que dans des vers présentant des configurations comparables à celles illustrées à l’instant, une discordance entre le mètre et la phrase peut ou doit parfois être maintenue afin de concourir à l’élaboration du sens.

 

1.2. Critique de Mazaleyrat

 

1.2.1. Il n’en demeure pas moins que la présentation du phénomène par Mazaleyrat pose quelques problèmes. Ainsi, dans « Et tout le cirque des // Civilisations », il y aurait mise en relief, grâce à la discordance entre le mètre binaire et les frontières prosodiques de la phrase, d’un accent sur la première voyelle du polysyllabe « civilisation », qui occupe tout le second hémistiche. Par contre, dans « Et béni signal d’es//pérance et de refuge » et « Ah ! Pas de ces fami//liarités, je vous prie… », le même phénomène de discordance mettrait en valeur non pas la syllabe post-césurale, ie la septième voyelle numéraire, mais la syllabe anté-césurale, ie la sixième voyelle numéraire, avec un accent sur la proparoxytonique: « espérance » et « familiarités ». On peut donc s’interroger sur la valeur épistémologique des analyses proposées puisque, selon les cas, la mise en relief prosodique affecte la syllabe située avant ou après la césure, sans qu’il y ait une logique systémique globale, ni même aucune justification ponctuelle du choix de la sixième ou septième position, sinon l’affirmation d’une conviction momentanée selon laquelle l’accent tomberait là, et pas ailleurs.

 

1.2.2. Mais ce n’est pas tout. Comme le montre ces analyses, Mazaleyrat n’imagine pas qu’une discordance entre le mètre et la phrase puisse être insignifiante, ce qu’il théorise en avançant que « toujours (la césure) est un fait de style » (1990:165). Or, que la discordance entre le mètre et la phrase existe est une chose, qu’elle induise un effet de sens systématique, avant ou après la césure, en est une autre. Que l’on me comprenne bien: je ne dis pas qu’une discordance n’implique pas un effet de sens, mais qu’une telle implication n’a rien, a priori, d’évident et qu’il faudrait au moins y réfléchir.

         Ce postulat a un corollaire immédiat: lorsqu’un alexandrin présente une discordance rendue en quelque sorte inévitable, car aucun autre mètre ne peut être actualisé par ailleurs, Mazaleyrat se livre toujours à un jugement de valeur sur l’occurrence en question si elle ne satisfait pas son (bon) « goût ». Par exemple, dans Parallèlement, au début d’une pièce célèbre sur les amours particulières:

 

         (5)      Ces passions qu’eux seuls // nomment encore amours

                  Sont des amours aussi, // tendres et furieuses,

                  Avec des particu//larités curieuses[5]

 

le troisième vers fait problème car une scansion 9-3 ne saurait être proposée, puisque tout segment de plus de huit syllabes est toujours subdivisé en deux segments plus courts. Mazaleyrat maintient donc, faute de mieux, une lecture 6-6 et précise que « la césure (…), au moins ébauchée, tend à rétablir l’équilibre d’une suite » qu’il juge « inorganique » (1990:162). De même, chez Derème, dans: 

 

         (6)      Tu n’es plus là. // J’ai lu Delille // et l’Annuaire

                  Des Téléphones, pour // ne plus songer à tes

                  Sanglots…

 

il s’agirait, grâce à la césure, de « conserver la trace de quelque tenue lyrique à un énoncé qui se laisse aller au relâchement » (1990:162). Si bien qu’une césure qui n’induit pas un « fait de style » est, à proprement parler, une césure qui manque de style et qui, à ce titre, mérite d’être dénoncée comme un pis-aller.

        

1.2.3. Cherchons maintenant à comprendre comment Mazaleyrat conçoit les modalités d’interprétation de cette « signification obligatoire », de cette obligation de signifié. Dans nos exemples (1-4), l’auteur des Éléments de métrique française applique une démarche caractéristique de la rhétorique moderne. De même qu’une figure est analysée comme un écart par rapport à une langue-norme, la discordance est envisagée comme une entorse ponctuelle à une norme générale qui postulerait un idéal de concordance mètre / phrase. Pour plus de clarté, comparons l’approche de Mazaleyrat à l’analyse que l’on fait traditionnellement des énoncés métaphoriques. Dans le dernier vers de Zone d’Apollinaire, « Soleil cou coupé », le syntagme nominal « cou coupé » ne peut trouver une interprétation satisfaisante avec une analyse purement compositionnelle, qui ne s’intéresserait qu’au sens lexical. Quelque chose appelé « contexte » interdit que l’on puisse, à la fin de ce poème, parler d’un cou tranché, ce qui conduit à postuler un écart et à rechercher, faute de sens, une signification. Et c’est encore quelque chose appelé « contexte » qui permet d’accéder à cette signification, puisque la prise en compte de la situation (con)textuelle motivera l’emploi déviant, par un rapprochement de traits prototypiques entre le soleil couchant et le cou tranché (forme ronde, couleur rouge, et peut-être aussi l’idée d’une « fin » - de journée et de vie). La métaphore, puisque c’est de cette « figure » dont il est question ici, se trouve ainsi motivée a posteriori, comme un écart exceptionnel à une norme, et est pensée en termes de déviation jusque dans sa procédure d’interprétation, puisque celle-ci fait appel à une notion, le « contexte », qui n’interviendrait pas dans les procédures interprétatives « normales ».

         J’ai dit ailleurs (voir Gouvard 1995) tout le mal qu’il fallait penser d’une telle approche, et je me contenterai de rappeler que, dans ce cadre théorique propre à la rhétorique moderne:

         (i) on suppose que le contexte n’est qu’un allié ponctuel dans l’interprétation des textes, une roue de secours, comme dit Georges Kleiber (1994), dont on se sert quand on en a besoin;

         (ii) mais on ne nous dit rien sur les modalités selon lesquelles le contexte est sollicité ici et non pas là;

         (iii) on n’explique pas pourquoi le lecteur va chercher telle explication contextuelle et non telle autre;

         (iv) on ne définit pas ce qu’est un contexte, de quoi il est constitué, comment il est transmis;

         (v) on ne justifie pas l’idée, pourtant paradoxale, que ce qu’on appelle « contexte » puisse à la fois dénoncer l’écart et le motiver en l’expliquant;

         (vi) enfin, on se heurte de front aux approches les plus récentes en pragmatique cognitive qui, suite à Sperber et Wilson (1986/1989), tendent à montrer que le contexte, loin d’intervenir ponctuellement dans l’interprétation des énoncés, intervient au contraire presque toujours et qu’il n’existe que très rarement, même dans la conversation courante, des énoncés littéraux qui ne nécessitent pas la construction d’un contexte particulier pour leur interprétation.

         Les analyses de Mazaleyrat n’évitent aucune de ces critiques, puisqu’elles procèdent selon la même logique, en postulant un lecture « littérale », si je puis dire, des rapports mètre / phrase, lecture qui reposerait sur la concordance, et une autre analyse, beaucoup plus rare, en terme d’écart lorsque le mètre, d’une part, et les structures prosodiques, syntaxiques et/ou sémantiques, d’autre part, ne coïncident plus[6].

 

1.2.4. Mais laissons de côté le problème des modalités d’interprétation sémantique pour nous intéresser à la description métrique en elle-même et à son assise épistémologique. Reprenons le vers que Mazaleyrat étudie avec le plus d’attention, c'est-à-dire l’alexandrin. Sa métrique, pour lui, ne fait pas de difficulté puisque, le plus souvent, il s’agit de s’en remettre au rythme et la plupart des vers de douze syllabes sont donc des 6-6, 4-4-4, 3-4-5, 5-7 harmonieux où mètre et rythme s’accordent à l’unisson. Mais dans les autres cas, sa méthode est beaucoup plus problématique. Dans des occurrences comme celles citées sous (1-4), la discordance entre le mètre 6-6 et la phrase induirait un effet de sens qui motiverait et donc « excuserait » cette discordance, et le mètre 6-6 ne serait reconnu qu’en fonction de cette capacité à générer un sens - ou plus de sens. Mais nous sommes alors en pleine aporie. Dans le cadre développé par Mazaleyrat, le mètre est attribué afin de générer un effet de sens qui n’est généré que s’il y a discordance, laquelle n’existe que s’il y a effet de sens, lequel n’existe que s’il y a discordance etc. Il apparaît ainsi clairement que l’analyse métrique de Mazaleyrat n’a, sur le plan épistémologique, aucune autonomie. Nous pouvons même avancer que l’auteur des Éléments n’a pas de théorie métrique, mais une théorie sémantique du mètre. Il ne produit pas une description, mais, dès le départ, une interprétation.

         Une telle méthode - si c’en est une - conduit bien entendu à des analyses subjectives, puisque reposant sur l’intuition et la « sensibilité » de chaque exégète et, par voie de conséquence, à des contradictions et à des discussions sans fin. Par exemple, dans le quatrain suivant, extrait d’un sonnet de Verlaine dédié « A Emmanuel Chabrier », en 1887:

 

         (7)      Chez ma mère charmante // et divinement bonne,

                  Votre génie // improvisait // au piano,

                  Et c’était tout autour // comme un brûlant anneau

                  De sympathie et d’aise // aimable qui rayonne.[7]

 

le second vers serait un ternaire selon Mazaleyrat, alors que, tout en restant dans le cadre qu’il a esquissé, il semble tout à fait possible, sur le modèle de « Et béni signal d’es//pérance et de refuge », où la discordance traduit « quelque accent de ferveur », d’attribuer le même type de scansion  et, simultanément, d’effet de sens, à « Votre génie impro//visait au piano ».

         Inversement, « Et béni signal d’espérance et de refuge », publié pour la première fois dans Les Chroniques du 1er août 1887, n’est pas nécessairement discordant, contrairement à ce qu’avance Mazaleyrat. Pourquoi ne pas y voir « une formule d'alexandrin libéré ternaire » (5/3/4), comme en (8a), ou un alexandrin « libéré 5//7, binaire asymétrique césuré » (1990:158; italiques siennes), comme en (8b):

 

         (8)      a       Et béni signal // d’espérance // et de refuge

                  b       Et béni signal // d’espérance et de refuge.

 

5/3/4 ou 5/7, deux formes reconnues par Mazaleyrat lui-même comme caractéristiques « de la fin du XIXème siècle », période qui, me semble-t-il, peut concerner un vers écrit en 1887 et publié en recueil l’année suivante. On le voit, admettre de lier le sens et le mètre a priori, dès la première étape de l’analyse, c’est s’exposer aux critiques d’autres subjectivités, d’autres lecteurs.

         Au terme de cette réflexion critique, il apparaît: (i) que la métrique de Mazaleyrat procède à des scansions intuitives, qui ne sont pas attribuées suivant un système cohérent; (ii) que la métrique  est amalgamée avec l’analyse du « style » et repose donc souvent sur des jugements de valeur subjectifs; (iii) qu’elle procède comme la rhétorique moderne à partir d’une conception insuffisante et obscure de la notion de « contexte »; si bien que (iv) le mètre n’est pas défini pour lui-même et que (v) les scansions qui s’ensuivent sont très souvent sujettes à discussion et n’ont pas de réel caractère scientifique.

         Dans les lignes qui suivent, je chercherai à établir à quelles conditions l’on peut avancer qu’il y a ou non discordance dans tel vers de telle période, de tel auteur; puis à repenser l’interprétation de la discordance mètre / phrase au sein d’une théorie générale de la communication, et non en reprenant l’idée d’une interprétation ponctuelle qui fait appel exceptionnellement à un soi-disant « contexte ». Enfin, j’essaierai de suggérer comment la discordance mètre / phrase peut participer à la rhétorique d’un poème.

 

2. La méthode d’analyse

 

         Une fois posée la nécessité de distinguer l’analyse métrique et l’analyse du sens, il convient de se doter d’une méthode d’investigation du mètre, et seulement du mètre, qui efface ou, pour être plus juste, qui réduit fortement la part d’interprétation subjective. Sur la question, on consultera Cornulier 1982, puis son prolongement dans Gouvard 1994a, dont je ne résumerai ici que l’essentiel. L’idée, initialement, est de s’abstraire de la phrase pour ne pas suivre (plus ou moins consciemment) les articulations prosodiques et syntaxiques les plus contingentes. D’où une méthode que j’ai appelée « distributionnelle », qui consiste à substituer à la phrase une représentation codifiée, en remplaçant chaque syllabe numéraire par un marquage qui traduit sa nature prosodique et/ou syntaxique. Ce code est, dans sa version initiale, constitué de cinq marquages:

 

2.1. Marquage C: L'alexandrin classique ne présente jamais un déterminant ou un pronom antéposé devant la césure. Nous codifierons Cn toute syllabe métrique n-ième portant la voyelle ou l'une des voyelles d'un des clitiques suivants:

 

         (i) les articles définis le, la, les;

         (ii) les articles indéfinis ou contractés un, une, des, du, au, aux;

         (iii) les déterminants possessifs mon, ma, mes, ton, ta, tes, son, sa, ses, notre, nos, votre, vos, leur(s);

         (iv) les déterminants démonstratifs ce, cet(te), ces;

         (v) les pronoms sujets je, tu, il(s), elle(s), on, ça, ce, nous, vous,

         (vi) les pronoms objets me, te, nous, vous, le, la, les, se, lui, leur;

         (vii) en et y;

         (viii) le morphème négatif préverbal ne.

 

Par exemple, le vers:

         (9)   On lutte, on frappe, on blesse, on saigne, on souffre, on aime          (Hugo)

sera codé:   C1        C3           C5           C7          C9           C11

 

Les formes bisyllabiques dont le /Q/ final n'est pas élidé, à savoir « une », « cette », « notre », « votre », « elle », recevront pour ce /Q/ le double codage C et F (pour « F », voir § 2.4):

 

         (10)    Hymnes brûlants d'une théologie intense                               C et F6

                  A cause de cette faiblesse, fleur du corps,                              C et F6

                  D'être grâce à votre talent de femme exquise-                         C et F6

                  Elle était belle, elle t'aimait, elle est passée,[8]                          C et F6

        

         Seul un emploi proclitique des formes listées sous (i-viii) contraint un encodage Cn. Par exemple, on ne considérera pas comme C6 les pronoms complétés par une proposition relative subséquente, tels (11):

 

         (11)    Et dans nos temples, nous qui croyons, nous allons

                  Mais voyez-le donc, vous dont les chants sont des râles,

 

Ils ne sont pas proclitiques et la modalité vocative, qui supporte facilement une accentuation forte à l'initiale, confère une autonomie certaine au pronom par rapport à sa complémentation, laquelle ne diffère pas ici de: *« Et dans nos temples, nous, les croyants nous allons ». Les emplois sujets dits « toniques » de formes telles que « lui » ne sont pas non plus concernés. Comparons par exemple (12a) et (13a) avec (12b) et (13b), seuls (12a) et (13a) étant signés Hugo:

 

         (12)    a       Horreur ! Satan et lui mettent le même anneau.                       Ø6

                  b       *Horreur ! Belzébuth lui met son anneau au doigt                     C6

 

         (13)    a       Le regardaient, et lui ne les regardait pas.                              Ø6

                  b       *Le regardaient, et il ne les regardait pas.                              C6

 

Nous ne codifierons Cn une position métrique que si la forme « lui » est complément d'objet post-posé au verbe.

 

2.2. Marquage P: Sera codée Pn toute syllabe métrique portant la voyelle d'une des prépositions monosyllabiques suivantes: à, chez, dans, de, dès, en, entre (si le e final est élidé métriquement), hors, par, pour, près, sans, sous, sur, vers; et immédiatement suivie de sa base. Je renvoie à Gouvard 1994a pour l’analyse de quelques cas particuliers, comme les prépositions constitutives de locutions telles que:

 

         (14)    De par Bezout, de par l'X et l'Y grec, magie          (Hugo)

 

où un encodage P6 n'est pas souhaitable; la locution « de par » provient d'une altération de « de part », avec le sens de « de la part de », « au nom de » (de par la loi, de par le roi), et elle est suffisamment lexicalisée pour que les deux monosyllabes fassent corps. Par contre, Hugo n'a jamais écrit un alexandrin comme:

 

         (15)    *De par Condorcet, de par l'X, de par l'Y grec

 

où le premier  élément de la locution « de par » occuperait la sixième position, et cette configuration serait alors traduit par P6[9].

 

2.3. Marquage M: Nous codifierons Mn toute voyelle d’un polysyllabe antérieure à la voyelle accentogène de ce mot, où « mot » désigne toute suite de caractères comprise entre deux blancs typographiques. Des polysyllabes comme « après-midi » ou « aujourd'hui » forment donc un tout, bien qu'ils soient décomposables en morphèmes: <après + midi>, <au + jour + d' + hui>. Le vers d'Albert Mérat:

 

         (16)    Joyeux des beaux lauriers-roses et des olives.                

 

sera codé M5 et M6 (ainsi que M1 et M10, bien entendu), le composé « lauriers-roses » constituant un seul « mot » graphique. La septième position métrique qui porte la voyelle accentuée « -ro- » ne reçoit aucun marquage. Par ailleurs, il n'y a pas lieu de différencier un composé lexicalisé comme « laurier-rose » des créations d'auteur (17a), ou des noms propres (17b), ou encore des sobriquets (17c):

 

         (17)    a       Sera Napoléon-le-petit dans l'histoire                                   (Hugo)

                                 M3M4M5M6M7 M8

                  b       Du grand calife Haroun-al-Raschid si fantasque,             (Siefert)

                                              M5  M6  M7 M8

                  c        Haynau, Cisey, Jourdan-coupe-tête et sa hache              (Hugo)

                                                M5 M6    M7M8

 

Cette définition large de la notion de « mot » n'est ni arbitraire, ni solution de facilité. Tout d'abord, afin d'établir un tri objectif des réalisations, il fallait s'en tenir au témoignage des textes écrits et ne pas s'interroger, ponctuellement, sur la solidarité des morphèmes de tel ou tel composé. Ensuite, ce critère permet un premier sondage et dégage une régularité remarquable du vers classique français puisqu'aucun alexandrin jusque vers 1850 n'est M6 selon la définition pourtant large que nous adoptons, à quelques exceptions près[10].

         Les groupes de morphèmes plus ou moins lexicalisés mais qui ne forment pas graphiquement de « mots » ne sont donc pas concernés, qu'ils présentent une césure enjambée par une locution (18a), un lexème composé par détermination prépositionnelle (18b), ou toute suite qui, en contexte, apparaît intuitivement comme lexicalisée (18c):

 

         (18)    a       Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur tête           (Verlaine)

                  b       D'un clairon pour des champs de bataille où je vois (Verlaine)

                          Si j'avais eu quelque arme à feu sous mes dix doigts.        (Verlaine)

                  c        Ils en sont à l'A, B, C, D, du cœur humain;            (Hugo)

 

De tels groupes:

         (i) présentent la différence par rapport au critère M de ne pas former un tout graphique et d'apparaître très tôt, dans le vers « romantique », chez Hugo, Barbier, Gautier et d'autres, sans offrir de mètres de substitution;   

         (ii) relèvent d'une esthétique de l'enjambement, tant à la césure qu'à l'entre-vers, et non de la métrique;

         (iii) font partie d'une liste ouverte de lexicalisations possibles mais dont la solidarité, tant prosodique que syntaxique, n'est ni estimable ni vérifiable de façon rigoureuse, même s'il est possible dans une perspective cognitive de dégager des traits spécifiques à certaines suites par exemple, pour les groupes « N1 à N2 » comme « tour à tour » et « arme à feu »;

         (iv) sont plus soumis aux fluctuations de l'histoire, aux modes, aux idiolectes que ne l’est un lien syntactico-prosodique entre un monosyllabe et sa base, par exemple, même si de tels rapports évoluent également;

         (v) relèvent du jugement personnel du lecteur ou du métricien, puisque la compétence lexicale décide en bonne part de l’encodage.

 

2.4. Marquage F: Sera codée Fn toute syllabe n dont le noyau vocalique est un e post-tonique non-élidé métriquement. Cet alexandrin de Rimbaud:

 

         (19)    Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris                               

 

est F6 et F8; par contre, il n'est pas F4 car le « -e » de « braise » est élidé[11].

 

2.5. Marquage zéro: Toute syllabe numéraire qui n’est ni C, ni P, ni M, ni F, reste « non-marquée », cette absence de marquage étant aussi une marque (au même titre qu’une détermination zéro du nom), et traduisant une éventuelle césure ou pause.

        

3. Deux exemples d’application

 

         La méthode exposée ci-dessus permet de s’abstraire de la contingence phrastique et, par conséquent, d’aborder l’analyse métrique en se dégageant beaucoup plus de l’interprétation sémantique que ne le fait Mazaleyrat. Afin d’illustrer la démarche, je reprendrai les alexandrins cités supra sous (1) et (4), et j’essaierai de montrer, avec des arguments uniquement métriques, pourquoi on peut sans doute défendre pour eux une scansion 6-6 malgré le marquage de leur césure.

        

3.1. Commençons par l’alexandrin P6 (ie « portant une préposition sur la sixième syllabe ») « Sinon d’épandre pour baume antique le temps » de Mallarmé, écrit en 1893. Aux débuts des années 1860, lorsque Mallarmé publie ses premiers textes, la plupart des alexandrins C6 ou P6 déjà écrits, et qu’il pouvait avoir lus, présentent par ailleurs un rythme ternaire 4-4-4. En voici quelques-uns à titre d’exemple, empruntés à Baudelaire, Blanchecotte, Hugo, Leconte de Lisle et Villiers de l’Isle-Adam:

 

(20) Exemples d’alexandrins à rythme ternaire des années 1850:

 

Auteur

Date

Vers

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

11

12

Baudelaire

1850

Chacun plantant, comme un outil, son bec impur

M

 

M

 

 

C

M

 

C

 

M

 

Hugo

1853

Dans ton prodige, et dans l’horreur démesurée

P

C

M

 

 

P

M

 

M

M

M

 

Baudelaire

1854

A la très belle, à la très bonne, à la très chère,

P

C

 

 

P

C

 

 

P

C

 

 

Blanchecotte

1855

Non les honneurs, non les succès, non la fortune;

 

C

M

 

 

C

M

 

 

C

M

 

Blanchecotte

1855

Je les revois, je les reprends, je te les donne !

C

C

M

 

C

C

M

 

C

C

C

 

Leconte

1855

La queue en cercle sous leurs ventres palpitants

C

 

P

 

F

P

C

 

F

M

M

 

Baudelaire

1858

En tout climat, sous ton soleil, la Mort t’admire

P

 

M

 

P

C

M

 

C

 

M

 

Baudelaire

1859

D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,

 

F

M

 

P

C

M

 

 

M

M

 

Baudelaire

1859

O ma si blanche, ô ma si froide, Marguerite

 

C

 

 

 

C

 

 

F

M

M

 

Baudelaire

1859

Exaspéré, comme un ivrogne qui voit double

M

M

M

 

 

C

M

 

F

 

 

 

Leconte

1859

Et triomphant dans sa hideuse déraison

 

M

M

 

P