Petit
compte rendu rapide des Journées Jules Laforgue de
lUniversité de Poitiers :
(suivi d'un appendice)
Le vendredi après-midi, Daniel Grojnowski (Paris VII), pour commencer, signala que pour lui, les deux textes fondamentaux pour comprendre Les Complaintes étaient deux articles de 1885, écrits par Laforgue sous un autre nom : celui de la République des Lettres, signé « X. » (voir édition P. Reboul, pp. 15-16, qui reproduit in extenso larticle, mais sans guillemets) et celui que son ami Charles Henry signa pour la petite revue belge La Basoche. D. Grojnowski commenta minutieusement ce second article (voir ci-dessous le texte de larticle) qui donna lieu à un échange fructueux avec les assistants, insistant au passage sur laspect « lun-et-lautre » (B. Vibert, plus tard, cita de même « le semblable, cest le contraire » de Lord Pierrot).
Après cette Introduction de D. Grojnowski, le programme des deux demi-journées impliquait le commentaire libre, à bâtons rompus, dun des poèmes du recueil. Chaque commentaire fut suivi dun échange très animé avec le public.
M. Dottin-Orsini (Bordeaux III) commenta la « Complainte de lange incurable » : Angélisme du Poète, composition de la complainte en deux poèmes dabord distincts puis indissociables (selon la « loi laforguienne » du protocole posé puis enfreint), système sophistiqué des reprises de rimes en écho, traces de roman populaire (histoire de lamante errante qui-va-prendre-froid), apparition de Don Quichotte (le Chevalier-Errant), débat entre « vaisselles dici-bas » et « ailes » empruntées au clown de Banville, pirouette finale pleine de « bon sens »...
Pierre Loubier (Paris X Nanterre) présenta un commentaire couplé de deux Complaintes, la « Complainte des condoléances au Soleil » et la « Complainte des grands pins dans une villa abandonnée », reliées par la thématique du Soleil propre à Laforgue : non pas Père-la-Pudeur castrateur ennemi de lamour, comme pourrait le faire croire le sens apparent de la première Complainte, mais au contraire Soleil-Père fustigeant les « spleens damour » du Poète et voulant ramener le fils à une sexualité saine, féconde, banale.
NB
Pierre Loubier nous a confié le texte de sa
communication, que vous trouverez sur le site.
Elisabeth Surace (Aix-Marseille), spécialiste par ailleurs de la théâtralité dans loeuvre de Laforgue, présenta un commentaire de la « Complainte de loubli des morts » (première, selon P. Reboul, de la série des trois « Complaintes à chanter » et écho lointain de la « Chanson des morts » du début de la production laforguienne) sensible avant tout à la construction atypique de cette complainte (refrains tous différents, strophe initiale reprise avant la fin), à la dérision des petits tableaux du quotidien, aux sonorités (« claque ») et au mystère des derniers vers qui semblent nier le premier refrain, et qui donnèrent lieu à un débat.
Le samedi matin, Henri Scépi (Université de Poitiers) présenta la « Complainte des Complaintes », complainte-bilan mais aussi summum de la Complainte (voir le « Cantique des Cantiques »), commentant successivement la situation conclusive du poème, puis sa dimension métapoétique de réflexion sur la nature de la complainte, sachevant sur un « coucou » suspendu entre langage articulé et bruit, à la limite du silence (cf. « Chut ! »). A « Pourquoi ces complaintes », H. Scepi substitue un « Comment ces Complaintes ».
NB : rectifier une regrettable coquille de lédition de P. Reboul : le vers final p. 154 se termine par un point dinterrogation et non par un point : « pourquoi ? ».
Puis Jean-Pierre Bertrand (Université de Liège) commenta la « Complainte des formalités nuptiales », savoureux exemple de complainte érotique, « pièce de Labiche écrite par Maeterlinck » selon J.-P. Bertrand, et démêla pour nous les subtiles stratégies du malentendu entre les sexes, dégageant du poème une négociation renvoyant à léternel sujet : le mariage, cest-à-dire en fait : que faire de lAutre ? « Elle » se dérobe, « Lui », après avoir fait larticle pour lui-même, se retrouve, in fine, plutôt soulagé dêtre momentanément exempté des « formalités » en question. Et ils causent, ils causent...
Bertrand Vibert (Grenoble) ayant choisi de commenter à la fois la « Complainte des nostalgies préhistoriques » et la « Complainte du soir des comices agricoles », nous ne sortions pas de lérotisme laforguien. Complaintes relativement limpides, polyphonies au sens de J.-P. Bertrand ; dans la seconde, B. Vibert rattache le « cor » au modèle de Sagesse, IX de Verlaine (« Le son du cor safflige vers les bois... »), et signale pour la première le caractère atypique de cette Complainte de lEros bon enfant, joyeux et sans problème, appuyé chaudement par D. Grojnowski. Le fantasme (masculin) à létat pur, auquel répond lamertume de la deuxième voix du « soir des comices », qui pourrait être, justement, celle du Soir....
Enfin, Bertrand Marchal (Paris IV) présenta, sans notes, une interprétation impressionnante de quelques vers particulièrement hermétiques des « Préludes autobiographiques », ce poème-bilan, lun des plus difficiles du recueil ; soulignant en préambule que les vers de Laforgue, même les plus abracadabrants, ont toujours un sens, pour lequel il convoqua Schopenhauer (« X en soi »), Pygmalion, la Bible (Les Psaumes, lEcclésiaste), Richepin (Les Blasphèmes doù viendrait lépigraphe du poème, La Chanson des gueux), il rappela, entre autres aperçus, que les « riches veines » que le poète souvre à la fin des « Préludes » sont aussi des veines poétiques, introductives aux Complaintes.
Compte rendu des Complaintes dans La
Basoche (octobre 1885) signé par Charles Henry
« Nos aspirations et nos joies restent toujours nuancées de mélancolie : que ce soit surtout en écho des douleurs sociales ou seulement par nature, le populaire fait des complaintes. Devant lune des baraques qui, pour trois jours, souillent la place à la fête locale, entre la mairie et lEglise, le pitre détaillant du bout dune gaule les horreurs naïvement peinturlurées sur une vaste toile, nasille les interminables couplets de la complainte de Fualdès ; et les lampions éteints, lon sen va, accompagné des derniers refrains de lorgue de barbarie et des derniers échos du tir, aux bons chevaux de bois qui tournent, tournent...
Artiste sensible à la physionomie de toutes choses et des moindres, et, en ce sens, artiste populaire, pessimiste tourmenté du besoin de vivre, et sans doute pessimiste parce que tourmenté de ce besoin, M. Jules Laforgue fut ainsi conduit à un genre de composition où la tenue prosodique conventionnelle nest pas de rigueur. De là ces complaintes, répertoire de métaphores très aiguës, souvent trop, avec quelques néologismes morts-nés pour la plupart, des hantises trop prolongées de métaphysique, des subtilités de fantaisie et des virtuosités de métier, tournant parfois au feu dartifice, mais, à côté, des notes voulues ou raccrochées au petit bonheur de la plume, entrelacis de notes perpétuelles, échos dhumour de belle race, trouvailles de formules, bouquet de rythmes et de rimes dont la variété réjouit le savant parfois inquiet du nombre.
[suivent
des extraits des Complaintes, choisis par Laforgue :]
1 O Robe aux cannelures à jamais doriques
Où grimpent les passions des grappes cosmiques,
O Robe de Maïa, ô jupe de Maman,
Je baise vos ourlets tombals éperdûment.
[Préludes
autobiogr.]
2. Nature est sans pitié
Pour son petit dernier.
[Cpl.du pauvre corps
humain]
3. Ah ! ah !
Il neige des coeurs
Noués de faveurs
Ah !
ah ! alleluia !
[Cpl des voix sous le figuier
boudhique]
4. Vous verrez quil y en a plus que je nen étale,
Et quels violets gros deuil sont ma couleur locale,
Et que mes yeux sont ces vases délection
Des Danaïdes où sans fin nous puiserions.
[Cpl des formalités
nuptiales]
5. Puis, frêle mise au monde ! ô toute fine,
O ma toute-universelle orpheline,
Au fond de chapelles de mousseline
Pâle, ou jonquille à pois noirs,
Dans les soirs,
Feux-dartificeront envers vous mes sens encensoirs !
[Cpl du pauvre Chevalier-Errant]
6. Et les vents sengueulent
Tout le long des nuits,
Quest-cque moi jy puis ?
Quest-ce donc quils veulent ?
[Cpl de lorgue de
Barbarie]
Quand on aura lu les complaintes de Lord Pierrot, de Faust fils et du foetus de poète, on voudra lire celle des pianos quon entend dans les quartiers aisés, des débats mélancoliques et littéraires, du soir des comices agricoles, des formalités nuptiales, etc., et finalement les cinquante complaintes y auront passé, en attendant quon les relise. »
Ch. Henry.
Dans une lettre à Ch. Henry (5 ou 12 août 1885, OC I, p. 777-778), Laforgue justifie un à un ces exemples de la manière suivante :
« 1) O Robe, etc., comme tenue boudhique et cusiosité de façon de dire,
2) Nature, comme refrain, comble du mal rimé sans façon, mais trouvé,
3) Ah ! ah ! commepetits vers drôles et typiques du nombre en ce sens dans le volume.
4) Vous verrez, type sentimental, et panaché dimages, violet, deuil, couleur locale (rime étale !) yeux, vases dElection, et vase des Danaïdes,
5) Puis frêle..., strophe absolument inédite, à vers de 14 pieds, [sic]
6) Et les Vents, refrain rossard et complainteux pour finir. »