Anne Holmes

 

Un témoignage anglais sur Jules Laforgue à la cour de Berlin[1]

 

 

Edouard Dujardin raconte que, vers la fin de mars 1886, il vint à la cour de l'Impératrice Augusta à Berlin, accompagné de Théodore de Wyzéwa et de Houston Stewart Chamberlain. Wagnériens enthousiastes, tous trois participaient à la Revue wagnérienne et venaient rejoindre un autre wagnérien, le Hollandais van Santen Kolff. Ce dernier connaissait Laforgue et les lui présenta. Dujardin rapporte tout ceci dans Les Premiers poètes du vers libre, ajoutant qu'à cette date le vers libre était pour Laforgue "une chose acquise"1 - affirmation qui a souvent été mise en doute par les critiques, mais qui est moins suspecte qu'il n'y paraît puisqu'elle vise probablement, non le fait que Laforgue ait à ce moment là écrit des poèmes en vers libres, mais plutôt qu'il considérait le vers libre comme un idéal à atteindre. Selon Dujardin, Laforgue, dans le train qui les ramenait à Paris, lui suggéra d'écrire des poèmes en vers libres. Wyzéwa s'étant moqué d'eux, Dujardin s'en désintéressa, et sa conversion au vers libre vint plus tardivement que s'il s'était laissé influencer par son "bon génie", Laforgue2 .

 

                Dujardin et Laforgue ont beau être "flanqués" d'un Polonais, d'un Anglais et d'un Hollandais, ils sont devenus inséparables, si l'on en croit le tableau que brosse ici Dujardin :

 

nous vécûmes ensemble pendant les quelques jours que je restai dans la ville (...), et, bien entendu, nous causâmes surtout littérature ; Laforgue me raconta ses idées et ses projets : je lui racontai les miens3 .

 

                Une présentation aussi valorisante d'un Laforgue présumé timide ne manque pas d'intérêt, mais ce qui est plus inattendu est l'impression faite par Laforgue sur le très raffiné Houston Stewart Chamberlain, qui fut aussi charmé par sa personnalité qu'impressionné par son oeuvre. Il est certain que tous deux devinrent amis, mais cette amitié fut de courte durée, Laforgue devant mourir un an plus tard, en août 1887. Dans une lettre du 13 décembre 1887, qui se trouve actuellement dans les archives de Bayreuth4 , Chamberlain, écrivant à sa tante Harriet5 , lui donne une idée fort précise de la personnalité et de l'oeuvre de Laforgue. Cette lettre est particulièrement précieuse, puisqu'elle révèle les impressions de quelqu'un d'extérieur à l'entourage de Laforgue. Nous y voyons confirmée la capacité de Laforgue à inspirer la sympathie de gens extrêmement intelligents. Paul Bourget, Charles Henry et Charles Ephrussi en sont d'autres exemples. Fin observateur, Chamberlain note l'attraction qu'exerçaient les Anglais sur Laforgue6 , aussi bien que son incapacité à faire face à la réalité quotidienne. Les références qu'il fait à la "perfection" et au "génie" reflètent l'obsession des Décadents pour ces thèmes, et son appréciation des Moralités montre sa propre subtilité, puisqu'il sait voir dans ces contes ce que cache le cabotinage de surface :

 

       Incontestablement je vais mieux. Et même si j'ai plutôt vécu dans un songe tous ces temps-ci, j'ai connu de bons moments. Outre Platon en allemand et en anglais et quelques poètes, - j'ai lu - et lis encore - avec délectation Marius l'Epicurien de Pater. C'est un livre parfait dans son genre, - et je désespérais vraiment de trouver un roman de langue anglaise que je puisse lire. C'est vraiment un  courant d'air frais. - Plus exquis et parfait encore est le livre de mon pauvre ami, Jules Laforgue, "Les Moralités légendaires"7. Il est encore plus imperméable à toute vulgarité, et  l'on peut lire les six contes qui le composent aussi souvent que l'on souhaite se nourrir d'une beauté parfaite et essentielle. Je ne vous l'envoie pas, car vous ne pourriez le comprendre. (Ne vous en offensez pas, chère tante, je veux seulement dire qu'il est très éloigné de votre façon de penser.)

       La mort de Laforgue, en août dernier, m'a privé du seul être avec lequel j'aurais pu, me semble-t-il, être véritablement intime. C'était un "génie" dans tous les sens du terme ; simple et pur comme un enfant, - toute sa vie et tout son univers étant une création de son imagination si particulière, - cultivé, mais incapable d'agir parce qu'éloigné de la réalité courante, - mais en même temps incapable d'amertume. Et ce qui était étrange et touchant entre nous était son irrésistible sympathie pour l'Angleterre et les Anglais, en fait pour tout ce qui est anglais, - alors que de mon côté j'ai toujours été très attiré par les productions françaises (...).

 

                La carrière de Chamberlain fut très différente de celle de Laforgue, et elle est bien connue. Son enthousiasme wagnérien le conduisit à collaborer étroitement avec Cosima Wagner  pour l'aider à promouvoir la célébrité montante de Wagner. Il épousa  en 1908 Eva, la plus jeune fille de Wagner. Le wagnérisme attisa ses tendances racistes et son antisémitisme. Il devint l'un des plus influents maîtres à penser du nazisme, et sans doute aussi le plus intelligent. A sa mort en 1927, il était fort éloigné de la Revue wagnérienne à ses débuts et de ce temps où il avait pour compagnons des poètes symbolistes français, des esthètes tourmentés, des dandies et des "décadents"...

Oxford



[1] Cet article est paru dans French Studies Bulletin, a Quarterly Supplement n°39, summer 1991, la traduction est de Mireille Dottin-Orsini.

1 E. Dujardin, Les premiers poètes du vers libre, Paris, 1922, p. 58.

2 E. Dujardin, op. cit. p. 64.

3 E. Dujardin, op. cit. p. 58.

4 Chamberlain, Nachlass, Richard Wagner Gedenkstätte, Bayreuth. L'existence de cette lettre nous fut révélée par une référence de l'excellente biographie de Chamberlain par Geoffrey G. Field, Evangelist of Race ; the German Vision of Houston Stewart Chamberlain (New York, 1981), p. 477. Nous remercions Mark Almond qui nous a fourni une copie de la lettre, et la Richard Wagner Gedenkstätte, Bayreuth, qui nous a donné l'autorisation d'en publier un extrait.

5 Cette tante joua le rôle d'une mère pour Chamberlain,  qui avait perdu la sienne dès la petite enfance. Tous deux correspondirent très régulièrement jusqu'à sa mort et ces lettres reflètent, de part et d'autre, leur culture et leur intelligence. Chamberlain lui était visiblement très attaché, et elle fut sans doute la seule personne à qui il se confiât de façon aussi intime.

6 Le 30 décembre suivant, Laforgue épousa à Londres Leah Lee, la jeune Anglaise qui lui donnait des leçons d'anglais à Berlin. Par une étrange coïncidence, c'est dans la même église que T.S. Eliot épousa sa seconde femme : l'église St Barnabas, Addison Road, Kensington.

7 Le titre exact est : Moralités légendaires. Le volume parut trois mois après la mort de Laforgue, en novembre 1887.