Comptes
rendus
Rééditions
Jules Laforgue,
Stéphane Vassiliew, précédé de
« Stéphane V. ou Oedipe au pensionnat »
par Mireille Dottin-Orsini, Toulouse, éd. Ombres,
« Petite bibliothèque Ombres », 91 p.
Les Éditions Ombres à Toulouse accueillent
depuis septembre 1996 dans la collection «Petite
Bibliothèque Ombres» un jeune pensionnaire laforguien :
Stéphane Vassiliew. Ce personnage mélancolique et
émouvant prête son nom à une longue nouvelle
écrite par l'auteur des Complaintes à
l'âge de vingt et un ans. Le décor est celui de la
quinzième année au Collège de Tarbes,
époque des premiers spleens qui vit naître un
irrémédiable ennui. Cette évocation douce et
feutrée des langueurs adolescentes préfigure de
manière étonnante un autre grand texte qui fit de son
auteur, admirateur inconditionnel de Laforgue, le chantre des
souvenirs mélancoliques : Le Grand Meaulnes.
Le texte de Laforgue est précédé de
«Stéphane V. ou dipe au pensionnat», une
préface de Mireille Dottin-Orsini qui met en relief l'art
subtil et délicat de cette uvre prometteuse et la relie
avec finesse à la genèse de la production laforguienne.
Cette belle collection qui abrite avec chaleur des textes courts ou
parfois oubliés (La croisade des enfants
de M. Schwob, Vij de N. Gogol, la Salomé
d'Oscar Wilde
)
fait donc la surprise aux amoureux de Laforgue d'offrir à
Stéphane Vassiliew un
écrin digne de lui.
Elisabeth Surace
Jules Laforgue,
Les Complaintes, présentation et notes de Jean-Pierre
Bertrand, Paris, Flammarion, « GF », 1997, 184 p.
Lédition des Complaintes procurée
par Jean-Pierre Bertrand ne se contente pas de combler une lacune
dans le catalogue dune collection de poche de renom, elle
constitue à bien des égards une véritable
réédition du texte, si lon veut bien nous
accorder que la visée première dune telle
entreprise est dabord dapporter des éclairages
nouveaux sur une uvre afin den accroître la
lisibilité et den favoriser lintelligence. Ces
éclairages, sils veulent être efficaces et
pertinents, se doivent de réfléchir les ultimes
propositions de la recherche et de la critique, offrant ainsi au
lecteur lappui dhypothèses originales et de
commentaires réactualisés qui lui permettent de
comprendre ce qui signifie pour lui dans son présent de
lecture le texte quon lui propose de redécouvrir.
Cest bien là lenjeu profon de toute
réédition, et Jean-Pierre Bertrand a, sur ce point
qui nest pas le moindre parfaitement rempli sa
mission d « éditeur » et de
commentateur, puisquil nous fait mieux saisir le sens du
poème-complainte, lieu de manifestation de la
poésie-Laforgue.
Tirant le meilleur parti des travaux de ceux qui ont
redéfini le champ des études laforguiennes et
contribué du même coup à lessor dun
nouveau discours critique , J.-P. Bertrand présente en
effet Les Complaintes sous le jour dune
interprétation générale qui assure à
Laforgue une place active et déterminante à
larticulation des périodes décadente et
symboliste, au moment même où se décide notre
modernité poétique. Le propos nest pas de
réhabilitation ou de promotion : il sagit tout
simplement dhistoriciser une démarche et de rendre
sensible la cohérence dun projet créateur dont la
matière première reste le langage,
cest-à-dire la diversité des discours en jeu dans
la communauté littéraire dune époque et
leventail des valeurs que celle-ci reconnâit à cet
usage spécifique du discours quest la poésie. Le
choix de lillustration en jaquette le Pierrot
surpris de Nadar annonce lorientation dune
lecture : la bouche en rond, qui mime laffectation dune
surprise saccompagne dun regard fixe et impassible, qui
contredit lélan naïf de toute affectivité.
Si le motif central des Complaintes est bien
« Aimer, être aimé », il reste que
la réciprocité rêvée est grevée
dimpossibilité et de frustration. Le canevas du lyrisme
sentimental se défait au lieu même de son
énonciation : la complainte, comme poème de
déploration et de profération, assume cette faillite et
sa nature « empirique » appelle lexercice
dune plurivolcalité conflictuelle dans les accents de
laquelle se trame et se détrame lappétit
dun Désir asymptotique, qui senfle, sirrite,
se moque de lombre portée de son propre deuil. De ce
dispositif sourd le rire, effet dun jeu de langage par lequel
le sujet se pose comme autre, se déride dans les spires de la
dérision et finit (ainsi que Freud la
démontré par ailleurs) par saccepter,
soulagé, dans son insiffisance même.
J.-P. Bertrand y insiste, tout est affaire de langage, de
voix, de communication : il y va de lefficience même de
la parole poétique et du sens en acte dans le poétique.
Laforgue nous est proche aujourdhui précisément
par cette aptitude à interroger, à rendre
problématiques, les modes du rire : la question nest pas
de pure forme, elle vaut aussi et surtout pour le contenu
indissociable du dire, et se retourne en : comment se dire ?
Henri Scepi
Etudes
Henri Scepi,
Sujet et langage : contribution à la poétique de
Jules Laforgue, thèse soutenue à
lUniversité Blaise Pascal de Clermont-Ferrand II, 1996,
600 p.
Ce travail pose lhypothèse « que le
style est le produit dune construction dont le point
dancrage [
] se situe aux lisières
rapprochées de lEsthétique (théorie et
pratique des formes poétiques dans le cadre dune
époque donnée) et de lEpistémologie
(science du langage) ». Ce qui amène lauteur
à envisager tour à tour :
1. Sciences du langage et théories du Sujet
2. Les fondements de lesthétique de Laforgue
3. Négativité et crise du langage
4. Les emblèmes de la rupture
5. Une poétique de la discordance.
Pour la première fois est présentée de
manière exhaustive (dans la troisième partie de ce
travail) une étude du recueil de jeunesse que Laforgue a fini
par abandonner : à partir de la position du Sujet dans Le
Sanglot de la Terre, H. Scepi détermine les points de
rupture quimpose, par la suite, la parole laforguienne. Sont
ainsi mises au jour des implications poéticiennes qui
postulent un Sujet toujours en devenir (en perpétuelle
déroute mais édagelement en perpétuel
renouveau), ce qui conduit à considérer quelles
théories les informent. Létude fait la part belle
à lépistémê par laquelle se
lie en gerbe (on serait tenté décrire :
« se lit en gerbe
») une série de
donnée où interfèrent les doctrines
philosophiques, les théories du langage et des conceptions
esthétiques, littéraires ou picturales. Car il
sagit de rendre compte, en prenant lexemple dune
expression que caractérise une « voix »
singulière, dun moment particulièrement
tumultueux de la poésie.
Se référant aux théories de Humboldt
(mais aussi de Darwin, de Hartmann, de Helmholtz),
létude montre dans quelle mesure la
« représentation » est mise à mal
par une conception qui pose le langage comme premier : il sagit
dune « image que lobjet produit dans
lâme », écrit le philologue allemand.
« Chaque acte de parole recommence lentier processus
de sémantisation, par quoi la conscience individuelle se donne
à elle-même une image de la
réalité », affirme de son côté
H. Scepi pour qui « Laforgue met à mort le sujet
ontologique et laisse affleurer, en précipitant la faillite
des illusions anthropocentristes, le sujet-pur-le-rien, qui rime
au néant ».
Lappréhension des avatars dune
« voix » passe par lexhumation de ses
soubassements. Dès lors, on aimerait voir
précisés, dans une perspective historicisée, les
seuils qui démarquent diverses positions
théoriques (Humboldt disparaît en 1835, Helmoltz en
1894
). Mais aussi : considérer la fameuse
« originalité » laforguienne autrement
quau prix dune « idiosyncrasie » ou
dune « empreinte totale de la
subjectivité »; ou comprendnre ce quimplique,
en termes deffet comme de valeur, le principe selon lequel
« tous les claviers sont
légitimes » : sagit-il dun simple
laisser faire quon expliquera par léibéralisme
scriptural? Parvenant à parfaitement décaper
lanalyse de lexpresssion poétique de ses
imprécisions conceptuelles ou de ses pétitions de
principe, H. Scepi se condamne à simposer une même
rigueur à ses propres propositions.
Daniel
Grojnowski
Dolf Bruisma, Jules Laforgue. Une esthétique du fragmentisme, thèse soutenue à la Vrije
Universiteit te Amsterdam, 1997, 311 p.
Par fragmentisme,
lauteur nentend évidemment pas un mouvement ou une
école littéraire un -isme de plus , mais
bien une approche scientifique de la poésie moderne que
Laforgue illustre mais dont il na évidemment pas le
monopole. Sous cette appellation D. Bruinsma revisite
luvre poétique, bien conscient que le fragmentisme
nest quune conceptualisation nouvelle de ce que la
plupart des laforguiens ont depuis longtemps observé :
lesthtétique de la diversité (Reboul), de
léclatement (Grojnowski), etc. Lapproche
relève résolument de la linguistique textuelle : elle
prend comme point de départ « le texte comme
objet » pour le lire à travers sa syntaxe et ses
structures narratives et communicationnelles et débouche sur
une herméneutique thématique.
Vaste projet donc, et pari tenu. Du moins en ce qui concerne
linterprétation générale de la
poétique laforguienne. En effet, si le premier chapitre
consacré à la syntaxe apporte peu de nouveautés
(on se souvient de la thèse dE. Sakari sur
lécriture clownesque), ceux qui se consacrent à
la narration poétique et aux structures communicatives sont
dune réelle originalité. Parce
queffectivement la poésie de Laforgue est souvent le
lieu sinon dune histoire (comme le dit trop rapidement
lauteur), du moins dun argument dont
lintérêt est de sinscrire de manière
subreptice dans le texte. Dès lors il nest pas sûr
que les outils de la narratologie (ceux de Genette dans Figures
III) soit de la plus grande efficacité pour rendre compte
du brouillage des codes narratifs et poétiques :
appliqués à la lettre, ils écrasent la part
poétique de ces histoires en vers qui, en fin de compte,
relèvent plus, comme le montre bien Bruisma, de la dramaturgie
que du récit.
Le chapitre consacré à la communication,
à juste titre, met sans détour laccent sur la
« plurivocité » et les structures
dialogiques qui sont efficacement présentées et
regroupées suivant des propositions simples : « Le
poète ne parle à personne », « Le
poète parle à X », Le poète en parle
à personne; le poète parle à X »,
« Le poète ne parle à personne; le
poète sadresse à plusieurs personnes »,
etc. (8 structures sont ainsi dégagées).
Ces deux chapitres sont les plus intéressants de la
thèse qui aurait gagné en netteté si elle ne
sétait embarrassée dun souci
dexhaustivité qui peut se comprendre dans le cadre
dun doctorat. En effet, le chapitre consacré à la
thématique est pour le moins incongru dans le propos : parce
quil synthétise (dailleurs très bien) des
travaux existants et parce que lanalyse microscopique voisine
avec des propos trop généraux.
On aurait donc souhaité passer directement au dernier
chapitre qui aborde de façon fine et vraiement neuve la
durée dans la poésie de Laforgue. Idée originale
que celle d« isochronisme » , à
savoir « le moment où le moi poétique
éprouve quelque chose semble coïncider avec le moment du
dire » (p.227). En analysant le « langage
isochrone », Bruinsma met au jour une intéressante
rhétorique du temps qui donne à comprendre non
seulement une composante thématique majeure des poésies
de Laforgue mais aussi tout le travail formel sur le temps dont la
langue peut-être lobjet. Paradoxalement, note Bruinsma,
lisochronisme est facteur de fragmentation; « tandis
Que le moi reste le même, il est lantenne qui capte une
série ininterrompue dimages multiformes »
(p.260). Cest à coup sûr à cet endroit que
Bruinsma est le plus convaincant et que sa thèse prend le plus
denvolée ce qui se ressent aussi en ces pages
à travers une plus grande maîtrise de la langue.
Jean-Pierre Bertrand
Jean-Pierre
Bertrand, Les Complaintes de Jules Laforgue. Ironie et
désenchantement, Paris, Klincksieck,
« Bibliothèque du XIXe siècle »,
1997, 400 p.
Cet ouvrage de quatre cents pages, rigoureusement
structuré en neuf chapitres dune grande densité
tant sur le plan du commentaire lui-même que sur celui
du discours théorique et analytique qui linforme ,
doit être salué comme la première tentative
exhaustive de lecture et dinterprétation des
Complaintes. Lauteur y pose lhypothèse que,
dans ce recueil, se dessine une dynamique de la parole,
appréhendable selon des emplois et des figures
spécifiques. Jean-Pierre Bertrand affirme en effet que Les
Complaintes soffrent comme « une
allégorie de lacte de parole lui-même. Le
poète ne se limite pas, poursuit-il, à poser la
question [...] de savoir ce qui se passe quand on parle
et a fortiori quand on écrit, mais fait de cette
interrogation à la fois la matière et la manière
de son écriture, ainsi que la médiation par
laquelle une vision singulière du monde se
structure ».
On aura compris que la méthode ici invente au
sens heuristique du terme lobjet dont elle
semploie à rendre compte : la parole laforguienne
définie comme moyen dinterrogation métadiscursif
et moyen de représentation, cest-à-dire
discursivité pleinement assumée se prête
dès lors à un traitement analytique qui senrichit
des apports conjoints de la socio-critique et de la pragmatique du
texte. Dans cette perspective, louvrage enchaîne ses
étapes constitutives, racontant ainsi « une
histoire de la parole [...], depuis lorigine et les
conditions de sa production (chapitres 1 et 2), jusquà
sa matérialité langagière (chapitre 9), en
passant par toutes les scènes subjectives et intersubjectives,
où elle advient (chapitres 3 à 8) ».
En sappliquant à contextualiser de manière
aussi précise que possible un projet créateur qui
saffiche comme résolument singulier, la démarche
mise en oeuvre dans ce travail vise à établir de
fructueuses et utiles typologies qui contribuent à figuraliser
efficacement les différents modes dune organisation
discursive dans lespace du texte, conçu ici comme un
espace dinterlocution. Dans le même temps, se
dégage la figure nécessaire de sujet, qui assure
au dispositif théorico-analytique retenu toute sa
validité.
Si la pertinence et la profondeur des commentaires textuels
fournis à lappui des catégories critiques mises
en avant (entre autres « Transfiguration »,
« Dissolution »,
« Dialogue », « Polylogue »,
« Adresse ») légitiment en le
renforçant le bien-fondé de lhypothèse de
départ et emportent du même coup
ladhésion du lecteur , quelques aspects proprement
théoriques semblent toutefois appeler éclaircissements
et affinements. En effet on peut sinterroger sur
larticulation de certaines propositions ou de certaines notions
qui relèvent de champs de conceptualisation fort
différents : comment comprendre lajointement
symétrique du plan de détermination sociale dans lequel
Laforgue auteur sinscrit avec le plan de la parole
poétique où se figurent les traits fictifs et souvent
ouvertement convenus dune forme décriture
nommée sujet ? Ici et là sagit-il de la
même parole ? On a parfois limpression que le concept de
sujet réfère à quelque ancrage empirique
ou fixité historique, ce qui revient au même
alors quil est dabord et essentiellement ce qui se
désigne comme historicité dans le discours et
configuration du sens dans la parole ce que jouent certes les
« scènes » intersubjectives des
Complaintes, mais comme des fictions de discours,
enveloppeés elles-mêmes par linstance dun
sujet de langage qui se construit autrement que par la
« mise en scène » de
lauto-figuration ou la projection dun scénario
social ou dune dramaturgie libidinale.
En soulevant de telles questions, louvrage de J.-P.
Bertrand nous invite à cerner lhistoricité du
geste poétique qui constitue le recueil de 1885 et à
mieux formuler le sujet-complainte en sa voix originale.