Les manuscrits de Laforgue de la vente Loliée

La plupart des amateurs qui ont assisté à la vente organisée à l'hôtel Drouot le 15 avril 1997 par l'étude Paul Renaud et l'expert Bernard Loliée n'ont certainement eu aucun doute sur l'ancien possesseur de ces Cent précieux autographes, qui est le titre un peu énigmatique de ce remarquable catalogue. Il s'agissait en réalité de l'ancienne collection privée du libraire laforguien Marc Loliée (1900-1979).

 

On peut certes épiloguer sur les nécessités, sur lesquelles nous n'avons pas à nous étendre, qui ont conduit à disperser une peu nombreuse mais très belle collection privée. Mais on sait que la plupart des grands libraires ont tous une collection privée dont l'importance peut varier au cours des années et qui est fonction de leur goûts littéraires ou de la qualité des documents qui parviennent entre leurs mains. Il en restera toutefois un fort beau catalogue d'environ 150 pages avec de nombreuses reproductions d'autographes ou de manuscrits et de copieuses notices établies pour la plupart avec l'aide des spécialistes comme Claude Pichois pour les notices sur Baudelaire, Nerval et Colette, Michael Packenham pour Verlaine, nous-même pour Corbière et Laforgue, enfin Jean-Paul Goujon et le regretté Louis Bothorel pour une grande partie des autres, ce qui fait de ce catalogue un utile instrument de travail.

Marc Loliée était un bon érudit qui, au delà de sa profession de libraire-expert, conseillait utilement les chercheurs et leur signalait les documents pouvant les intéresser quand ils passaient entre ses mains, même s'ils n'étaient pas tous acheteurs. Mais, comme beaucoup de ses confrères, sa collection privée n'était pas figée et il revendait parfois des documents qu'il avait d'abord conservés. Ainsi en 1977, il avait acquis pour sa collection personnelle une lettre de Huysmans à l'écrivain belge Auguste Vierset, que nous avons publiée en 1985 dans la revue Europe, lui rapportant ses souvenirs personnels sur Laforgue. Mais il l'avait ensuite revendue car elle ne figurait pas dans la vente.

Marc Loliée s'était très tôt intéressé au poète car on trouve déjà des notices sérieuses dans certains de ses catalogues d'avant-guerre. Entre 1961 et 1963, il fut amené professionnellement à disperser le fonds de Georges Jean-Aubry vendu par sa veuve et dont il eut une grande partie, bien qu'elle ne vienne pas de première main. Il eut notamment entre les mains les manuscrits des premières versions de plusieurs moralités légendaires qu'il fit somptueusement relier par Paul Bonnet et qui, après un séjour aux U.S.A, entrèrent dans la collection du Colonel Sickles et sont, lors de sa première vente, passés dans une collection inconnue qui semble toutefois anglaise.

Le reste du fonds Aubry, qui a été pour partie catalogué, a été en grande partie acquis par quelques spécialistes de Laforgue dont M. Clayeux et nous-même, le cours de l'autographe laforguien étant encore modéré. Pour certains documents non retrouvés nous avons mis à profit plusieurs de ses catalogues qui en contenaient des extraits importants et parfois des détails inconnus, qui montrent qu'il connaissait parfaitement l'œuvre du poète.

Des cent autographes vendus le 15 avril dernier, quatre numéros concernaient Laforgue :

a) Une série de 15 lettres à Gustave Kahn, soigneusement remontées sur onglets dans une reliure de Semet et Plumelle (n° 63 du cat.) et que nous avions pu collationner. Il s'agit de la partie des lettres communiquée seulement en copie à Jean-Aubry par une dame Anna Bass qui en était légataire et qui comportait quelques nouvelles lectures et des passages inédits. Nous renvoyons au texte publié dans le t.II de nos O.C.. Le catalogue en reproduit une fac-similé (1. 103) et les dessins d'une autre (1. 1994), moins bien repris sous le n° 110 A à F de notre édition).

b) Onze lettres à Sanda Mahali soigneusement remontées dans une reliure de Huser (n° 64 du cat.) dont une est en réalité adressée à Regina Candiani, alors maîtresse de Charles Henry. Ces lettres (une dernière est dans une autre collection) avaient été publiées par Fénéon puis ont été (mal) reprises par R.L. Doyon qui les avait reçues en don de Marcel Mültzer, fils de la destinataire (les lettres du fils à Doyon sont à la Bibl. Albert 1er de Bruxelles). Ces deux lots, qui constituaient de fort beaux documents laforguiens, ont été acquis par un même collectionneur présent dans la salle pour les prix élevés, mais justifiés, de 78.000 et 38.000 frs.

c) Deux lettres à Théodore Lindelaub (n° 65) d'avril et mai 1886 (t. II, 1.212 et 215) qui, estimées entre 7.000 et 9.00 frs, ne semblent pas avoir trouvé preneur. L'une se termine par un dessin communiqué tardivement, et qu'on trouvera au t. III.

Le plus important lot de la vente, qui n'a finalement pas encore trouvé d'acquéreur car il était estimé à 150.000 frs, était un carnet (n°62) acquis par Laforgue à Baden-Baden et comportant 105 dessins, la plupart au crayon sauf environ un quart à l'encre (quelques fois bleue), qui avait appartenu à Gustave Kahn qui l'avait globalement daté au crayon de 1866-1887, alors qu'un examen détaillé montre que les dessins les plus anciens remontent à 1884 (encore que l'encre bleue ait été utilisée en juillet 1882) et que l'ensemble ne pouvait dépasser septembre 1886. Ce carnet renferme des scènes croquées à Coblence, Bade et Berlin, des souvenirs de bals à la cour, des vues de son logement berlinois, de nombreux auto-portraits et même un croquis de Lola de Valence de Manet d'après la gravure parue en 1884 dans la G.B.A.  Il y était joint une petite aquarelle en bleu, gris et vert (reproduite en couleurs au catalogue avec deux autres pages du carnet dont un auto-portrait), représentant un paysage non localisable, de bonne exécution, qui est manifestement de Laforgue bien que non signée. Nous ne connaissons pas d'autre aquarelle du poète.

Le musée d'Orsay, qui nous avait consulté sur l'intérêt du document, qui n'était pas exceptionnel pour ses collections, n'a malheureusement pas pu donner suite à son projet d'acquisition.

M. Loliée attachait une certaine importance à ce document qu'il avait montré à de nombreux laforguiens. Mais certaines des datations qu'il proposait étaient discutables, de même que pour certains portraits de femmes dans lesquels David Arkell croyait reconnaître Leah Lee.

Le reste de la vente comportait des documents, tous très précieux, de diverses époques (une quinzaine n'ont finalement pas été adjugées) sur lesquels nous ne pouvons nous étendre. Signalons seulement deux brouillons de Corbière (l'un est entré à la bibliothèque de Morlaix, l'autre chez un spécialiste du poète), le manuscrit du voyage en Orient de Flaubert, celui de Champavert de Petrus Borel avec des pages de Nerval, le second memorandum de Barbey d'Aurevilly, 69 lettres de Sand à Delacroix, des correspondances de Colette, Listz, Hugo, Valéry, Villiers, etc.


Nous croyons cependant utile de relever pour les chercheurs la liste de ceux qui ont été acquis par des bibliothèques, et dont le classement définitif est souvent assez long : B.N. 5 (Bossuet), 39 (Al. Bertrand), 42 (Claudel), 44 (Colette), 93 (Valéry), Bibl. Doucet : 95 (Verlaine). Bibl. de Meaux : 4 (Bossuet), Bibl. de Douai : 49 (Valmore), Archives nationales : 13 (Révolution), Musée Rousseau à Montmorency : 14 à 18 (Lettres diverses non inédites), Musée Barbey d'Aurevilly: 28 et 31.

Jean-Louis DEBAUVE

 

Nécrologie : David Arkell

Beaucoup de laforguiens n'ont sans doute pas été informés de la disparition de notre ami David Arkell, un des principaux spécialistes anglais de Laforgue, qui est mort à 83 ans à Londres le 3 avril 1997 des suites d'une congestion cérébrale. Il avait collaboré aux tomes I et II des Œuvres complètes, mais son âge et son état de santé l'avaient contraint à renoncer à participer au tome III et de nous donner notamment une étude sur Laforgue et la femme, qui était sa spécialité.

Né le 13 août 1913 d'une famille de lointaine ascendance jersyaise, son entourage familial comportait notamment un oncle ami de Diaghilev, Poulenc, et Picasso. Devenu en 1935 correspondant parisien du Daily Mail, il chercha en 1940 à rejoindre l'Angleterre en vélo en passant par la Bretagne, mais capturé par les Allemands, il fut interné civil pendant quatre ans à Saint-Denis.

C'est un peu avant la guerre, qu'en entendant Jean-Louis Barrault interpréter Hamlet, il se prit de passion pour Laforgue. On lui doit un premier article important dans le supplément littéraire du Times, consacré à miss Leagh Lee dont il avait retrouvé les descendants et un portrait de jeunesse. Vers 1965, à la lecture de notre article sur les manuscrits du poète paru dans Revue d'Histoire littéraire qui contenait une note inédite sur miss Lee, il nous questionna sur divers points de détail et entama avec nous une série d'échanges amicaux et surtout fructueux, qui se concrétisent par au moins 600 lettres (nous n'avons pas fait le compte exact). Ces multiples recherches allaient aboutir à son ouvrage principal : Looking for Laforgue (Manchester, Carcanet press, 1979) dont seulement un chapitre consacré à l'année 1886 a paru en français dans la revue Europe, aucun éditeur français n'ayant voulu éditer la traduction de ce volume.

Dix ans plus tard il publiera chez le même éditeur un amusant ouvrage sur ses préférences littéraires (198) : Ententes cordiales - The French in London and other adventure, avec de spirituelles illustrations de Philippe Normann. Ce copieux album renferme de savoureux chapitres sur les Français de Londres, comme Mallarmé, Rimbaud, Villiers, Apollinaire, Marcel Schwob et même Simone Weil. Dans la seconde partie, il rend hommage à Radiguet, Picasso, Stravinsky, Ronald Searle (un de ses amis) et (pour les laforguiens) à Leah Lee et à Léon Vanier "publisher of poetes". Mais il s'intéressait encore à des écrivains aussi différents que Louis Hémon et Stendhal, et donnait des notes de lecture dans diverses revues anglaises.

On rencontrera souvent son nom dans notre tome III car il nous a beaucoup aidé pour l'annotation.

Ce qui pourra peut-être contribuer à atténuer notre peine est que son exécutrice testamentaire et son éditeur vont essayer de faire rentrer ses papiers dans une bibliothèque universitaire anglaise, ce qui fait que la lettre de Leah Lee et les quelques autographes qu'il possédait (il avait fort peu de livres, habitant un minuscule appartement de Covent Garden), acquis pendant son existence parisienne, seront finalement préservés de toute dispersion mercantile.

Jean-Louis Debauve