A propos de « Veillée d’avril »…

 


1   Il doit être minuit. Minuit moins cinq. On dort.

Chacun cueille sa fleur au vert jardin des rêves,

Et moi, las de subir mes vieux remords sans trêves

Je tords mon cœur pour qu’il s’égoutte en rimes d’or.

                        5   Et voilà qu’à songer, me revient un accord,

Un air bête d’antan, et sans bruit tu te lèves

Ô menuet, toujours plus gai, des heures brèves

Où j’étais simple et pur, et doux, croyant encor.

Et j’ai posé ma plume. Et je fouille ma vie

                       10  D’innocence et d’amour pour jamais défleurie,

Et je reste longtemps, sur ma page accoudé,

Perdu dans le pourquoi des choses de la terre,

Ecoutant vaguement dans la nuit solitaire

Le roulement impur d’un vieux fiacre attardé.



Ce sonnet est tiré de la première partie (intitulée Lamasabacktani) du Sanglot de la Terre, le tout premier recueil de poésies de Laforgue, qu’il renonça à publier. On trouvera  ce poème dans les Œuvres Complètes des éditions de L’Âge d’Homme, tome I, p. 272 (avec les variantes des manuscrits successifs), et dans l’édition Gallimard « Poésie » à la p. 279. Les brouillons montrent que Laforgue avait hésité entre ce titre, « Veillée d’avril », et un autre titre : « Insomnie ».

Le premier manuscrit du poème est daté du 4 novembre 1880. C’est le moment de ce que Laforgue appellera ses « vers philo. », les vers de ses vingt ans (il a vingt ans en 1880), corrects, sérieux, pompeux, pleins d’une douleur « cosmique » (il interroge l’univers : Y a-t-il un Dieu qui veille sur nous ? ou l’humanité est-elle seule, abandonnée ?).

Si Laforgue, de son vivant, n’a pas publié Le Sanglot de la Terre (et donc ce sonnet), s’il a renié ses premiers vers, c’est qu’il a connu peu après une évolution décisive de sa parole poétique : ses Complaintes sont ironiques et de vers très différents et très variés. Ce type de sonnet lui paraîtra vite vieillot et conventionnel (ce qu’il appellera « faire sa grosse voix »).

Les points suivantes peuvent être retenus :


1.      La situation du poète :

C’est la solitude et la différence : le poète est seul, au cœur de la nuit (« nuit solitaire », au vers 13, est un hypallage : la solitude est avant tout celle du poète), et lui seul ne dort pas (« Et Moi… », vers 3) : le premier quatrain oppose en parties égales les autres (« On », « Chacun », vers 1-2 ) et le poète (vers 2-3).

Loin d’avoir des rêves heureux (« fleur », « vert jardin », vers 2), il souffre (il tord son cœur) pour écrire des vers (« rimes d’or », vers 4). Le titre choisi, « Veillée d’avril », apporte une indication supplémentaire : le printemps est traditionnellement une saison de bonheur et d’amour, or le poète, lui, ne connaît rien de tout cela…

La poésie est ici donnée comme liée à l’expression d’une souffrance personnelle (le poète dit « Je », le poème est une confidence). L’image du cœur tordu pour qu’il s’égoutte en « rimes d’or », opposant la beauté de la poésie (l’or) et la souffrance nécessaire à la production de cette beauté, est forte mais peu originale : elle vient du Romantisme.

Le poète est celui qui ne dort pas, qui travaille, mais aussi celui qui « songe » (vers 5), c’est-à-dire qui pense, « accoudé » (vers 11), quand les autres dorment : lui seul s’interroge, lui seul veille (voir le titre du sonnet), s’opposant ainsi à l’insouciance du reste de l’humanité :


2. Le « songe » du poète :

Il s’interroge, comme un philosophe, sur le sens de la vie en général (« le pourquoi des choses de la terre », vers 12),

Mais aussi et d’abord sur celui de sa vie en particulier (qu’est-il devenu ?) : la nuit est, comme dans la poésie de Baudelaire, le moment de l’examen de conscience (« je fouille ma vie », vers 9) et des « vieux remords »  lancinants (vers 3, « sans trêves » : mot mis au pluriel parce qu’il rime avec « rêves »).

Il s’agit du regret de la pureté enfantine à jamais perdue (vers 8, vers 10 : à présent il n’est plus ni « simple », ni « doux », ni « innocent »), de la foi religieuse perdue avec l’enfance (jadis il était « croyant encor », vers 8).

            Le souvenir de son enfance est amené ici (2e quatrain) par un air de musique « bête » et vieillot (« d’antan »), un menuet (mot ancien et doux, mis en valeur par le « Ô » d’adoration, la diérèse : « menu-et » et le rythme dansant du trimètre, le menuet est une danse à trois temps). Une notation surprenante : l’air du menuet se lève…« sans bruit » (vers 6) ! c’est donc une musique intérieure, une musique du silence.

Deux notations sonores s’affrontent dans le poème : celle du passé (le menuet, une musique), celle du présent : un bruit « impur » de fiacre (un fiacre roulant à minuit ne peut que véhiculer des noceurs, des noctambules).


3. Ecrire ou ne pas écrire des vers ?

La construction du poème montre, dans le premier quatrain, un projet poétique annoncé et donné comme difficile, douloureux : fuyant ses « vieux remords », le poète doit « tordre» son cœur pour écrire des vers, et les gouttes de sang deviennent des « rimes d’or ».

Puis (deuxième quatrain), l’affluence des souvenirs et des remords revenus (ceux d’avoir perdu la pureté enfantine) lui fait poser la plume (début du 1er tercet - dans les variantes des brouillons, il a même « brisé (sa) plume » !), donc cesser d’écrire (vers 9) ; et on pourrait supposer qu’à la fin du poème il s’assoupit : « Perdu », « Ecoutant vaguement » (vers 12-13)…

Mais ce « vague » ne l’a pas empêché (si Laforgue coïncide bien avec le « Je » du poème) de produire ce sonnet très régulier - une des formes les plus contraignantes et difficiles de poésie…

Si l’on détaille la forme poétique : on a ici un sonnet traditionnel, qui suit les règles du sonnet : cinq rimes ABBA, ABBA, CCD, EED, avec alternance de rimes masculines et de rimes féminines (pas toujours riches : « vie »/ « défleurie ») ; le sujet des tercets diffère de celui des quatrains (la principale « charnière » du poème se situe entre quatrains et tercets) ; le dernier vers, la « chute » du sonnet, est particulièrement soigné (ici il fait penser à un beau vers de Hugo ou des Parnassiens) : allitération en «R» répétés. Les alexandrins sont réguliers (6+6 le plus souvent), mais deux trimètres « romantiques », le vers 4 et le vers 7 (4+4+4) viennent rompre le « ronron » de l’alexandrin à deux hémistiches égaux et sont donc mis en valeur.

On pourrait voir ainsi dans le poème une revanche sur la rêverie indistincte, les remords et les regrets : la forme du sonnet montre qu’ils sont maîtrisés, dominés.


            Si l’on sent, dans le rythme de ces vers, l’influence de l’alexandrin bien balancé en deux parties égales de Hugo ou des Parnassiens, le sujet du poème, la solitude du poète dans la nuit, son « regret », l’évocation des « défuntes années », sa souffrance, font surtout penser au sonnet « Recueillement » de Baudelaire. Le vers de Laforgue ici se souvient des lectures de ses célèbres devanciers, et cherche encore sa voie.

En revanche, ce poème est beaucoup plus facile d’accès et plus compréhensible que   ceux que Laforgue écrira ensuite pour son premier recueil publié, Les Complaintes ! C’est sans doute pour cela que les poèmes de Laforgue donnés dans l’Enseignement secondaire proviennent si souvent de ce recueil abandonné, Le Sanglot de la Terre, et non de ceux qui suivront…

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