LES JEUX SUR LES STROPHES

     DANS LES COMPLAINTES

         DE JULES LAFORGUE

Dans le domaine de la versification, les études sur le mètre ont depuis plusieurs années déjà retrouvé grâce aux yeux des stylisticiens et des linguistes, mais non celles qui portent sur la strophe, qui, depuis l'énorme thèse de Philippe Martinon en 1912, n'a plus guère retenu l'attention. Or, la strophe, dans la poésie occidentale, représente pourtant une unité fondamentale de la versification, et ce, à plus d'un titre. En premier lieu, elle manifeste les liens de la poésie et de la musique, puisqu'à ses origines elle est organiquement liée à la musique et à la danse, ce que montrent bien des formes comme le rondeau ou la carole. Jusqu'au xve siècle, comme on le voit par l'exemple des troubadours et des trouvères, le poète est aussi compositeur. De nos jours, les liens de la strophe avec la musique apparaissent encore clairement dans la chanson, où elle demeure extrêmement vivace. Il est intéressant de souligner avec les musicologues que cette organisation est typiquement européenne : « Le trait le plus caractéristique des chansons folkloriques européennes est leur structure strophique. Nous avons tendance à considérer comme normale une telle structure, dans laquelle une mélodie de plusieurs lignes est répétée plusieurs fois, chaque fois avec des mots différents. Cependant cette forme de composition n'est pas aussi connue ailleurs dans le monde et elle lie entre elles les nations européennes en leur donnant son unité musicale » (B. Nettl, Folk and Traditionai Music of the Western Continents, Prentice-Hall, 1965, p. 39). En deuxième lieu, la strophe est l'unité poétique qui permet le mieux de définir mètre et rime. Le premier comme la seconde sont en effet des éléments relationnels qui ne peuvent être définis que sur un minimum de deux vers. Un vers isolé n'a de mètre que par référence à des modèles abstraits hors contexte. Dans ce si court poème d'Apollinaire :

                      Et l'unique cordeau des trompettes marines

on ne peut parler d'alexandrin qu'au sens où on le fait quand on en repère dans des textes de prose, c'est-à-dire que l'on se borne à constater la présence de séquences de 12 syllabes, sans qu'au sens strict il y ait mètre, ce qui supposerait la répétition d'un schéma '. Bien entendu, ces schémas seront perceptibles dans un poème sans strophe, mais l'organisation en strophes aide à leur perception et, surtout, elle apparaît comme un cadre indispensable à la saisie des rimes autres que plates. C'est le quatrain qui, dans ces conditions, constitue la strophe minimale, puisque c'est la première forme à permettre un schéma complet où chaque rime trouve son écho, rimes embrassées abba ou rimes croisées abab. La strophe, regroupant et organisant ces unités inférieures, crée un rythme aussi important que celui qui s'attache à la répétition des mètres et des rimes. Mais surtout, s'il est vrai que la poésie peut se définir comme l'application d'un moule métrico-rythmique sur une organisation linguistique, on saisit l'intérêt que représente le moule que constitue la strophe, qui, s'appliquant non plus à des fragments linguistiques comme le fait le mètre, mais à des unités syntactico-sémantiques complètes, peut ainsi être couplée avec l'idée. Elle peut donc participer à la construction sémantique du poème2. Elle est ainsi loin de se réduire à une simple combinatoire formelle, ce qui justifie l'intérêt que l'on peut lui porter.

Je voudrais ici pourtant m'en tenir à l'aspect formel des strophes, pour montrer, à travers l'étude des Complaintes de Jules Laforgue, que, même ainsi réduites à leur aspect le plus extérieur, elles permettent de saisir un côté de la création poétique.

D'une manière générale, cette brève étude s'inscrit dans le cadre d'une histoire de la strophe qui reste à faire, où l'on ne se contenterait pas d'un catalogue fastidieux des différents schémas, mais où l'on montrerait, en séparant les facteurs définitoires, comment leur utilisation convergente ou divergente selon les siècles a conduit à des stratégies multiples de création poétique.

La strophe se définit en effet par quatre paramètres différents : la typographie, qui constitue pour l’oeil le découpage le plus immédiat de la strophe comme du vers, et qui n'est pas indispensable, ni d'ailleurs toujours présente, selon les traditions et les poètes ; la combinatoire des mètres, entraînant isométrie (répétition de mètres identiques) et hétérométrie (mélange de mètres différents) ; l'organisation des rimes ; la structure syntactico-sémantique.

Au Moyen Age, la strophe se caractérise par son exubérance et le foisonnement des formes, obtenu par le contrepoint qui existe entre ces différents facteurs, et l'absence de restriction sur chacun d'eux. En particulier, le nombre et le mélange des mètres ne sont pas codifiés, ni non plus ceux des rimes. À l'époque classique, la strophe devient au contraire l'objet de restrictions et codifications. Quelques grands modèles comme le quatrain ou le dizain se mettent en place ; la strophe ne dépasse plus cette limite supérieure, le nombre des rimes est limité à 3, à condition qu'elles ne soient pas consécutives, et s'il est encore possible de jouer de la divergence entre mètre et rime :

 

                                               Terre, que ton enclos tout entier retentisse

                                                         Des louanges de ton Seigneur.

                                                         Ne songe à lui rendre service

                                               Que l'hymne dans la bouche et l'allégresse au coeur.

                                                                                     CORNEILLE, Psaume XCIV.

il y a au moins convergence avec la typographie et l'organisation syntactico-sémantique, les limites de la strophe coïncidant avec celles de l'idée. Après l'éclipse de la strophe au XVIIIe siècle, elle revient, avec le XIXe, au premier plan de la conscience et de la technique poétiques, avec en particulier Lamartine, Hugo, Gautier ou Banville. Mais ce renouveau de la strophe, qui s'accompagne de libertés croissantes, conduira à un affranchissement progressif des règles classiques jusqu'à la rupture totale. Laforgue est un de ceux qui vont introduire cette désagrégation de la strophe par des stratégies de jeu qui consistent à la miner de l'intérieur tout en lui conservant son cadre extérieur.

Ces techniques que l'on pourrait appeler de brouillage sont contemporaines d'autres tentatives, visant cette fois à désorganiser l'alexandrin, en particulier en bousculant les règles de la césure, placée devant un e muet non élidé, à l'intérieur d'un groupe syntaxiquement cohérent, ou même à l'intérieur d'un mot :

 

Madame se tient trop debout dans la prairie

prochaine où neigent les fils du travail ; l'ombrelle

aux doigts ; foulant l'ombelle ; trop fière pour elle

des enfants lisant dans la verdure fleurie

leur livre de maroquin rouge ! Hélas, Lui comme

mille anges blancs qui se séparent sur la route,

s'éloigne par delà la montagne ! Elle, toute

froide, et noire, court ! après le départ de l'homme

RIMBAUD, Mémoire.

Dans ses premiers poèmes, Laforgue se conforme à la tradition. Seul ou comme mètre de base dans les strophes hétérométriques, c'est l'alexandrin qui prédomine largement, et il est de surcroît césuré fort classiquement :

 

Oh ! les après-midi solitaires d'automne !

Il neige à tout jamais. On tousse. On n'a personne.

Un piano voisin joue un air monotone ;

Et, songeant au passé béni, triste, on tisonne.

                                                                                 Les après-midi d'automne.

Cette sagesse du vers va de pair avec celle de la strophe qui ne fait pas l'objet de recherches et qui est le plus souvent, sauf évidemment dans les nombreux sonnets, un quatrain. Quant à l'enchaînement des strophes, il manifeste surtout la répétition de strophes identiques.

Avec les Complaintes se produit une rupture très nette. Le titre du recueil est déjà en lui-même révélateur : il manifeste en effet l'intérêt de l'époque pour la chanson, et surtout trahit les intentions du Poète, puisque, des formes rixes, les complaintes sont les moins codées, étant définies presque exclusivement par des considérations sémantiques. Elles acceptent toutes les combinaisons de strophes et leur caractère populaire sert d'excuse à des vers approximatifs. Faut-il compter 7 ou 8 syllabes au premier vers de la strophe suivante :

La nuit bruine sur les villes.

Mal repu des gains machinals,

On dîne ; et, gonflé d'idéal,

Chacun sirote son idylle,

   Ou furtive, ou facile.

                     

              Complainte des nostalgies préhistoriques

et pourquoi ces deux élisions :

Là, voyons mam'zell' la Lune

Ne gardons pas ainsi rancune

Entrez en danse, et vous aurez

Un collier de soleils dorés.

                   Complainte de cette bonne Lune.,

sinon pour brouiller la régularité des octosyllabes ?

Le même jeu apparaît dans les strophes, dans leur structure et dans leur enchaînement. Je ne m'appesantirai pas sur leur variété, quintils, sixains, septains, huitains, neuvains, isométriques ou hétérométriques, et je m'attacherai surtout au quatrain, strophe que Laforgue, fidèle sur ce point à la tradition, utilise le plus fréquemment.

En fait, ces quatrains sont en rupture avec la tradition, sous plusieurs aspects, et d'abord par le choix des mètres. Si les vers classiques, alexandrins et octosyllabes, sont bien représentés, on rencontre également des vers de 2, 4, 6, 10 et 14 syllabes pour les mètres pairs et 1, 3, 5, 7, 9, 1l et même 13 syllabes pour les mètres impairs. Les quatrains de vers courts

La Femme

Mon âme

Ah ! Quels

Appels !

Complainte-épitaphe.

ne sont évidemment pas rares, ce qui est tout à fait contraire à la tendance classique d'équilibrer le mètre et la longueur de la strophe, mais confirme l'intérêt souvent marqué pour les formes courtes chez les poètes du XIXe siècle.

Si l'isométrie domine, les cas d'hétérornétrie font apparaître, contrairement à la tradition où le contraste des mètres doit être net, une utilisation de mètres proches qui ne diffèrent parfois que d'une syllabe :

C'est gai                2s

Cette vie ;              3s

Hein, ma mie,         3s

0 gué?                    2s

Complainte de l'oubli des morts

C'est la recherche de l'approximation chère aux symbolistes ; les vers ne sont ni tout à fait autres, ni tout à fait les mêmes.

Dans ces cas d'hétérométrie, sont représentés aussi bien les quatrains à clausule :

Si tu savais, maman Nature,                  8s

Comme je m'aime en tes ennuis,            8s

Tu m'enverrais une enfant pure,             8s

Chaste aux « et puis » ?                         4s

Complainte-placet de Faust fils.

que symétriques :

« Ni vous, ni votre art, monsieur ». C'était un dimanche,                12 s.

              Vous savez où,                                                 4 s.

              À vos genoux,                                                  4s

Je suffoquai, suintant de longues larmes blanches.                 12s

                                                              Complainte des Blackboulés.

ou dissymétriques :

   Les morts         2s

C'est sous terre            3s

      Ça n'en sort  3s

          guère.        2s

                                                                                                                                                                 Complainte de l'oubli des morts.

Surtout, et c'est le cas dans ce dernier poème, le schéma de la strophe peut se modifier insensiblement au cours de la complainte, ce qui augmente le flou qui entoure la strophe. Dans cette Complainte de l'oubli des morts, les quatre quatrains brefs (ils alternent avec des quatrains plus longs) sont ainsi respectivement bâtis :

2 + 3 + 3 + 1

2 + 3 + 2 + 3

2 + 3 + 3 + 2

3 + 3 + 3 + 3

et passent de l'hétérométrie à l'isométrie.

Le jeu des rimes n'est pas non plus sans intérêt, puisque, si les trois cas de rimes plates, croisées et embrassées apparaissent, ce sont les rimes embrassées, les moins classiques, qui sont les plus fréquentes :

      0 Nuit

Fais-toi lointaine

Avec la traîne

     Qui bruit.

                                                                 Complainte des formalités nuptiales.

Signalons enfin que sur les 140 quatrains que comptent les Complaintes, 38 -soit plus du quart - n'ont pas de césure, proportion importante qui traduit la volonté de se démarquer par rapport à la tradition.

Le modèle du quatrain est donc sérieusement mis à mal, et on ferait le même type de constatations sur les autres strophes. Je citerai encore le sizain. Il est ordinairement construit sur 3 rimes. Laforgue le construit le plus souvent sur deux, dans des schémas multiples :

a a a b b b

a a b b a a

a a b a a a

a a b b b a

a b a b a a

a b b a b a

souvent en contrepoint avec celui des mètres, comme dans l'Autre complainte de l'orgue de Barbarie : a 6 b 6 b 6 a 6 b 4 a 4 :

La nuit monte, armistice

Des cités, des labours.

Mais il n'est pas, bon sourd,

En ton digne exercice,

     De raison pour

     Que tu finisses.

On retrouve ainsi, dans ce jeu de rupture, l'invention qui caractérisait le Moyen Age, mais il s'agit maintenant de polémiquer autant que d'inventer, puisque la création se fait en bousculant le codage antérieur, auquel il est inévitable de la confronter.

Au niveau des strophes, c'est la variété et l'approximation qui domi­nent, faisant à nouveau de la strophe un domaine privilégié de l'invention poétique.

La fantaisie est donc au niveau des strophes, mais elle est aussi, par leur enchaînement, au niveau du poème.

Signalons en premier lieu qu'environ la moitié des Complaintes ne sont pas construites sur la répétition d'une strophe.

Dans 6 poèmes, les strophes se succèdent aléatoirement, bien qu'on puisse parfois voir dans leur succession le jeu d'approximation déjà noté pour le mélange des mètres. Ainsi, dans la Complainte des pubertés difficiles, se succèdent un quintil de type A (12 s. + 4 vers de 8 s.), un quintil de type B, variation par rapport à A (8 s. + 4 vers de 12 s.), puis à nouveau un quintil de type B, puis un septain et enfin un quatrain. Il est clair que les trois quintils présentaient l'amorce d'un schéma régulier, qui se perd au fil du poème. Citons également la Complainte du foetus de poète où le schéma quintil + distique initialement posé se dilue dès le deuxième quintil qui substitue au schéma 6 s. + 11 s. + 11 s. + 11 s. + 5 s. le schéma à peine différent 3 s. + 11 s. + 11 s. + 11 s. + 5 s., avant de se transformer en sizains, eux-mêmes approximativement semblables entre eux et semblables aux quintils: 3s. + 1ls. + 1ls. + 1ls. + 3s. + 6s., puis 3s. + 1ls. + 11 s. + 11 s. + 6 s. + 3 s. Seules les rimes, unisonnantes, ne changent pas :

    En avant!                                                         3a

Sauvé des steppes du mucus, à la nage                           11b

Téter soleil ! et saoûl de lait d'or, bavant,                       11a

Dodo à les seins dorloteurs des nuages,                          11b

          Voyageurs savants                                       5a

     En avant!                                                        3a

Dodo sur le lait caillé des bons nuages                           11b

  Dans la main de Dieu bleue, aux mille yeux vivants                 11a

Aux pays du vin viril faire naufrage!                               11b

        Courage,                                                        2b

     Là, là je me dégage ...                                          6b

On assiste ainsi à une transformation des strophes au cours du poème.

Quant aux cas d'irrégularité totale, comme dans la Complainte des voix sous le figuier bouddhique ou la Complainte des formalités nuptiales, ils sont à mettre en relation avec le dialogue. Le principe du changement de type de strophe est lié au changement de personnage. Dans la première complainte, aux communiantes les quintils, aux voluptantes ou aux jeunes gens les distiques.

19 Complaintes présentent au contraire la succession régulière d'un schéma de strophes, comme dans la Complainte des printemps où la combinaison quatrain + distique se reproduit tout au long du texte.

Dans la Complainte du vent qui s'ennuie la nuit, c'est le couple huitain + septain ... Mais tout se passe comme si Laforgue cherchait constamment à battre en brèche cette régularité. Il y parvient de plusieurs manières, essentiellement par

    La non-coïncidence du schéma et du découpage typographique. C'est le cas dans la Complainte des pianos qu'on entend dans les quartiers aisés, où graphiquement se succèdent un quatrain d'alexandrins, un distique de 8 s., un distique de 4 s., et un quatrain hétérométrique de 7 s. + 7 s. + 8 s. + 8 s., formant le schéma répété :

Menez l'âme que les Lettres ont bien nourrie,

Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés !

Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânene,

Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.

Ces enfants, à quoi rêvent-elles

Dans les ennuis des ritournelles,

- « Préaux des soirs,

Christs des dortoirs ! »

Tu t'en vas et tu nous laisses,

« Tu nous laisses et tu t'en vas,

Défaire et refaire ses tresses,

Broder d'éternels canevas. »

Outre que ce schéma est déjà complexe, il est contredit par l'organisation des rimes qui permet de ne distinguer que trois quatrains, en regroupant les distiques, soit :

- un quatrain d'alexandrins a b a b

- un quatrain hétérométrique avec concordance rime/mètre  a 8 a 8 b 4 b 4

- un quatrain hétérométrique avec discordance rime/mètre    a 7 b 7 a 8 b 8

Les paramètres constitutifs de la strophe sont ainsi utilisés de façon divergente, à la différence de ce qui se passe dans la strophe classique.

     L'utilisation de rimes estramps3  ou strophes unisonnantes. On ne sera pas étonné que Laforgue retrouve ici les procédés du Moyen Age.

Il s'agit quelquefois de simples rappels phoniques qui font insensiblement passer d'une strophe à l'autre. Voici les rimes de la Complainte d'un autre dimanche

paysage - fenêtre - usage - guêtres - paysage - livide -sales - préside - rafales - livide

ficelles - mesquines - dentelles - glycines - ficelles chambre - limace - scaphandre - ressasses - chambre

organisées sur une série en [a] [à], une série en [µ] et une série en [i].

Le changement d'organisation des rimes, comme dans la Complainte de l'automne monotone, les sizains, alternés avec des quintils, présentent successivement les rimes :

1. Adieu /
feu /
époumone /
tisonne /
yeux /
peu /
a
a
b
b
a
a
2. pluie /
rideau /
suie /
crescendo /
ennui /
parapluies /
a
b
a
b
a
a
3. morts
or /
étoiles /
voiles /
cors /
décors /
a
a
b
b
a'
a'
4.Schéma 2.

Ces procédés qui estompent la régularité des schémas ou lient les strophes les unes aux autres au détriment de l'unité de chacune apparaissent tout au long des poèmes. D'autres sont réservés à leur commencement, et surtout à leur fin. Ils représentent un cas particulier des procédés utilisés pour donner plus de relief à la fin des strophes, mais, dans la perspective qui m'intéresse ici, il s'agit également d'une pirouette finale qui, rétrospectivement, fait chanceler la régularité du poème.

Ces procédés de rupture apparaissent aussi bien dans les Complaintes bâties sur une strophe que dans celles qui sont bâties sur un schéma de strophes. Pour ne considérer que le cas des 14 Complaintes à strophes isométriques, ce sont entre autres :

-la présence d'un vers isolé, hors strophe ;

-un changement de mètre pour le dernier vers de la dernière strophe ;

- un changement du système de rimes ;

- un changement de strophes.

Qu'il s'agisse d'ailleurs des poèmes à schéma de strophes ou à strophes répétées, plusieurs procédés peuvent être utilisés ensemble, comme dans la Complainte des printemps déjà citée, qui cumule selon les strophes rimes estramps, strophes unisonnantes, changement de strophe à la fin du poème, utilisation divergente des paramètres de définition de la strophe.

Pour récapituler, sur 53 Complaintes versifiées (une est en prose), on compte 14 poèmes réguliers isométriques -dont seulement deux ne sont pas brouillés, 14 poèmes réguliers hétérométriques dont seulement 5 ne le sont pas, 19 avec répétition de schémas de strophes (4 sans atteinte à la régularité) et 6 entièrement irréguliers. Au total seules  11 Complaintes ont une structure strophique régulière.

La strophe éclate, se défait, redevient une forme ouverte, par un jeu sur la divergence des paramètres, sur l'approximation et les ruptures.

Parvenu à ce point de liberté, Laforgue n'aura plus, un an après les Complaintes, en 1886, qu'à passer à ses premiers poèmes en vers libres, L'Hiver qui vient et La Légende des trois cors, qu'il accompagne du commentaire suivant : « J'oublie de rimer, j'oublie le nombre des syllabes, j'oublie la distribution des strophes, mes lignes commencent à la marge comme de la prose », commentaire intéressant car il fait appareître que, pour Laforgue, la versification comprend la rime, le mètre et la strophe.

La strophe est bien une variable de la poésie aussi importante que la rime ou le mètre. L'exemple de Laforgue montre comment elle peut stimuler l'invention du poète et à quelle diversité elle peut conduire. C'est donc un cas doublement intéressant, sur le plan pratique parce qu'il est la manifestation d'une évolution qui va du respect des conventions à la rupture et au vers libre, sur le plan théorique en ce qu'il révèle le jeu des paramètres de définition de la strophe et leur rôle dans la créativité poétique.

 

Joëlle TAMINE-GARDES, Université de Provence.

 

1. Voir B. de Cornulier, Théorie du vers, Paris, Seuil, 1982.

      2. Voir J. Molino et J. Tamine, « La construction du poème », Semiotic Inquiry, 1, 4, 1982.

    3. Une rime estramp est une rime qui ne trouve son écho que dans la strophe suivante.