Jean-Pierre Bertrand

 

 

 

La scène des Complaintes

 

 

 

La scène parle

 

 

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ne scène est un espace de parole : non seulement un lieu d’où la parole émerge, mais aussi un espace qui donne sens à une voix en dotant celle-ci d’une origine et d’une destination, un espace de configuration de ce qui peut être dit ou non et qui contient ses propres règles de pertinence. Les sociologues de l’interaction verbale (Goffman, Serber-Wilson) le savent : rien ne se dit qui ne soit aussi dicté par le lieu d’où l’on parle; la scène de parole entre en écho de ce qui se transmet verbalement, elle théâtralise les échanges, les répliques et les réponses. Comme si la voix, avant de frapper l’oreille de l’autre et pour inférer sa charge tonale, s’habillait aussi du lieu de son avénement.

 

            Mes recherches sur les Complaintes [1]ont eu pour principal objectif de démonter les mécanismes de la parole au sein d’un recueil qui semble historiquement avoir trouvé sa raison d’être dans une interrogation sur les pouvoirs et les possibilités d’une parole poétique en une fin de siècle saturée de discours et de déjà dit. Le premier recueil publié de Laforgue, pour sortir de l’impasse du silence, fait fond en effet d’une mise à plat des conditions virtuelles d’une poésie de la parole. Chaque complainte reprend en variations spécifiques le motif tantôt explicite tantôt implicite d’un verbe impossible ou vain dans sa prétention de dire quoi que ce soi et qui n’a de pertinence que dans l’instant. Verba volant, dit le dicton : les mots de Laforgue s’envolent d’autant plus volontiers qu’ils prennent sens en fonction d’une occasion de parole toujours éphémère, labile et vagabonde. Qui plus est, ce qui se dit se voit à chaque fois doublé d’une conscience disante — conscience mélancolique sans être malheureuse— qui frappe de nullité ou d’ironie tout propos : « Tout train-train, rien qui dure », comme le dit le « malhûreux » de l’ « Autre C. de l’orgue de Barbarie ».

 

            C’est dire qu’il ne suffit pas, pour comprendre la dynamique de la parole des Complaintes, de dévoiler les différentes postures du sujet parlant et les situations d’intersubjectivité, mais qu’il convient de saisir le moment de parole que donne à lire un poème dans sa configuration scénique. L’espace des Complaintes parle, c’est ce que je voudrais montrer rapidement ici. La vieille question de Quintillien que réactive le pragmaticien de la littérature (Qui parle à qui, où, quand, comment? etc.) et qui m’a permis de montrer que chez Laforgue la dispersion du sujet lyrique transposait au plan de la fiction la position objective du poète dans le champ littéraire de l’après-1870, doit être reprise non plus prioritairement du point de vue intersubejctif, mais sous l’angle de l’espace dela parole : d’où parle-t-on?

 

            Question cruciale dont on va voir , à travers quelques cas de figure, qu’elle touche à la fois au double thème de ce colloque, le spectacle et l’oralité. L’hypothèse étant, répétons-le, que l’oralité est tout à la fois inscrite dans la voix et dans la scène, celle-ci ne devant pas être considérée comme un simple canal, mais bien comme un prolongement structurant et signifiant de la voix. L’espace d’où je parle me met en scène et me parle.

 

 

Un recueil music-hall

 

            Si le sujet pluriel des Complaintes fait sens dans toute sa diversité et donne au recueil une unité disparate, c’est qu’il reçoit du lieu d’où il parle (et dont il lui arrive de parler) un effet de congruence qui lui permet de se construire une identité repérable de texte en texte. Le recueil — et il convient de souligner ici l’effet-recueil dans sa composition — offre d’assister à 50 tableaux successifs, aux décors interchangeables, grâce auxquels le sujet expérimente l’acte de parole. Seul, en duo, se parlant à lui-même ou s’adressant à des interlocuteurs absents, il accroche sa parole-événement à de la durée et à une scène.

 

            Le recueil met ainsi en scène une petite revue mobile aux personnages variés (de Faust fils à Pierrot en passant par le Fœtus de poète ou le Chevalier-Errant), mais à travers lesquels une histoire se trame. Cette histoire c’est celle d’un Je en deuil d’un « Moi-le-Magnifique » et qui cherche sa voix et sa voie dans un monde désenchanté, jusqu’à céder le relais à un « fou » tout aussi funambulesque que lui. Un Je malade, convalescent, un Je amoureux et dépité, un Je exilescent, etc. etc. Un veritable personnage prend corps au rythme des changements de décor.

 

            La revue, on le sait, est un genre dramatique à la fois populaire et comique, « qui passe en revue l’actualité, met en scène des personnalités », nous disent les dictionnaires. C’est ce que fait Laforgue dans Les Complaintes, même si l’actualité s’y fait rare ou allusive, en tout cas n’est jamais l’objet de satire dans ce qu’elle aurait d’immédiat[2] — la « Grande C. de la Ville de Paris », la plus « prosaïque » de tout le recueil, et pour cause — n’a rien d’un texte-charge, mais est au contraire un poème qui tire profit des énoncés urbains (affiches, cris publics) pour canaliser une parole privée.

 

            Le spectacle qui est donné à voir dans Les Complaintes est en fait du music-hall. Rien n’y manque : larmes, rires, saynètes, mélodrame, bons mots, parodie et pastiche. De la poésie au second degré, qui prend un malin plaisir à tordre le cou du vieux fonds romantique, mais qui à travers son métissage même découvre la voix de l’authenticité. Toute l’originalité de Laforgue est là : dans une fin de siècle qui se complaît dans l’illusion d’une littérature et d’une poésie en fin de régime et en proie au silence (la doxa marginale du poète maudit), Laforgue apporte une bouffée d’air en intégrant au verbe poétique ce qui se dit un peu partout dans les discours sociaux (médecine, littérature, économie, commerce, liturgie…) et fait collection d’incongruités linguistico-esthétiques.

 

 

Typologie

 

            Pour donner la mesure du petit théâtre de la parole que sont Les Complaintes, il n’est pas inutile de reconstituer ses décors successifs, tels qu’ils se construisent de bric et de broc au fil du recueil. Partons de ce tableau, qui indique soit par la citation directe, soit par le commentaire, l’ancrage de ces lieux de parole :

 

 

                Les scènes des Complaintes

 

A P. Bourget                                                       « blancs parcs ésotériques »

Préludes autobiographiques                              « Je m’en vais flottant aux orgues sous-marins

C. propitiatoire…                                 [indéterminé]

C.-Placet de Faust fils                                          [indéterminé]

C. à Notre-Dame…                                 Paris, le soir, sous la lune

C. des Voix…                                                       « Sous le figuier bouddhique »

C. de cette bonne Lune                                      Bistrot : « Sou’giron du patron » (avec didascalies)

C. des Pianos…                                                  En rue, « Quartiers aisés »

C. de la Bonne défunte                                  En rue, « avenue »

C. de l’Orgue de Barabarie                               En rue, « Gaz, haillons d’affiches »

C. d’un certain Dimanche                                              Chambre à Paris (« Val-de-Grâce »)

C. du foetus de poète                                     Du ventre materne au « pays du vin viril, faire naufrage »

C. des Pubertés difficiles                                 Paris, Chambre

C. de la fin des journées                                                En rue, « passants, hâtifs passants »

C. de la Vigie aux minuits polaires                   « Pas loin de Saint-Malo/ Un bourg fumeux»

C. de la Lune en province                                                En ville de province

C. des printemps                                                 Parc public

C. de l’automne monotone                             Paris, chambre

C. de l’Ange incurable                                               Parc ou cimetière, avec étang

C. des Nostalgies préhistoriques                      « La nuit bruine sur les villes », faubourg, banlieue

Autre C. de l’Orgue de Barbarie                 Villes, rues

C. du Chevalier Errant                                     Ville (de province?), devant un restaurant

C. des Formalités…                                         Chambre nuptiale, près de la fenêtre

C. des Blackboulés                                          Jardin public avec orchestre

C. des Consolations                                        « Draguons donc Paris » (entre le Louvre et Notre-Dame)

C. des bons Ménages                                               [indéterminé]

C. de Lord Pierrot                                               En ville (de province?), après la fête foraine

Autre C. de Lord Pierrot                                    [indéterminé]

C. sur certains Ennuis                                   « dans un terrain vague »

C. des noces de Pierrot                                    [indéterminé, mais allusivement chambre nuptiale]

C. du Vent qui s’ennuie…                            Chambre

C. du pauvre corps humain                       [indéterminé]

C. du Roi de Thulé                                     Thulé [lieu mythique]

C. des Comices agricoles                                               Campagne, fête

C. des Cloches                                                    « Dimanche, à Liège » situé erronément dans le Brabant

C. des grands Pins…                                    « dans une villa abandonnée »

C. sur certains temps déplacés                    Paris, banlieue

C. des condoléances au Soleil                      [indéterminé, paysage]

C. de l’oubli des Morts                                    « à votre porte »

C. du pauvre jeune homme                        « Quand ce jeune homm’ rentra chez lui »

C. de l’époux outragé                                  Intérieur (ménage)

C.-variations sur le mot « falot-falotte »                [indéterminé, juxtapositions de paysages]

C. du Temps et de sa commère l’Espace                [indéterminé, dans les astres]

Grande C. de la Ville de Paris                         Paris, au cœur de la ville (quartier populaire et marchand)

C. des Mounis du Mont-Martre                        [indéterminé, en dépit du titre]

C.-Litanies de mon Sacré-Cœur                  [indéterminé]

C. des Débats mélancoliques…                  En province, à la campagne

C. d’une Convalescence en mai                    Au lit

C. du Sage de Paris                                       [indéterminé, en dépit du titre]

C. des Complaintes                                         En ville, dans la rue.

C.-Epitaphe                                                          [Sur une scène de spectacle : « Un fou/S’avance/Et danse. »]

 

 

            On le voit : les lieux de parole, dans leur diversité, se recoupent et se regroupent. Tentons cette typologie statistique, en précisant au préalable qu’il convient de distinguer les scènes de parole des lieux dont on parle et qui deviennent objet de parole. La question ici est de savoir non pas ça se passe mais d’où ça se dit :

 

1. Sur les 52 textes (dont 50 complaintes à strictement parler), 17 ont pour scène de parole un espace ouvert, public, urbain, que ce soit Paris ou la province, la banlieue ou le centre commercial et populaire. A l’intérieur de ces espaces, des oppositions se créent entre zones franchement urbaines (la rue, la place comme la « Grande C. de la Ville de Paris »), lieux de paroles multiples et de cris marchands et des zones de repos, de silence et de recueillement (parc, jardin public, terrain vague), propices à la rêverie archaïque (« C. des Nostalgies préhistoriques ») ou amoureuse (i.e. « C. des Blackboulés »). Ces poèmes sont par ailleurs ceux qui mettent en scène de la façon la plus immédiate le sujet de parole : il y figure comme acteur-témoin d’un monde qui le place en porte à faux, à la fois dans une posture de fascination et de retrait.

 

2. Sur les 52 textes, 11 n’ont pas de lieu déterminé. Il s’agit soit de complaintes « réflexives » (i.e. philosophiques comme la « C. du Temps et de sa commère l’Espace »), soit de complaintes- « paysages ». Abstraits, ces textes renouent avec la veine cosmique du premier Laforgue, et la voix post-romantique du Sanglot de la Terre semble refaire surface comme si elle trouvait sa pertinence au sein d’une poétique du métissage. L’indétermination de ces lieux confère ainsi au recueil une tonalité quelque peu mythique, voire mythologique en certains cas : l’obsession du sens (direction et signification) du monde ne quitte pas une poésie qui reste ironiquement fondatrice — ironiquement parce que contrairement à l’énonciateur du Sanglot celui des Complaintes se dit avoir renoué par le rire avec l’univers : « [s]es grandes angoisses métaphysiques/ Sont passées à l’état de chagrins domestiques » (« C. d’une Convalescence… »).

 

3. Neuf complaintes mettent en scène un espace clos, intérieur et privé, voire intime (le ventre maternel de la « C. du Fœtus de poète »). La chambre apparaît comme le lieu privilégié à partir duquel s’observe, se dit et se refait le monde, comme le montre entre autres la « C. d’un autre Dimanche ». Lieu-spectacle qui place le sujet devant l’écran de la vie (la fenêtre) tout en l’abritant. Ces chambres (que l’on peut voir du dedans, mais aussi deviner du dehors, comme c’est le cas dans la « C. des pianos… ») sont toujours pour le sujet solitaire ou le couple fraîchement unis (i.e. « C. des Formalités… ») des lieux de rupture et de dysfonctionnement : soit que le monde s’y projette dans tout son dégoût, soit que l’intimité (surtout lorsqu’elle est nuptiale) cherche un point de fuite. Symboliquement donc, ces espaces de parole épousent les petits drames qui se jouent et se disent.

 

4. Quatre complaintes enfin se parlent depuis un lieu idéalisé, utopique. Lieu plus ouvert que clos, archétypal plutôt qu’assignable. S’y projette toutes les angoisses d’un sujet adolescent, qui se retient de se lancer dans le monde et se réfugie volontiers dans la nostalgie, fût-elle peu ragoûtante, du ventre maternel. Qu’il s’agisse des « blancs parcs ésotériques » de la dédicace à Bourget, des végétations sous-marines des « Préludes… », du « Figuier bouddhique », ou encore de « la nuit gluante des racines » du « Fœtus », ces lieux sont porteurs d’un deuil qui tarde à se faire, d’un « adieu » résigné et surtout d’une parole dénonciatrice de tout ce qu’elle a charge de nommer.

 

            Ces quatre réseaux ne traversent pas tous les poèmes mais se recoupent régulièrement avec des effets de dominance plus ou moins appuyés; par leur fréquence, ils confèrent au recueil des Complaintes un croisement de deux régimes de sens. En effet, la ville, le terrain vague, la chambre, les limbes maternelles placent le Sujet, à travers ses nombreuses figurations et transfigurations, dans un monde binaire et dichotomique : le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur, l’idéal et le réel sont autant d’oppositions qui font sens corrélativement en dessinant un univers mental dont la caractéristique majeure est la lisière, le seuil ou encore l’entre-deux.

 

 

 

Faire de nécessité vertu

 

            Il y aurait à reprendre un par un les poèmes pour montrer comment ils encryptent et nourrissent cette parole de l’entre-deux, quel que soit l’argument scénique proposé. Car si le travail de déictisation de chaque texte produit des effets scénographiques immédiats (on notera que quelquefois le titre annonce un lieu précis sans que le poème en fasse le cadre de sa parole, i. e. « C. des Mounis du Mont-Martre », « C. du Sage de Paris »), — ce qui confère à la poésie laforguienne le charme des cartes postales et des décors en carton-pâte —, les marques spatiales sont productrices de paroles tout autant qu’elles subissent le pouvoir transformateur des mots. En effet, selon la logique de la revue théâtrale, le sujet passe d’un décor à l’autre et la teneur de sa parole se module en fonction de l’espace : non seulement le lieu fait parler, mais en retour la parole transforme l’espace qui l’a engendrée. On sait que Laforgue regrettait que subsistent dans ses Complaintes  certains « vers naturalistes y échappés et nécessaires[3] » : sans doute désignait-il aussi les marques spatiales qui permettent à chacun de ses poèmes d’ancrer leur parole; mais aussi leur « nécessité » ne prend-elle tout son sens qu’à la condition que les effets de réel soient largués au profit d’une symbolisation de nature à imprimer dans chaque région du texte une frappe imaginaire. Comme quoi il n’est de lieu que de parole.

 

 

Université de Liège

 



[1]  J.-P. Bertrand, Les Complaintes de Jules Laforgue. Ironie et désenchantement, Paris, Klincksieck, « Bibliothèque du XIXe s. », 1997.

[2]  Il y aurait tout lieu de comparer cette technique poétique de la revue à d’autres expériences de la même époque : Modernités  (1885) de Lorrain, mais aussi, comme l’a montré D. Grojnowski, A rebours de Huysmans l’année précédente (cf. D. Grojnowski, Le Sujet d’A rebours, Villeneuve d’Ascq, Septentrion, « Objet », 1996, chap. III, 2, pp. 71 et sv.).

[3]  Lettre à Marie Laforgue, {14 mai 1883], Œuvres complètes, I, L’Age d’Homme, 1986, p. 821.