Mireille
Dottin-Orsini
« Trop
long à raconter
» ou : première
étude de Mort étrange de
MmeTissandier, femme de ce professeur d'histoire naturelle
|
J |
ean-Louis Debauve, grand découvreur
de textes laforguiens égarés, a récemment
révélé aux lecteurs de la Quinzaine
littéraire cette nouvelle de Laforgue qu'il a
retrouvée dans la revue bruxelloise L'Art moderne[1], présentée et
annotée[2]. Il reste à souhaiter que
réapparaissent ainsi d'autres nouvelles encore inconnues,
sinon par leur titre mentionné dans une lettre : L'Amour de
la symétrie, Corinne au cap Misène,
Malbrough s'en va-t-en guerre et Incomprise[3]
... La nouvelle publiée par
Jean-Louis Debauve prend place parmi les récits dits "de
jeunesse" (1881-1882), expression trompeuse puisque trois à
quatre ans au maximum les séparent des Moralités
légendaires. Nous possédons à présent
un nombre significatif de textes en prose achevés de Laforgue
(une douzaine), qui permet de se pencher sur son esthétique du
récit court ainsi que sur son évolution, de
Stéphane Vassiliew, la plus longue nouvelle - on
pourrait parler de petit roman en vingt chapitres - aux
Moralités, qui sont plutôt des contes, mais que
Laforgue appelle invariablement "nouvelles" dans sa correspondance.
Ceci pour rappeler s'il était besoin que Laforgue n'est pas
exclusivement poète et que l'on peut rêver, pour des
Oeuvres complètes du futur, d'une section "contes et
nouvelles" qui en serait l'illustration.
La seule mention connue de notre texte se trouve dans une
lettre à Mme Mültzer. Le 13 octobre 1882, Laforgue
annonce à sa correspondante qu'il porte à La Vie
moderne[4] "un sonnet sur novembre et une nouvelle
courte intitulée : Mort curieuse de la femme d'un
professeur de quatrième en province". Ce premier titre est
d'ailleurs plus satisfaisant que celui qui sera finalement retenu.
En septembre 1882, de Tarbes, Laforgue avait adressé
à Gustave Kahn cette exclamation pour le moins insolite : "que
la province est intéressante !" ; mais pour Mme Mültzer,
il rectifie : "Je suis ici en pleine province (...). On ne vit ici
que des cancans, qu'on colporte de rue en rue (...) pas même la
force d'observer ce que je vois, de noter ce que j'entends"[5]. On apprend incidemment que sa soeur
Marie prenait à Tarbes des leçons de piano chez une
Madame Labaste[6]... Comme Stéphane Vassiliew
ou Le Miracle des roses, notre nouvelle est une chronique de
petite ville de province, et à défaut de Tarbes, Pau,
Bagnères de Luchon et Cauterets y apparaissent explicitement.
Sous des dehors plaisants, cette nouvelle est
extrêmement construite et travaillée, et rien moins que
simple ; nouvelle à tiroirs, texte piégé, plus
proche des expérimentations des Moralités que de
Stéphane Vassiliew, elle annonce leurs
procédures compliquées - avec cependant, nous le
verrons, un trait original qui, de façon assez
étonnante, ne réapparaît pas dans les autres
textes de Laforgue que nous connaissons.
La
nouvelle dans l'oeuvre
Confronter cette nouvelle à l'ensemble de la production
de Laforgue permettrait, s'il en était besoin, de justifier
son attribution au poète, puisqu'il a choisi de la signer d'un
pseudonyme humoristique : "Marmontel Fils".
Comparée à Stéphane Vassiliew, au
ton sérieux et directement pathétique, notre nouvelle
est plus méchante et plus ironique envers le "trou de province
arriéré", ses "cancans infâmes", ses
"mesquinailleries"[7]. La routine de l'année scolaire,
la mélancolie des rentrées sont ici vues du
côté du professeur (ou plutôt de sa femme), non du
côté des élèves, mais la structure est la
même que dans le récit de 1881 : partant du calendrier
monotone des années de lycée, les deux textes culminent
pareillement sur la péripétie, seule action
véritable, de l'arrivée inopinée du cirque
(Stéphane Vassiliew) ou du joueur d'orgue de barbarie
(Mort étrange...), qui provoque la mort du héros
comme de l'héroïne[8].
Elle accumule les notations de vie stagnante comme
Tristesse de réverbère, Hamlet,
Persée et Andromède et surtout
Salomé : l'arrivée des Princes du Nord procure
au Tétrarque ennuyé la même peur
délicieuse et vite déçue ("piètre
alerte") que le télégramme pour Mme Tissandier, un faux
espoir de catastrophe... Juliette des Deux pigeons rêve
d'"idéales intrigues" et est "en mal de roman", proche en cela
de Mme Tissandier, qui de plus est exsangue, pâle, transparente
comme Ruth ou Salomé. Elle frissonne - comme toutes les
héroïnes laforguiennes. Elle a le coeur qui bat trop fort
et meurt d'une maladie de coeur, comme la mère du Petit
hypertrophique ; elle connaît les "Petites misères
d'octobre" des Fleurs de bonne volonté[9] ; l'"éternel canevas" des jeunes
filles est devenu ici racommodage et crochet de jeunes femmes qui
s'ennuient. Elle connaît le "tonneau des Danaïdes du
spleen et de la résignation" et la Complainte du pauvre
chevalier-errant pourrait être la sienne : "Ah ! suis-je
née, infiniment, pour vivre ici ?", sans parler des langueurs
domestiques de la Complainte des pianos : " O mois, ô
linges, ô repas !".
Le train qui emmène les derniers couples fuyant les
casinos déserts nous rappelle que les casinos laforguiens sont
toujours des casinos qui ferment, de la Ballade de
retour à la Complainte de l'organiste de Notre-Dame de
Nice en passant par la Complainte de l'orgue de barbarie
et les Dimanches des Fleurs de bonne volonté ...
Et bien sûr, comme dans toute l'oeuvre, on trouve ici,
accompagnant l'ensemble du récit, le piano et l'orgue de
barbarie, musiques fondamentales de Laforgue[10], l'une au féminin (le piano),
l'autre au masculin (l'orgue).
Les
sujets
Le sujet le plus visible de la nouvelle concerne l'habitude,
la routine, la banalité chères à Laforgue : en
un mot, l'ennui de la vie de province pour une jeune femme qui perd
coup sur coup, en l'espace de trois paragraphes, son seul enfant et
son petit singe ; dotée de plus d'un mari peu romanesque qui
va se coucher sans elle après avoir préparé ses
cours, et dont les seules paroles sont désagréables.
Là-dessus, une intrigue véritable, construite,
annoncée d'abord par le titre, puis dans le texte par le "Tu
te tueras" de Mme Lalande et la prédiction d'une somnambule[11] : Mme Tissandier doit mourir à
cause d'un singe. Schéma traditionnel : une prédiction
étonnante est posée (comment la femme d'un professeur
de province française pourrait-elle se faire assassiner par un
singe ?) pour être ensuite réalisée par des voies
tortueuses, grâce à l'astuce du récit, que
soulignent d'ailleurs les derniers mots du texte. Du moins, cette
histoire serait conventionnelle si l'intérêt de la
nouvelle était là, et si elle était
racontée dans la transparence d'un premier degré, ce
qui n'est pas le cas.
Il s'agit aussi d'une histoire de vengeance : un vagabond
libidineux et repoussé se venge quatre ans après par
singe interposé et fait mourir, après l'avoir
obsédée de son orgue de barbarie, celle qui l'avait
jadis tenu en respect de son canif "à quatre lames en
étoile". Il réalise ainsi la prédiction de la
voyante : il s'agit bien d'une "mort étrange".
Cette mort étrange est suggérée
dès le début - le lecteur ne le comprend que par une
retro-lecture - par le fou-rire quasi mortel que prend Mme
Tissandier à lire le mot "singe" au lieu de "signe" dans le
télégramme du collègue de son mari. Son amie lui
reproche alors de "se tuer", et "pour ce vilain singe !". La
même amie fait ensuite allusion à Double assassinat
dans la rue Morgue d'Edgard Poe (sic), où deux femmes sont
assassinées par un singe. Des indices sont donc semés
dans le récit pour annoncer le dénouement, comme dans
toute nouvelle qui se respecte.
Mais une autre histoire se déroule en filigrane,
débordant la relation du fait divers dramatique et curieux que
le titre laissait présager. Ces deux dames qui cousent ou font
du crochet pour occuper le temps pourraient bien penser à
tromper l'ennui provincial - et leur mari, par la même
occasion. Mme Tissandier est une épouse insatisfaite. Elle
rêve, comme dit joliment le texte, d'une "trouée d'azur"
à son "ciel de lit". Elle s'étiole, pâle et
anémique comme ses glycines. On peut la considérer
comme une hystérique, et pas seulement une cardiaque, avec ses
fous-rires convulsifs, ses palpitations, ses étouffements, sa
manie des pilules et l'obsession de ce vagabond à
sombrero qui pourrait incarner son rêve secret, ou un
regret. Le singe qui la poursuit représente, est-il besoin de
le dire, ses désirs refoulés. Et c'est en murmurant le
nom du singe qu'elle meurt, face au pré où elle l'avait
enseveli
Comme Ruth, héroïne du Miracle des roses,
Mme Tissandier joue même à son insu les femmes
fatales, puisqu'elle est donnée comme responsable de
l'accident où se fait écraser le joueur d'orgue. Ruth
croyait au "miracle des roses" : Mme Tissandier se persuade que le
singe du saltimbanque est la réincarnation de celui qu'elle a
enterré - un fantôme de singe, qui l'obsède comme
un remords.
La nouvelle est placée
sous le signe du singe : Laforgue s'est amusé à
semer son récit de singes, c'est-à-dire de
signes, successifs. Le mari est persécuté dans
sa province parce qu'il est adepte de Darwin : "athée,
nihiliste, (...) descendons du singe, des abominations, quoi !". Le
professeur Dagnous, son collègue, est transformé en
singe par l'interversion de deux lettres, une erreur de
télégraphiste[12]. L'orang-outang d'Edgar Poe annonce
ensuite le singe du joueur d'orgue de barbarie, meurtrier comme lui.
Or, Mme Tissandier eut jadis un petit singe pour seul
confident : un ouistiti[13] nommé Papillon, qui meurt de
froid, et qu'elle refuse de laisser disséquer par son mari[14]. Celui du joueur d'orgue de barbarie est
un macaque[15]. Ici Laforgue semble commettre deux
erreurs : il nomme ce second singe Papillon, comme le oustiti,
lors de l'accident de circulation (le vagabond s'écrie : " Mon
singe ! où est Papillon ?"). Et à la fin de la
nouvelle, c'est un "oustiti", précise le texte, qui
s'élance sur Mme Tissandier, alors qu'il s'agit en fait du
macaque du vagabond. C'est la confusion des deux singes qui provoque
la mort attendue de l'héroïne : elle a prononcé le
nom de "Papillon", appelant ainsi sans le savoir le singe
caché dans les glycines - et qui apparemment portait le
même nom que le sien.
Les
Modèles
Cette nouvelle, comme Incomprise ou L'Amour de la
symétrie[16], n'est pas construite sur de "vieux
canevas", à la différence des Moralités.
Et comme Le Miracle des roses, elle est située, non
dans un passé de fantaisie, mais à l'époque
contemporaine. Elle s'appuie cependant sur plusieurs
modèles, tantôt explicites, tantôt implicites ; de
la même manière que les Moralités
légendaires, le texte de Laforgue renvoie ici à
d'autres textes, par allusions plus ou moins visibles.
Le premier modèle est indiqué par le titre qui
imite celui du recueil de Richepin Les Morts bizarres (1876,
recueil de quatre nouvelles étoffé par la suite), dont
Laforgue parle dans la lettre à Mme Mültzer où la
nouvelle apparaît sous le titre "Mort curieuse de la femme d'un
professeur de quatrième en province". Cette "mort curieuse",
calquée sur des "morts bizarres", est donc devenue dans la
revue belge une "mort étrange" : tous les synonymes y sont
passés
Les nouvelles de Richepin[17] sont des récits d'épouvante
et d'humour noir, des "contes cruels" dont plusieurs font
explicitement référence à Edgar Poe. Laforgue
connaît bien Richepin : en 1879, il lui a dédié
Memento, sonnet triste, un poème du Sanglot de la
terre (OC I, p. 419). Il le mentionne dans ses lettres
à partir de 1880 (OC I, p. 686), parle des "quatre
petits romans" de Richepin le 22 mai 82 (p. 782), cite des vers de
La Chanson des gueux en décembre 82 dans une lettre
à Ysaÿe (p. 811). Des Morts bizarres, il a
particulièrement retenu la nouvelle intitulée
Bonjour, Monsieur. Il s'agit d'une charge de l'écrivain
moderniste dédiée à André Gill. Semblable
au peintre du Chef d'oeuvre inconnu de Balzac,
l'écrivain Ferdinand Octave Bruat meurt sans avoir
publié son Oeuvre définitive, qui, partie du titre
Bonjour, Monsieur, est d'abord un sonnet, puis un drame, puis
un roman-fleuve en vingt-sept volumes, réduit ensuite à
dix volumes, puis cinq, puis deux, puis un, puis en nouvelle de cent
pages, puis en sonnet, que l'auteur trouve encore trop long... A
quatre-vingt-douze ans, il agonise en murmurant que toute la
modernité tient en deux mots : "Bonjour, monsieur" -
c'est-à-dire la formule la plus banale qui soit.
Un autre modèle est suggéré par le
pseudonyme choisi par Laforgue : il vise les Contes moraux et
Nouveaux contes moraux de Jean-François Marmontel
(1723-1799). Les contes de Marmontel, en dépit de leur titre,
sont gentiment immoraux, et cachent les polissonneries sous le
français gracieux du XVIIIe siècle. Ici Laforgue se dit
"Marmontel fils" comme, pour Salomé, il s'est voulu,
d'une certaine manière, "Flaubert fils" - un fils
irrespectueux.
Vient ensuite, justement, Flaubert. Si Laforgue a peu
parlé de lui, diverses oeuvres de Flaubert fournirent les
hypotextes de récits laforguiens : le début de
Stéphane Vassiliew imitait la célèbre
introduction de Madame Bovary, l'arrivée dans une
classe d'un "nouveau" de quinze ans. Hérodias et
Salammbô sont derrière Salomé,
Un coeur simple derrière Le Miracle des roses,
La légende de Saint Julien l'Hospitalier
derrière Hamlet .
Ici, le premier sujet apparent de la nouvelle - l'ennui d'une
provinciale qui s'étiole, déçue par son mariage
- renvoie bien sûr à Madame Bovary, dont
l'héroïne laforguienne s'inspire visiblement. Son terne
professeur de mari est lui-même un avatar de Charles Bovary,
avec ses "yeux à lunettes" et sa banalité. Son
métier de professeur est donné comme épuisant,
débilitant, routinier. Il ressemble à son cartable
"éreinté et flasque", toujours à raccommoder,
image pour le moins dévalorisante : "Rapetassait serviette
éreintée et flasque de son mari. Vingtième fois
au moins". On peut voir ici une certaine ironie
L'Emma de Flaubert, "blanche comme du linge" elle aussi,
soupirait : "Pourquoi, mon Dieu, me suis-je mariée ?" - et Mme
Tissandier : "Mariée, ah ! si à refaire !". Un joueur
d'orgue de barbarie, qui crache ostensiblement comme celui de
Laforgue, distrayait Emma Bovary de son ennui au chapitre IX du roman
de Flaubert. Comme Emma, Mme Tissandier est incurablement romantique
; elle enterre son singe par une nuit de mai, "aux roulades d'un
rossignol, aux diamants des lucioles". Comme Emma, elle soupire, elle
frissonne, elle rêve : "Oh ! s'en aller !", songe à se
suicider en se jetant du balcon. Enfin, la nouvelle de Laforgue est
placée par la revue belge sous le titre général
de "Drames de province", ce qui, plus encore qu'un modèle
balzacien, rappelle le sous-titre de Madame Bovary : "Moeurs
de province".
D'autres modèles ponctuels ou allusions s'ajoutent
à ceux-ci. D'abord, Manette Salomon des frères
Goncourt (1867) : le singe "Papillon" de la nouvelle provient sans
aucun doute du singe Vermillon d'Anatole dans Manette Salomon.
Ce roman est mentionné par Laforgue dans une lettre de mars
1881 (OC I, p. 697). Comme Vermillon, Papillon meurt de froid
sur un calorifère, comme Vermillon (au chap. CI) il est
enterré nuitamment dans la nature, au clair de lune, par sa
maîtresse désespérée. Et Vermillon est un
macaque, comme le singe du joueur d'orgue de la nouvelle.
Il faut aussi citer bien sûr le modèle d'Edgar
Poe, dont Double assassinat dans la rue Morgue (1841),
nouvelle traduite par Baudelaire en 1855, apparaît
explicitement dans le texte, résumé en "rue
Morgue". Les Fleurs du mal de Baudelaire ont pu inspirer
un passage de la nouvelle : "Dans la cour, scieur de bois,
prolétaire, geignait en mesure, les bûches tombant une
à une, sonores". Cette phrase est une mise à plat du
poème LVI de "Spleen et Idéal", Chant d'automne
: "J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
/ Le bois retentissant sur le pavé des cours / (...)
J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe"...
Le spleen, mot baudelairien par excellence, apparaît deux fois
dans la nouvelle ainsi que son quasi-synonyme, "mélancolie".
Laforgue souligne dans ses notes sur Baudelaire que le poète a
"apporté à la littérature le Spleen et la
maladie", et parmi ses trouvailles "modernes" relève "le bois
qu'on scie en bûches qui retentissent sur le pavé des
cours". A partir de 1881, les lettres de Laforgue le disent en "crise
de re-amour pour Baudelaire" (OC I, p. 693) : "comme il a
compris l'automne !". Le vers final de Chant d'automne est
cité dans une lettre à Henry de décembre 1881.
Enfin, un des refrains de la nouvelle, "rancoeur et idéal"
("rancoeur, idéal autrefois, comprenez ?", puis "cuisine,
rancoeur, idéal, toujours !", enfin "toujours idéal et
rancoeur, voyez ?"), pourrait renvoyer au titre de "Spleen et
idéal", la partie la plus célèbre des Fleurs
du mal.
La nouvelle contient enfin des allusions explicites non plus
à la littérature, mais à deux airs
d'opéra extrêmement populaires. Le premier est "La donna
è mobile" de Rigoletto, qui ponctue le récit
à trois reprises, d'abord lointain, puis se rapprochant, enfin
"devant la maison" de l'héroïne. Cet air est donné
comme un reproche du joueur d'orgue à qui
l'héroïne a résisté, et qui la poursuit de
sa vengeance ("Te revaudrai ça, ma belle !"). L'air de
Rigoletto a dans l'opéra de Verdi une fonction
d'antithèse dramatique : il chante l'inconstance de la femme,
mais on le réentend alors que Gilda, séduite et
abandonnée, agonise à la fin de l'opéra.
Le deuxième opéra est Mignon d'Ambroise
Thomas (1866), d'après le personnage de Wilhelm Meister
de Goethe. Ce personnage avait déjà inspiré
Laforgue pour sa toute première oeuvre connue : dans sa
pièce Tessa (1877), la petite mendiante est une
variante du personnage de Mignon, et comme Mignon, Tessa feint de
dormir pour écouter celui qu'elle aime en secret. Ici, la
nouvelle fait allusion à l'air le plus connu de l'opéra
: "Connais-tu le pays où fleurit l'oranger ?". Mais cet air
est bizarrement rapproché de celui de Rigoletto dans
une sorte de court-circuit du narrateur - à moins qu'il ne
s'agisse d'un discours indirect libre de l'héroïne - de
façon pour le moins désinvolte. Le joueur d'orgue de
barbarie, dit le récit de Laforgue, "ne se lassait pas de
moudre 'la donna e mobile'. Sur son épaule, un macaque
grignottait, vif et chauve, une pelure d'orange. (Orange,
connais-tu le pays ? toujours idéal et rancoeur, voyez
?)". L'air de Mignon, acrobatiquement appelé ici par une
pelure d'orange[18], est certes mieux assorti à la
nostalgie et aux plaintes de l'ennuyée femme de professeur que
celui de Rigoletto. Mais ces deux airs d'opéra
pourraient donner l'être secret de l'héroïne,
suspendue entre l'envie de changer (de mari) et la nostalgie d'une
vie rêvée.
Ces allusions, perceptibles ou non par le lecteur suivant ses
compétences, placent le récit dans le champ culturel.
Leur fonction n'est pas de l'ennoblir, d'en faire un objet
hyper-littéraire et prestigieux, comme c'est le cas pour
certains textes décadents. L'intéressant est qu'elles
coexistent avec une narration oralisée, une mise en avant de
l'énonciation et un humour constant, appuyé sur un
procédé tout particulier. Cela situe Laforgue quelque
part à mi-chemin entre Alphonse Allais et Jean Lorrain.
« Trop
long à raconter
»
L'oralité de la nouvelle a été mise en
évidence par la lecture à haute voix, en public, de
Wyzéwa, qui s'est ainsi, d'une certaine façon,
substitué à Laforgue pour singer le narrateur du texte.
Les intrusions de l'auteur dans le récit sont chères
à Laforgue, on le sait depuis les Moralités :
lui-même souligne dans une lettre ses "drôles
d'incidentes" (à Lindenlaub, avril 1886, OC II, p.
841). Intrusions souvent peu discrètes : "la
vérité me fait un devoir", dit-il par exemple,
"d'approuver Mme Lalande, entre deux parenthèses ; bien que,
personnellement, cette plaisanterie d'une petite femme rose sur un
grave professeur ne saurait me frapper que comme on frappe une
carafe, c'est-à-dire que me laisser froid". On notera que les
parenthèses annoncées ici n'existent pas ; mais
d'autres parsèment le récit, Laforgue appréciant
cette ponctuation pour achever ses phrases sur une note moqueuse,
particulièrement en fin de paragraphe. Comme dans les
Moralités, le narrateur commente son histoire, souvent
entre parenthèses. Il se moque de la province et la
méprise : "(le vulgaire, savez !)", ajoute, lors de
l'enterrement nocturne du singe : "Très touchant", ou raille
l'héroïne qui croit à l'âme des bêtes
: "(comme si pas assez des nôtres)".
Parallèlement, une autre voix narrante fait des appels
au lecteur : "Comprenez ?" - "savez ?" - "voyez ?" - "avez
deviné, n'est-ce pas ?"- "Saisissez bien, maintenant". Ce
narrateur professoral - justifié par la profession de M.
Tissandier - joue les maîtres d'école pour un
lecteur-élève : "Je reprends", dit-il. Le cours du
récit est ainsi secoué par ces incidentes qui
l'éparpillent, effet renforcé encore par l'usage
fréquent des alinéas qui émiettent le texte en
petits paragraphes. On trouve ce procédé dans Les
Morts bizarres de Richepin.
Mais ce narrateur moqueur ne répugne pas pour autant
aux mots d'auteur, aux métaphores et comparaisons parfois
inattendues et hétéroclites : l'héroïne est
"pâle comme un oeuf", ce qui n'est guère
poétique, mais ses doigts sont aussitôt dits
"transparents comme de l'ambre", ce qui l'est davantage. Une jolie
comparaison emprunte au quotidien pour rendre les pensées
d'une Mme Tissandier toute à sa couture :
Une dépêche
peut retourner à neuf toute une existence, comme on retourne
une manche d'habit fanée à l'extérieur !
Tous les tics des Moralités sont
déjà là : les inventaires, les effets de
refrains, les phrases nominales, les parataxes, les rimes
("Résignation sans compagnon, roquet, perroquet"). Mais il y a
ici quelque chose qui n'apparaît guère dans les
Moralités : la suppression systématique des
articles, des pronoms personnels, des sujets des verbes ou des
prépositions, suppression sur laquelle repose l'essentiel de
l'humour de la nouvelle et l'aspect bizarrement
télégraphique de son style ; tout se passe comme si le
télégramme du collègue de Pau donnait la
clef de l'écriture de la nouvelle entière... On
pourrait se demander si Laforgue connaissait Les papiers posthumes
du Picwick Club de Dickens (1837), où apparaît un
personnage s'exprimant exclusivement en style
télégraphique.
Ce procédé me paraît sans autre exemple
dans les récits de Laforgue, ce qui laissera le laforguien
perplexe. On ne le trouve guère que dans la Grande
complainte de la ville de Paris, motivé par l'effet
d'inventaire : "Que tristes, sous la pluie, les trains de marchandise
!". Rien de semblable dans Stéphane Vassiliew ni dans
Amours de la quinzième année, récit
pourtant tout aussi humoristique, mais dont la narration reste
traditionnelle. Par contre, on trouve des procédés
voisins dans les lettres de Laforgue, par exemple dans sa description
d'un tableau : "une bonne avec son enfant, bleu, vert, rose, blanc,
soleil" (OC I, p. 718) ou dans ses notes sur l'inauguration du
Lion de Belfort : "place d'Enfer, Observatoire, fête foraine"
(Feuilles Volantes, p. 34). Ce procédé
s'explique bien évidemment pour des notes prises au vol et non
encore refondues pour devenir des morceaux littéraires. En
l'absence du manuscrit de notre nouvelle, comme le souligne
Jean-Louis Debauve, on pourrait imaginer qu'elle n'est qu'un premier
jet, que Laforgue aurait peut-être repris par la suite en
supprimant les élisions - mais il est certain qu'alors le
récit aurait perdu l'essentiel de son humour et de son
originalité. Rien par ailleurs dans le texte que nous avons ne
donne l'impression d'un brouillon.
Cependant ces suppressions ne sont pas constantes. Parfois, le
procédé disparaît pendant plusieurs paragraphes,
pour réapparaître en rafale. La même phrase peut
l'utiliser d'abord pour faire ensuite figurer normalement les
articles. Par exemple, à l'avant-dernier paragraphe :
"affolé tumulte maître écrasé", dit le
texte à propos du singe ; mais avant et après ce
passage, les articles sont réintroduits ("le singe du joueur
d'orgue", "blotti dans les glycines"). Cela donne aux phrases de
curieux effets d'accélération puis de ralentissement :
Lui, malgré maman
furibonde, soeur aînée dégoûtée et
les trois autres impassibles, avait dérangé M. le maire
à la mairie du Panthéon.
Parfois, le procédé est
motivé par une sorte de flux de conscience qui retrace les
pensées de Mme Tissandier en discours indirect libre :
"Maintenant, maman à lui morte, soeurs à Paris (...)
Que longtemps n'avaient écrit ! (...) Résignation sans
compagnon, roquet, perroquet"... Une bonne partie de la nouvelle
pourrait être mise ainsi au compte de l'héroïne :
tout ce qui concerne la mélancolie de la rentrée et les
évocations de son passé de professeur de piano -
à ceci près que les formulations paraissent bien
bouffonnes pour cette âme poétique et exaltée :
"Malheureusement mourut, rentra dans le grand dodo"
Ce procédé d'élision de ce qui
paraît superflu pour la compréhension de l'histoire est
une façon de tordre le cou au côté convenu
(à l'"air connu") des récits. Et, peut-être, de
tordre le cou à la littérature en
général. Ce sont des phrases parlées, des
tournures familières, des économies de mots que
l'oralité justifie : "Ca venait de Pau, c'était
signé Dagnous". Ou encore : "Dès la deuxième
année, élections, histoires politiques sur son compte
à lui. Demande un peu !". L'incipit de la nouvelle est un
modèle du genre :
Ciel par trop maussade et
rancunier délugeait en aiguilles grises depuis la veille. Et
déjà crépuscule fin septembre s'insinuait,
derniers parapluies de la sortie de l'arsenal
Le tableau initial, par trop senti comme
un cliché, est ici mis à mal, liquidé en
quelques mots hâtifs par un narrateur que tout cela ennuie. Au
lecteur (ou à l'auditeur) de rétablir ce qui manque. On
pourrait supposer que l'auteur ait été
réellement pressé de rendre sa copie ; ou songer
à une lassitude de la narration, comme s'il était trop
fatigant de mettre partout les articles et d'articuler des phrases
complètes. Des "etc." ponctuent de même le récit[19] : ils remplacent des mots attendus,
soulignent la banalité des phrases et des situations : "ricana
surnoisement galanteries de grand chemin, qu'elle devait sentir bon,
etc.". Ou : "Comment arrivé ? Tiens ! Ah ! mon Dieu ! etc.".
Un dernier et étonnant "etc." clôt le récit ; la
phrase finale renvoie au titre, bouclant ainsi la boucle de la
nouvelle, mais s'en moquant par la même occasion : "Saisissez
bien, maintenant, titre ! Mort étrange, etc." Le
narrateur a fait son travail. On attend presque le "OUF !"
écrit en lettres capitales par Laforgue à la fin de sa
traduction de l'article allemand du Docteur Treu.
Laforgue invente ici le récit économique,
qui ne fait perdre de temps ni à l'auteur ni au lecteur :
"revenait bredouille, averse, mauvaise humeur". "En bas, fille de la
propriétaire élaborait confiture de coings, parfums
banaux". "Joueur d'orgue, qui ne voyait rien, (...) pas le temps de
se garer de la voiture". Ou encore : "Mari, gens, médecin, -
inutile, rien". Et surtout, au milieu de la nouvelle, ce : "Trop long
à raconter" qui résume l'ensemble du
procédé et le met à nu...
Telle qu'elle nous est narrée, l'histoire se trouve
ainsi privée de tout sérieux, sapée constamment
par une énonciation facétieuse, et tout effet de
mimesis s'en trouve anéanti. Mort étrange d'un
récit qui se moque de lui-même et semble vouloir en
faire le moins possible. On comprend mieux la dilection de Laforgue
pour le conte de Richepin dans lequel un auteur finissait par
condenser un roman de vingt-sept tomes en ces deux mots : Bonjour,
Monsieur.
Université de Bordeaux III
Jules Laforgue
Les Drames de province
Mort étrange de Mme Tissandier, femme de ce professeur
d'histoire naturelle
Ciel par trop maussade et rancunier délugeait en
aiguilles grises depuis la veille. Et déjà
crépuscule fin septembre s'insinuait, derniers parapluies de
la sortie de l'arsenal, pataugeant dans la boue jaune ocreuse
tritocarbonate de fer de la rue de la Gare, la plus
piétinée par dessous le balai de cette petite ville du
Midi.
Au coin du balcon, derrière une explosion
attardée de glycines d'un vert anémique, Mme
Tissandier, cassée en deux, pâle comme un oeuf, cousait
de ses doigts fins transparents comme de l'ambre. Rapetassait
serviette éreintée et flasque de son mari.
Vingtième fois, au moins. Rancoeur, idéal autrefois,
comprenez ?
Près d'elle, boulotte, ferme et rose, son
inséparable, Mme Lalande, femme du professeur de
comptabilité et arpentage, tricotait un fichu au crochet
d'ivoire.
Ce soir là, rentrée internes au lycée;
omnibus d'hôtel passant au galop, claquant du fouet, chahutant
les malles de la plate-forme, avec cargaison d'internes en
livrée, un, parfois entrevu dormassait sur son sac à
linge, jouant le vanné de la noce suprême.
Tu verras, soupira Mme Tissandier dans un
bâillement étouffé, ça te semblera tout
drôle ensuite, après ce gros crochet, de travailler avec
un petit crochet d'acier.
J'en ai fait un bon morceau depuis hier, dis ? fit Mme
Lalande après un silence.
Oh ! tu auras fini le fond avant la nuit, tu pourras
commencer tes entre-deux.
Tu crois, Claire aussi se fait un fichu, mais elle,
elle commence par faire une chaînette et travaille
là-dessus jusqu'à ce que les quatre côtés
soient égaux.
Oui, je sais, mais il vaut mieux travailler un fichu en
rond, parce qu'autrement, après, ça fait des pointes.
Mme Tissandier se redressa, secouée de ses
palpitations, prit un petit flacon dans son panier à ouvrage
et avala deux granules de digitaline.
Tu te tueras, fit Mme Lalande, tu devrais remplacer ces
granules par des infusions de muguet, je t'assure.
Elles se turent. Un orgue de Barbarie, encore loin, se
lamentait, chantant que "la donna è mobile", ce qui
faisait hurler les chiens de garde de ces maisons perdues à
l'extrémité de la ville.
En ce moment, parut, ouvrant la grille, un gamin en vareuse
bleue des employés du télégraphe. Et d'en bas,
il appela : pour M. Tissandier !
Une dépêche pour mon mari ! mon Dieu ! Une
dépêche peut retourner à neuf toute une
existence, comme on retourne une manche d'habit fanée à
l'extérieur !
Mais cette trouée d'azur à leur ciel de province
- et à leurs ciels de lit - se reboucha vite.
Ca venait de Pau, c'était signé Dagnous. Et
elles éclatèrent de rire. Ce Dagnous, professeur
d'histoire naturelle au lycée de Pau,
télégraphiait à son collègue Tissandier :
"Dès sujet intéressant à disséquer
à l'hôpital, fais-moi signe". Au
télégraphe on avait transposé le g de signe,
d'où singe, "fais-moi singe !"
Fais-moi singe ! éclata Mme Lalande, toute rose,
c'est qu'il l'est déjà pas mal !
La vérité me fait un devoir d'approuver Mme
Lalande, entre deux parenthèses ; bien que, personnellement,
cette plaisanterie d'une petite femme rose sur un grave professeur ne
saurait me frapper que comme on frappe une carafe,
c'est-à-dire que me laisser froid.
Mme Tissandier, elle, se mit à rire presque
convulsivement, et pâle, ne s'arrêta que pour
s'ingérer deux nouvelles granules de digitaline. Elle se
raidissait pour ne pas étouffer. Quand ce fut passé.
Voyons, tu veux te tuer, et pour ce vilain singe ! fit
Mme Lalande, la câlinant d'un sourire potelé.
Tiens ! te souviens-tu qu'un jour, à la foire de
Sainte-Thérèse, nous avons consulté une
somnambule qui m'a prédit que je serais tuée par un
singe ?
Soit, fit en riant Mme Lalande, mais le singe de Pau
est trop laid. Je préfèrerais encore celui de la rue
Morgue d'Edgard Poe !
Et elle ajouta, riant de plus belle : Pau, Edgard Poe ? C'est
presque un calembour, tout au moins une rencontre.
Un moment après, le soir tombant
décidément, elle remit son ouvrage dans son petit sac
de cuir et, après avoir embrassé son amie, s'en alla,
disant :
Je viendrai demain, nous ferons des caramels.
Bon, tu apporteras de la mélasse et des amandes.
Et Mme Tissandier resta seule, assise dans son coin, oubliant
son aiguille, dans le cuir de la serviette, vers des songeries plus
qu'éternelles.
Pour la onzième fois, cette mélancolie de la
rentrée du lycée, du recommencement du chapelet
monotone de l'année scolaire, octobre, novembre,
décembre, janvier, février, mars, avril, mai, juin,
juillet, août, et alors le spleen des vacances dans
l'accablement des après-midi à coudre au balcon, en
rêvant de voyages aux sifflets poignants de la gare à
côté. Depuis onze ans, elle inculquait piano,
méthode Kalkbrenner, demoiselles variées, son mari
inculquant zoologie, botanique, minéralogie, physique et
chimie à générations de cancres en uniforme.
Justement le mari rentre. Si banal de tournure, que des gens
qui ne l'avaient jamais vu l'auraient reconnu. Boîte verte
à herboriser au dos, en guitare ; revenait bredouille, averse,
mauvaise humeur. Il s'approche et, de ses yeux à lunettes,
flaire le raccommodage :
Que ce soit solide, hein ? Voilà dix ans qu'elle
se déchire, il est temps que ça cesse.
Puis, passe à côté, préparer pour
classe de demain, paperasses et livres froissés par les sueurs
des doigts aux classes de juin.
En bas, fille de la propriétaire élaborait
confiture de coings, parfums banaux. Dans la cour, scieur de bois,
prolétaire, geignait en mesure, les bûches tombant une
à une, sonores.
Mariée, ah ! si à refaire !
Simple histoire, à Paris. Lui, avec maman et quatre
soeurs, rue Gay-Lussac, préparait licence. Elle, en robe
douce, bouche mignonne et yeux aimants, venait inculquer piano aux
quatre soeurs huit mains ! méthode Kalkbrenner,
savez ?
Vieille histoire, digne de cet orgue de Barbarie qui se
rapprochait, continuant à se faire l'interprète de
François 1er, musique de Verdi "la donna è mobile".
N'y a rien à rétamer, madame !
Non.
(C'est le rétameur qui passe, voûté sous
ses batteries de cuisine Cuisine, rancoeur, idéal,
toujours !)
Je reprends. Lui, malgré maman furibonde, soeur
aînée dégoûtée et les trois autres,
impassibles, avait dérangé M. le maire à la
mairie du Panthéon. Non par honnêteté,
réparation-pièce-Gymnase ! mais faible, jeunesse
étiolée dans les salles d'étude sentant le
renfermé, ivre de la révélation des tendresses
nouvelles.
Et venus échouer ici, trou de province
arriéré, cancans infâmes, mesquinailleries,
chroniques d'officiers de garnison.
Dès la deuxième année, élections,
histoires politiques sur son compte à lui. Demande un peu !
Lui, si bénévole et terne ! Enfin : on se confiait
athée, nihiliste nihil, rien, savez ? descendons
du singe, des abominations quoi ! Deux camps dans la ville. L'un
enleva : à lui, répétitions ; à elle,
demoiselles Kalkbrenner. L'autre camp, protection humiliante,
demandant répétitions et Kalkbrenner pour afficher ses
opinions. Trop long à raconter, mais bien humiliant, enfin.
Bref, douze ans ici, et plus d'espoir.
Maintenant maman à lui morte, soeurs à Paris,
près d'une tante, rejetant Sainte-Catherine sur mariage
fraternel. Que longtemps n'avaient écrit ! même la
cadette, si douce...
Après quatre ans, un fils. Rêves ambitieux sur sa
barcelonnette.
Oh ! pas de professorat ; trop esclave dans cette partie !
tant d'autres carrières... Malheureusement mourut, rentra dans
le grand dodo.
Et depuis, ah ! solitude absolue, tonneau des Danaïdes du
spleen et de la résignation.
Résignation sans compagnon, roquet, perroquet, chat ou
ménage de canaris.
Autrefois, seulement, avait eu un ouistiti, Papillon
c'était son nom cocasse et fantaisiste, mort,
après une agonie poussive de deux ans à toussotter,
perché mélancoliquement en des flanelles sur le
calorifère de la cuisine. Le mari avait voulu disséquer
ce petit cadavre crispé. Elle l'avait dérobé et
enterré, par une nuit de mai, dans le pré à
côté, aux roulades d'un rossignol, aux diamants des
lucioles. Très touchant. D'ailleurs, lisait bouquins spirites,
croyait âme des bêtes (comme si pas assez des
nôtres).
Cet orgue de Babarie était devant la maison,
maintenant. L'homme, un Catalan comme tous ses confrères dans
cette région, le sombrero rabattu sur les yeux, ne se
lassait pas de moudre "la donna è mobile". Sur son
épaule, un macaque grignottait, vif et chauve, une pelure
d'orange (Orange, connais-tu le pays ? Toujours idéal
et rancoeur, voyez ?).
Ce joueur d'orgue catalan, pas un inconnu pour elle.
Un jour, quatre ans de ça, juin, était
allée seule voir nourrice et bébé dans le voisin
village de Cazières. Revenait à pied,
crépuscule. D'un tournant de route, homme en haillons, portant
besace, était sorti. Et peu rassurant, s'était mis
à la suivre. Un moment, s'approcha de quelques pas, et ricana
sournoisement galanteries de grand chemin, qu'elle devait sentir bon,
etc. Mais voyant que, sans se retourner et sans se hâter, la
dame serrait nerveusement dans sa main un canif à quatre lames
en étoile, s'était éloigné, lui criant de
loin : "Te revaudrai ça, ma belle !".
Quatre ans de ça. Et depuis l'homme venait souvent
comme aujourd'hui avec sa caisse. Elle, chaque fois jetait un sou
qu'il empochait après avoir craché dessus avec un
regard oblique bien à tort, je l'avoue.
Donc, comme d'habitude, elle allait jeter son sou qu'il
empocherait, comme toujours, après l'avoir souillé. Un
char de paille conduit par soldats de la remonte arrivait, lent ; et
derrière lui, masquée, au galop, une capricieuse
voiture de dressage du haras. Comment fit ? Joueur d'orgue, qui ne
voyait rien, attendant son sou et préparant sa salive
coutumière, pas le temps de se garer de la voiture de dressage
qui se démasquait, et renversé avec son orgue
défoncé, au milieu de deux ou trois cris et jurons.
Aussitôt cris, gens aux portes, attroupements, questions.
Comment arrivé ? Tiens ! Ah ! mon Dieu ! etc. (le vulgaire,
savez !).
Lui hurlait : c'est elle ! la petite avec son sou ! Mon singe
! où est Papillon ? puis disparut, brancard
improvisé, vers l'hôpital, avec son orgue en
pièces.
Le calme revint, et la nuit.
Son mari travaillant pour demain à la lampe, elle
revint s'accouder, au coin du balcon donnant sur le pré et la
gare, dans les glycines.
Encore un jour de moins. Un train sifflait là-bas,
emportant les derniers couples heureux fuyant les casinos
trempés de Luchon et Cauterets.
Demain recommencement de l'année scolaire. Et toujours
ainsi, tout dit pour elle. Mourrait dans ce trou, ayant eu quelque
chose là, nul ne l'ayant jamais su.
Elle frissonnait sous le serein qui embrumait le pré.
Son mari se couchait, elle irait le rejoindre tout à
l'heure.
Oh ! s'en aller !
Elle entendait son coeur battre à coups énormes
et fous.
Si elle se suicidait, elle serait punie et n'irait pas dans la
sphère des âmes où elle retrouverait son enfant,
mais dans la sphère retrouvée des métempsychoses
ratées, où elle retrouverait son singe Papillon.
Elle prononça faiblement, machinalement, comme perdue :
Papillon.
Et soudain, horreur ! sentit sa main saisie par une petite
main velue et vit un ouistiti s'élancer des touffes de
glycine, sur elle.
Un cri suraigu, qui couvrit le sifflet d'une locomotive, et
foudroyée d'un frisson, elle s'affaissa, la bouche
barbouillée de son sang d'anémique. Rupture,
anévrisme, avez deviné, n'est-ce pas ?
Mari, gens, médecins, inutile, rien.
Or, c'était le singe vengeur du joueur d'orgue ! qui,
affolé tumulte maître écrasé, avait
grimpé au balcon, et blotti dans les glycines avait attendu la
nuit pour aviser.
Saisissez bien, maintenant, titre ! Mort
étrange, etc.
[1] L'Art moderne, 28 avril 1889. La nouvelle de Laforgue avait été lue en public par Wyzéwa pour illustrer sa conférence sur "Les origines de la littérature décadente".
[2] Quinzaine littéraire du 1er
septembre 1997 : "Une nouvelle inconnue de Jules Laforgue". Le titre
donné par Laforgue à sa nouvelle : Mort
étrange de Mme Tissandier, femme de ce professeur d'histoire
naturelle y est précédé d'un titre
général : Les Drames de province.
[3] A moins que, comme l'ont
suggéré Jean-Louis Debauve et Daniel Grojnowski, il ne
s'agisse là que du premier titre des Deux pigeons ;
mais rien n'est sûr : "incomprise" pourrait aussi bien servir
de titre à notre nouvelle, et l'adjectif peut qualifier bon
nombre d'héroïnes laforguiennes, de Colombinette de
Pierrot fumiste à Elsa ou Andromède des
Moralités... Villiers de L'Isle-Adam publiera dans le
Gil Blas en 1888 L'Incomprise, qui fera partie des
Nouveaux Contes cruels.
[4] La Vie moderne a publié en
1880 et 1881 Les Fiancés de Noël, Tristesse de
réverbère, Le public des dimanches au Salon,
et publiera à la mort de Laforgue, en août 1887,
Amours de la quinzième année. Tous ces
textes se trouvent dans le tome I des Oeuvres
complètes, Lausanne, L'Age d'Homme, 1986 (désormais
: OC I).
[5] OC
I, p. 801.
[6] OC
I, p. 806.
[7] Néologisme laforguien fait sur le
même modèle qu'éternullité
(mesquineries + railleries).
[8] L'élève qui joue à
la rentrée des classes le noceur éreinté, "le
vanné de la noce suprême" est un élément
ponctuel commun à Stéphane Vassiliew et à
Mort étrange.... Dans Amours de la quinzième
année, la bien-aimée a une fenêtre
"tapissée de glycines", comme le balcon de Mme Tissandier.
[9] "Octobre m'a toujours fiché dans
la détresse", OC II, p. 193.
[10] Dans un "Dimanches" des Fleurs,
"ce piano, ce cher piano" voisine avec un orgue de barbarie : OC II,
p. 172.
[11] C'est-à-dire d'une voyante, dans le vocabulaire de l'époque.
[12] Maupassant fera la même
métathèse signe/singe, de façon implicite, dans
sa nouvelle Le Signe, publiée en 1886, dans laquelle
une coquette infantile fait un signe à un passant qui
la prend pour une prostituée ; elle avoue ensuite avoir le
cerveau d'un singe, à l'instar de toutes les femmes...
[13] Singe d'Amérique du Sud de 20 cm
environ, précise le dictionnaire.
[14] La dissection apparaît aussi dans
le télégramme du collègue de Pau : pour les
professeurs de la nouvelle, les animaux familiers ne sont que des
corps à disséquer.
[15] Singe d'Asie de 50 cm environ, qui permit
la découverte du facteur rhésus.
[16] Laforgue le précise dans sa lettre du 3 juin 1886, OC II, p. 852.
[17] Rééditées en 1980 par Francois Rivière aux Nouvelles Editions Oswald, dans la collection "Les oiseaux de la nuit".
[18] Même procédé plus bas : les mots "batteries de cuisine" appellent aussitôt la réflexion : "Cuisine, rancoeur, idéal, toujours !".
[19] Même procédé dans
Salomé.