Henri
Scepi
Voix du mètre et voix du sujet
dans la poésie de Jules Laforgue
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Une
confusion durable associe pour mieux les dissoudre les concepts
doralité et doral, de voix et de parlé,
tout se passant comme si la question du sens et les modes
dinscription du sujet dans le langage ne pouvaient être
pensés et appréhendés quà
laune dune dichotomie rigide qui tiendrait à
lécart lun de lautre le code strict de
lécrit, et celui, non moins strict, de loral. Le
retournement critique opéré à ce propos par
Henri Meschonnic et les travaux qui en ont découlé ont
contribué, nous le savons, à ébranler le
despotisme du Signe et à reproblématiser, sur des bases
assainies, les rapports sujet/langage,
écriture/oralité1.
Il convient, en effet, de replacer loralité dans son
lieu deffectuation propre, qui est lécriture :
cest là quelle brille et se ressaisit2.
Si lon saccorde sur cette nécessaire mise en
situation poétique, qui correspond à un saut
théorique peu conventionnel, on se soustrait alors à la
tentation réductrice de loral et du parlé comme
orchestration de surface de la voix dans lécriture,
collage dénoncés figés et de pratiques
discursives assignés à un code rigoureux de la langue,
insertion de modalités et de tournures syntaxiques dites de
type « oral », prolifération des indices
et des marques intonatives susceptibles de tracer, à rebours
dune codification abstraite dun écrit toujours
fuyant, les lignes brisées dune mélodie
inentendue. Les poèmes de Laforgue offrent prise, on sen
doute, et peut-être trop facilement, à une lecture
descriptive qui enregistrerait les effets turbulents de la voix dans
lécriture : il y a bien une agitation percurrente, un
tapage même, fomentés par les éclats
disséminés dune parole chahuteuse,
quautorisent, semble-t-il, le choix même de la
complainte, demi-genre à cheval sur le poème de
déploration et la chanson populaire, la multiplication des
énonciateurs fictifs, les altérations
grapho-phonétiques, les embardées syntaxiques et tout
le bruitage de fond des hiatus et des pataquès.
On peut toutefois mesurer demblée les
insuffisances dune approche de loralité qui
passerait par linventaire des phénomènes oraux
dans un texte écrit afin dy recomposer la morphologie
vivante dune voix, le cheminement erratique dun
parlé qui dispute à lécrit ses droits
à lexpression. Deux mythes ici gêneraient la vue :
celui, tenace, qui confère à la voix un statut
dantériorité naturelle et essentielle par rapport
à la lettre (ce qui implique que cette voix se tient en
réserve, et parle peut-être, qui sait? dans le retrait
même du langage qui est censé
lénoncer)3 ; et celui,
subséquent, qui décrit loralité comme
leffet dune poussée pulsionnelle et tonale montant
des profondeurs, et se manifestant, çà et là,
où elle peut en somme, dans lécartement
dune écriture qui ne se surveille plus. Cest donc
les figures combinées de lorigine dune part,
conçue comme une ressaisie de soi dans une aire de forclusion
totale, au-delà ou en-deçà de lhistoire,
et de la sur-expressivité dautre part, qui occultent ici
la véritable définition du sujet de
lécriture, lequel se voit privé de son
historicité et de son discours, cest-à-dire de
son irréductible dimension langagière et de son
aptitude à créer les formes spécifiques de son
rapport à la Langue et aux normes extérieures de la
culture poétique qui lenvironne.
Ce que jappellerai « voix » dans ce
bref exposé nest autre que le procès dune
tension dans lécriture entre une manière de dire
la poésie de réaliser le discours et une
façon, extérieure et autoritaire la voix du
« maître » , dimposer le
Poétique. Comme on le sait, Laforgue a explicité cette
tension, de manière abstraite dabord, dans la
correspondance, entre 1881-1883, et concrètement ensuite, dans
Les Complaintes, recueil où, admet-il volontiers, la
forme devient « un instrument très raffiné,
capable de subtiles nuances psychologiques comme des derniers effets
dans le métier du vers »4.
Formule qui, quoique publicitaire, invite toutefois à cerner
la relation du sujet à lécriture sa
position, dans le champ actuel de son énonciation, par rapport
aux modes normatifs qui règlent lart
décrire et de dire des vers et la relation du
sujet au lecteur, dans cet échange critique où se
construit le sens du dire et du dit. Il sagit donc bien
dexpliciter le travail du sujet dans et par le fonctionnement
de son propre discours : non pas description dune parole
vierge, aurorale et archaïque, échappée aux
contrôles de lécrit et à la vigilance de la
conscience, mais poursuite dun dialogue serré, dans un
même lieu décriture, entre les lois historiques du
vers et les formes immanentes du discours en acte.
Critique de la voix comme
rhétorique de leffet
Le vers laforguien révèle un parcours singulier,
que lon a coutume de résumer comme lhistoire
dune libération, dune émancipation
conduisant à la mise en oeuvre du vers libre5 . Il nest bien
sûr pas interdit de voir les choses de cette manière,
mais on peut aussi bien admettre, dans la perspective qui est la
nôtre, que cette histoire porte au jour les étapes
dun débat ou dun conflit qui oppose les
contraintes formelles de la métrique traditionnelle aux
mouvements du discours. Cest ainsi que lécriture
circonscrit un espace de mise en relation problématique et
critique où se distingue la voix : non pas le seul contenu du
dit, ni même sa forme, mais cette manière de dire
résultant de la tension qui sinstaure entre le
phrasé et la structure, entre le rythme et la cadence.
Et cette tension qui semploie à creuser le vers
en ses bases mêmes, se localise très rigoureusement en
des lieux métriques de croisement où se manifeste la
relation phrasé/structure, où sentend la voix au
moment même où elle passe portée par son rythme
spécifique. Ces lieux peuvent être
schématiquement réduits aux zones que la
métrique traditionnelle nomme « de
discordance »: césure et fin de vers. Cest
donc aux limites définitionnelles et aux marques distinctives
du mètre que la voix va travailler et réaliser son
processus doralisation. Or lévolution du vers
laforguien démontre quil nen a pas
été toujours ainsi : les formes métriques
adoptées dans les poèmes du Sanglot de la terre
imposent pour ainsi dire silence à la voix du sujet, laissant
en revanche sexprimer sans détour, ni finesse
dailleurs, la voix de la cadence abstraite, le langage
figé de la norme. On pourrait en effet, au risque de
paraître paradoxal, affirmer que le lyrisme effusif de ce
premier recueil inachevé, muselle le sujet et lenferme
dans la reproduction des modèles hérités,
où sa voix fait corps avec la voix des maîtres non
encore liquidés, écho de ses bataillons rangés
de coupes et de césures, « lennui, dira
Laforgue plus tard, de ces périodiques pavés
roulés du Sinaï coutumier »6. Ce chorus métrique
repose tout entier sur une stratégie de leffet,
justiciable elle-même dune rhétorique de
lécart. Quelques exemples suffiront à
lattester, et tout dabord ces deux quatrains :
Dans ces jours de grand vent où rage tout
lautomne,
Loin des nefs aux vitraux plaintifs, loin des concerts,
Je men vais par les bois solennels et déserts,
Chantant des vers dadieu dune voix monotone.
Des vers, des vers dadieu qui disent en rêvant
Les spleens chastes du Christ et des grandes victimes,
Aux chênes incompris échevelant leurs cimes
Dans la plainte éternelle et les grands deuils du
vent7
.
Comme on sen rend compte immédiatement, cet
ensemble se signale par une faible teneur en traits discordants :
outre deux rejets discrets à la césure des vers 2 et 3
et un enjambement sans heurt ni discontinuité à
larticulation des vers 5 et 6, la paix métrique domine
et impose une rigoureuse symétrie entre les constituants
grammaticaux et les groupements syllabiques. En accord étroit
avec les marques accentuelles, la distribution des coupes recouvre le
déroulement phrastique et en modèle le mouvement. Le
balancement binaire du dodécasyllabe constitue une
césure métrique extensive affectant tous les vers et
invitant, par effet de prégnance contextuelle, à
considérer le vers 2 (« Loin des nefs aux vitraux //
plaintifs, loin des concerts ») non pas comme un alexandrin
verlainien de type 8-4, mais bien comme un alexandrin classique
(6-2-4) caractérisé par un décalage significatif
à la jonction des deux hémistiches. En effet, le rejet
à la césure dissocie artificiellement le syntagme
nominal « vitraux plaintifs » marquant comme un
court laps suspensif entre le nom et lépithète,
dans le but manifeste de mieux souligner, en un point nodal du vers,
la valeur dimage de lexpression et le transfert
grammatico-sémantique opéré par
lhypallage. On est donc bien en présence dun
effet métrique, dont toute lefficace et tout le
relief tiennent ici à la récurrence, dans la suite de
ces huit vers, de la cadence binaire 6-6.
Dautres occurrences du Sanglot de la terre
permettraient au besoin détayer ce point de vue, selon
lequel les discordances internes ont une fonction de soulignement
à la césure du vers et remplissent du même coup
un rôle signalétique, ou pédagogique, visant
à indiquer au lecteur les secteurs métrico-syntaxiques
où se prépare un effet, décelable et
interprétable comme tel. Le vers 21 du poème
« Désolation » (IVe partie du
Sanglot) offre un exemple intéressant de fausse piste
métrique, puisquun déplacement de césure
bien audacieux semble sy réaliser en instaurant à
la neuvième syllabe du dodécasyllabe une pause forte
matérialisée par un point :
Je suis le Bien-Aimé, le Triste. Que tout
maime8
.
Or,
à y regarder de plus près, on saperçoit
quune segmentation purement syntaxique de type 9-3 concourrait
à gommer leffet poursuivi ici et à faire fi du
vers lui-même dans sa définition métrique et
accentuelle. En fait, il ny a pas dans ce cas de
déplacement de césure, mais bien une asymétrie
entre le mètre et la phrase, et donc un rejet
« expressif » à la césure (6//3-3),
apte à souligner leffet clausulaire en cadence mineure
de la phrase prédicative et habile à mettre
laccent, ipso facto, sur lélément
définitif et synthétique de lauto-portrait :
« le Triste ». En outre, par le travail de
fragmentation quelle induit, cette discordance fonctionne ici
comme un signal culturel, ou méta-poétique,
révélant un mécanisme dappropriation
typiquement laforguien : sous ce vers se lit en effet le vers
liminaire du poème « El Desdichado » de
Nerval (« Je suis le ténébreux, le
veuf , linconsolé »), où le
détachement des prédicats contribue à
lemphase accentuelle et à lisolement
stratégique, après la césure, du
caractérisant idéal, cest-à-dire
proprement nervalien : « le veuf ». Même
schéma chez Laforgue, dans des conditions de discordance
interne toutefois. Ou lart de mettre ses pieds dans les pas
métriques des aînés.
En somme, cest le dogme de lexpressivité
qui concilie ici la voix du mètre et à la voix du
sujet, à lavantage certain de la première bien
sûr, puisquil sagit toujours, dans ce cas, de tirer
parti des potentialités instrumentales de la forme
normée, lécart justifiant leffet, et
inversement. En cela, il est temps de le rappeler, Laforgue reste
fidèle aux leçons dispensées par les
traités et les manuels de versification de son temps : le
Petit traité de poésie française de
Banville, par exemple, dans lequel lauteur entreprend entre
autres de réfuter ladage classique de Boileau9 (« Que toujours
dans vos vers, le sens coupant les mots, / Suspende
lhémistiche, en marque le repos ») ; mais
aussi dautres ouvrages qui trouveront une synthèse
ultérieure et unanime notamment dans Le Vers
français ancien et moderne dAdolphe Tobler (1885) et
Le Vers français de Maurice Grammont (1913). Dans
lun comme dans lautre de ces traités les
asymétries métrico-syntaxiques sont conçues
comme des discordances génératrices deffets, en
tant quelles permettent de circonscrire des segments intra- ou
intermétriques nantis dune valeur de soulignement
particulièrement nette et sur lesquels inévitablement
lattention se porte. Tobler observe qu« il ne
faut pas voir [dans ces phénomènes de discordance
interne ou externe] des négligences ou des violations
mutines de la règle, mais des écarts conscients, voulus
et peut-être cherchés auxquels lartiste se
résout parce quil veut, à certaines places,
produire un certain effet »10
. De son côté, Grammont, dont les analyses et
les réflexions sattachent à décrire les
« mesures à relief », avance le constat
suivant : « Puisque leffet est dû au
désaccord entre le mètre et la syntaxe, il est
évident que plus la cohésion grammaticale sera forte au
milieu du vers, plus la discordance sera accusée et plus
leffet sera sensible »11
.
Effet, écart, relief, tout conspire ici à
favoriser lessor dune voix de lemphase et de
linsistance, une voix de leffet-de-voix, que le
dodécasyllabe, dans sa répartition même et les
modulations programmées quil permet, semble fonder
structurellement. Il se pourrait fort que ce soit cette voix
surcodée que Laforgue nomme « la grosse
voix », lorsquil dit : « Je trouve stupide
de faire la grosse voix et de jouer de
léloquence »12
. Très significativement, la voix, grosse et éloquente,
renvoie à la rhétorique définie comme une
nomenclature de figures toutes mises au service de leffet. Elle
se confond avec elle dans la poursuite inlassable,
systématique et somme toute vaine, du grossissement de la
dictio et de lhyperbolisation intonative. Voix de
lorateur, ou du prédicateur, voix du prophète
à coup sûr qui désigne sans ambiguïté
ni détour sa propre filiation historique et poétique :
celle des « guides » de lère
romantique, les Hugo, Vigny, Lamennais, entre autres, auxquels il
conviendrait dajouter, pour faire bon poids, la vaticination
éloquente des maîtres du Parnasse. En 1883, Laforgue a
bien compris que lexploitation aveugle de cette voix/voie
rhétorique signe la mort de la poésie, puisquelle
engage un mouvement rétrograde de pure
récupération, précipitant du même coup
léchec du Sanglot de la terre. Cest que,
tout simplement, elle ne lui était pas propre, en ceci
quelle nétait pas en mesure dinstaurer avec
les formes métriques héritées de la Tradition un
dialogue critique, cest-à-dire distancié,
lui-même anticipé et prolongé par
lexplicitation dun véritable projet
poétique.
La discordance comme travail critique de
la voix
Les poèmes des Complaintes, comme
dailleurs les suivants, se placent sous le signe manifeste
dun déni du Poétique, qui fait du vers le lieu
dune mise en question métamétrique et dune
diction spécifique. Cette diction nest plus celle du
prophétisme bavard voix issue de nulle part, sinon du
choeur collectif des textes antérieurs qui lont
informée et promue au rang dun donné culturel
inerte et dépassé. Elle sarticule bien au
contraire sur les bases dune recherche orientée dans le
sens dun renouveau formel qui impose aux canons de la
versification le travail dun aggiornamento drastique. Il
semble que Laforgue ait entrepris de réduire
lanachronisme de forme caractéristique du Sanglot de
la terre en désignant, par ses options métriques
notamment, limmédiat horizon poétique du moment,
déjà saturé, comme on le sait, des tentatives
audacieuses de Verlaine, Mallarmé, Corbière et Rimbaud.
Autrement dit, lorsque paraissent Les Complaintes en 1885, le
vers laforguien est déjà constitué en vers
symboliste, avatar plus ou moins achevé dune essence
hypostasiée ; du moins le processus interne de fragmentation
et de dissémination prosodique quil renferme le donne
pour tel, empêchant du même coup de lapprocher dans
le contexte propre au dire poétique de Laforgue, dans la
visée même de son projet scriptural.
Lassimilation à la métrique
aléatoire et déconstruite du symbolisme a
été un des thèmes majeurs de la critique de
lépoque. Le rédacteur de la note parue dans La
Jeune France de septembre 1885 affirme par exemple que Laforgue
« exagère le genre de Paul Verlaine quil
complète par Tristan Corbière »13.
De même, Charles Morice, dans son article de La Vie
moderne, observe : « Verlaine étant
lartiste extraordinaire que vous savez, chaque poète
peut et doit létudier pour apprendre de lui les secrets
de lart ; que de cette forme parfaite on garde des souvenirs et
quon en reproduise même des vestiges, me semble excusable
: on nimite pas Corbière. [...] Voilà ce
que M. Laforgue na pas assez nettement
compris »14. Quoi quil en soit
de la justesse de ces différents jugements, il reste que,
à partir des Complaintes, Laforgue choisit de faire du
vers la matière malléable dun travail
« empirique »15,
qui se souvient toutefois du dogme métrique, et qui
lincorpore même à son activité
transformationnelle. Si, en effet, la technique des vers mise en
oeuvre dans le recueil, savère « fantaisiste,
instable et capricieuse »16
notamment en ceci quelle tend à se fractaliser,
tant sur le plan des ses micro-structures internes que sur celui des
grands ensembles, multipliant les patrons métriques et les
schémas strophiques il nen demeure pas moins vrai
quelle est assujettie à un projet poétique qui
entend substituer le faire à lexpression et la
segmentation ironique du phrasé à leffet
cadencé de léloquence. Car « faire de
loriginal à tout prix », dans une
« langue [...] plus minutieuse, plus
clownesque »17,
cela revient à situer le poïen sur un orbe
excentré, voire excentrique, par rapport à laxe
du Poétique. Dès lors tous les jeux prosodiques sont
possibles, dérapages et dislocations, à commencer par
celui de la double dissociation métrique/syntaxique, favorable
à lexpansion dun rythme du discours, à la
fois solidaire et détaché des prescriptions abstraites
de la structure. Encore une fois, la discordance, comme
phénomène métrico-syntaxique, nous
éclaire sur le singulier rapport qui affronte la
normativité de la forme à la ductilité du
phrasé, aux imprévisibles mouvements de la voix
subjective.
Une des vertus premières du décalage entre la
mesure phrastique et le schéma métrique consiste sans
doute à circonscrire à la césure médiane
un lieu de signifiance où se noue le sens
précisément au moment de son élaboration,
où loralité comme fait de sens se déclare
dans son effectuation rythmique-prosodique. La « Complainte
des blackboulés » par exemple, texte hautement
ironique qui épuise tous les ressorts dune grammaire de
linjure, renferme un certain nombre de traits discordants
représentatifs de ce mode de fonctionnement. Amant
éconduit, lénonciateur accuse celle qui le
congédie du pire des crimes :
Vous avez craché vers lArt, par dessus ma
tête18
.
Décomposable
en 7/5 selon le principe dune concordance
métrico-syntaxique, ce vers mérite cependant
dêtre lu autrement : comme un dodécasyllabe 6/6,
doté dun rejet à la césure,
hypothèse qui dune part présente lavantage
de nettement dissocier la segmentation de la phrase de celle du
mètre et qui, dautre part, permet, en déliant la
préposition du substantif, de conserver intacte la
spécificité rythmique-prosodique de la discordance :
accentuation dun morphème (« vers »)
et, à intervalle syllabique, accentuation de la suite nominale
« LArt », à quoi sadjoint une
accentuation prosodique, marquée par le phonème
consonantique [r]. Il ne sagit nullement en
loccurrence dune figure de lemphase ; bien au
contraire, ce phénomène de précipitation
rythmique-prosodique et de déliaison métrico-syntaxique
isole une aire active de construction du sens où ni la phrase
ni le mètre ne lemportent, mais bien ce qui
résulte du conflit des deux, à savoir le rythme.
Dailleurs, redoublant pour ainsi dire la discordance, la
majuscule initiale présente dans le mot Art
(l« Art »), signe graphique
dune esquisse dallégorisation, indique clairement
comment lire ce vers et le poème dans son entier.
Au-delà de la figure anecdotique du soupirant
« blackboulé » se dresse , par un simple
jeu de trope (la synecdoque) désigné comme tel, la
victime réelle: lArt. Cette mutation substantielle, pure
stratégie verbale, constitue un argument de taille, qui
autorise une réplique disproportionnée, au sadisme
hyperbolique, puisque cest au nom de lArt que le locuteur
voue, sur le mode de loptation, la femme aux pires supplices.
Toute la dimension ironique du poème tient
précisément à ce décalage qualitatif
entre lagent et les sources de la cruauté dune
part, et les techniques raffinées de la repartie injurieuse
dautre part. Cest pourquoi, indicatif même de ce
jeu ironique de retournement, le mot « Art »
reste lindicatif du sens dans le texte.
Dès lors le fonctionnement de la discordance
métrico-syntaxique et de laccentuation
rythmique-prosodique forme système dans le poème, comme
latteste par exemple le vers suivant :
La sonde tentre par le nez, Dieu vous bénisse!
où
le rejet à la césure contribue à disjoindre le
syntagme nominal « le nez » de la
préposition qui le précède immédiatement,
afin de faire rejaillir le caractère incongruent de
lexpression optative et tout le poids de lironie
agressive. Bien plus, il nest pas rare que, dans les vers de
Laforgue, la discordance agisse sur le plan morphologique dans le
corps dun seul et même mot. Ce qui peut être
jugé, extérieurement, comme une gravissime infraction
au code de la versification traditionnelle, doit être
interprété ici comme un travail participant dune
recherche prosodique soucieuse de marquer le rythme du discours, ses
réticences, ses étirements, et toutes les
possibilités mélodiques qui concourent à la
production du sens. Prenons, à titre dillustration, le
vers 1 de la même « Complainte des
blackboulés » :
« Ni vous, ni votre art, monsieur. »
Cétait un dimanche.
Comme
on peut aisément lobserver, dans cette occurrence
métrique, la césure médiane (6/6 et non 7/5)
dissocie le terme mon-sieur, accentuant par là de
manière artificielle et emphatique la syllabe initiale, dans
le but certes de produire un effet de diction propre à
lénonciation du locuteur fictif, mais aussi en vue de
lester le mot de connotations spécifiques qui, dans le
contexte de la pièce et déjà dans le
micro-contexte de lénoncé en discours
rapporté traduisent la distance méprisante et le
rejet indigné. Il semble bien que le rejet formel à la
césure, affectant ici la structure dun terme qui
désigne lallocutaire, cest-à-dire le sujet
de lénonciation, réalise dune part
prosodiquement le rejet formulé par la voix négatrice
de la femme, et dautre part amplifie la voix du sujet qui cite
ici une mention promise à un massacre imminent.
Relèvent de ce même fonctionnement les deux
strophes suivantes :
Puis, passe à Charenton, parmi les vagues folles,
Avec Paris
Là-bas, fleuri,
Ah rêve trop beau! Paris où je me console.
Et demande à manger, et qualors on confonde !
Quon croie à ton
Refus ! et quon
Te nourrisse, horreur! horreur! horreur! à la
sonde19
.
Le
vers 4 de la strophe 1 et le vers 8 de la strophe 2 se distinguent
des dodécasyllabes 1 et 5, lesquels présentent une
rigoureuse concordance métrico-syntaxique, marquée
dailleurs par la ponctuation. Ces vers initiaux indiquent donc
clairement que le schéma 6/6 constitue un moule contextuel
à partir duquel des variations sont possibles. Or, sil y
a discordance interne dans les deux autres 12-syllabes, cest
que le dispositif rythmique-prosodique y joue à plein,
instaurant, en certains points, une diction disjonctive, proche de
lépellation. On constate en effet dans le premier cas
que la fragmentation discordante accompagne la reprise anaphorique du
mot « Paris », dans le cadre dune expansion
exclamative de type pseudo-lyrique tout encline à
schématiser la composition antithétique qui oppose le
thème de la relégation à lasile de
Charenton au thème de la vie parisienne, riche comme on le
sait de toutes les connotations de plaisir et divresse qui
semblent ici justifier pleinement le motif de la consolation. Tout en
articulant exagérément lantithèse, la
double accentuation Pa-ris libère par son
caractère disjonctif et suspensif ce rayon connotatif
surcodé auquel le sujet parlant confère, selon toute
apparence, lefficacité dun contre-argument.
Le vers 8 met en lumière un mécanisme comparable
: la palilalie « horreur! horreur! horreur! »
sinsère dans un mouvement phrastique dont elle semble
épouser le cours, comme elle sinscrit dailleurs
dans un schéma métrique qui imposerait à
première vue un découpage purement syntaxique de type
3-6-3. Du point de vue de la logique de la phrase, cette
énumération enchâssée prépare
lacmé et sa chute imminente, en séparant dans le
dernier membre syntaxique le verbe de la complémentation qui y
est jointe. Voilà ce que nous enseigne sommairement la mesure
phrastique. Le schéma métrique en revanche
ramène lattention sur les valeurs suprasegmentales qui
culminent dans la seconde occurrence du terme
« horreur » alors que, notons-le,
lacmé se situe théoriquement à la
troisième occurrence , terme qui se voit ici
divisé en deux syllabes accentuées par la césure
médiane : hor-reur. Outre que cet appui
rythmique-prosodique permet de dégager toute lironie du
sujet ironie par antiphrase, à proprement parler
, il vise à signaler au lecteur, par lemphase
humoristique que lui suggère la diction, « un
intertexte sadien [...] pour lequel, note Jeanne Bem, le
poète montre à la fois complaisance et
moquerie »20
.
Ces quelques remarques témoignent ouvertement de la
fonction prosodique de la discordance et non pas seulement de son
rôle métrique. Cest parce quils trahissent
le rythme du discours au-delà de la seule
découpe syllabique et au-delà de la simple
configuration phrastique que les brouillages et les
asymétries métrico-syntaxiques sont
générateurs de sens : les brèches et les
déhiscences quils provoquent sont autant de lieux de
cristallisation de la signifiance, autour desquels bien
évidemment se noue la rapport du sujet à son langage.
Jaimerais conclure, provisoirement, sur ce dernier aspect et
rappeler que loralité chez Laforgue, comme
phénomène de la voix dans et par
lécriture, ne peut être dissociée des
modèles qui peuplent le champ, présent ou lointain, de
la culture poétique du XIXe siècle, comme elle ne peut
se désolidariser des prolongements et des implications
contenus dans le concept poétique, cest-à-dire
langagier, de « langue clownesque ». Concept
totalisant en vérité qui associe le dire et le dit dans
le même espace de fantaisie, le même travail de
lhumour dirigé vers la forme, et non pas contre elle ;
espace de léchange critique et de lajustement
contrarié certes, mais cette irrégularité est,
de bout en bout, propriété du sens21.
Université
de Poitiers
1 Voir, sur ce point, notamment, La Rime et la vie, Verdier, 1989, p. 235-291. H. Meschonnic y insiste sur cette nécessité : « Loralité reste à dégager de lempirisme traditionnel qui, croyant ny voir quune propriété de la voix, la considère à travers le modèle du signe. Selon le dualisme de loral et de lécrit. Celui-ci fait lévidence. En ethnologie comme en linguistique et dans la pédagogie des langues. Le structuralisme la renforcé. La poétique impose de remettre en question ce modèle », p. 235.
2 « Lécriture, paradoxalement, note H. Meschonnic, est la meilleure illustration de loralité. Sa réalisation par excellence. Elles ne se comprennent chacune au mieux que lune par lautre », Ibid., p. 235.
3 Voir, par exemple; Guy Rosolato, « La Voix », dans Essais sur le symbolique, Gallimard, coll. Tel, 1969. Lauteur décrit la voix « comme renvoyant dans le mythe, à lorigine, et plus généralement comme question posée sur elle, donc pouvant être captée par les fantasmes correspondants », p. 291. Plus loin, il donne de la notion la définition suivante, plus élaborée et plus complexe : « De sorte que la Voix, apparue en un premier argument comme émanation, aura corporelle, peut être tenue pour un objet intermédiaire, qui, par rapport à une origine, conduit à travers le mythe et le fantasme, vers le Surmoi, en ses jugements de voix intérieure, à travers lui vers le Çà, en ses pulsions », p. 302.
4 J. Laforgue, Compte rendu des Complaintes dans La République française, 31 août 1885. Cité par Jean-Louis Debauve, Laforgue en son temps, Neuchatel, La Baconnière, 1972, p. 194.
5 Voir sur cette évolution, F. Ruchon, Jules Laforgue, sa vie, son oeuvre, Genève, Ed. A. Ciana, 1924, p. 200 sq. On pourra également se reporter au chapitre « Du vers régulier au vers libre », de louvrage de Léon Guichard, Jules Laforgue et ses poésies, PUF, 1950, p. 119-162.
6 J. Laforgue, « Fragments sur Hugo », dans la section « Littérature » des Mélanges posthumes, Mercure de France, 1903, p. 130.
7 J. Laforgue, Le Sanglot de la terre, O.C., T.1, LAge dHomme, 1986, p. 353.
8 Ibid., p. 352.
9 Th. de Banville, Petit traité de poésie française (1877), Bibliothèque Charpentier, 1922, p. 86-110.
10 A. Tobler, Le Vers français ancien et moderne, Ed. F. Vieweg, 1885, p. 135.
11 M. Grammont, Le Vers français, Ed. Champion, 1913, p. 47.
12 J. Laforgue, lettre du 14 mai 1883, O.C., T.1, op. cit., p. 821.
13 Cité par J.-L. Debauve, op. cit., p. 203.
14 Ibid., p. 209.
15 A Charles Henry, en août 1885, au moment où il rédigeait le compte rendu destiné à La République française, Laforgue écrit : « Jai insisté sur lesthétique empirique de la complainte », O.C., t. 2, LAge dHomme, 1996, p. 777.
16 F. Ruchon, op. cit., p. 184.
17 J. Laforgue, O.C., t. 1, op. cit., p. 821.
18 Les Complaintes, O.C., t. 1, op. cit., p. 581.
19 Ibid., p. 581.
20 J. Bem, « Le Blackboulé », Laforgue aujourdhui, collectif, Corti, 1988, p. 111.
21 Comme le souligne H. Meschonnic : « Loralité nest pas séparable de dire quelque chose, et, dans une certaine mesure, de ce qui est dit. [...] Dire nest pas intransitif. Ce quon dit est aussi dans le dire. [...] Loralité est le rapport nécessaire, dans un discours, du primat rythmique et prosodique de son mode de signifier à ce que dit ce discours. Loralité est collectivité et historicité », Critique du rythme, Ed. Verdier, 1982, p. 280.