Mireille Dottin-Orsini

 

 

 

« Trop long à raconter… » ou : première étude de Mort étrange de MmeTissandier, femme de ce professeur d'histoire naturelle

 

 

 

 

J

ean-Louis Debauve, grand découvreur de textes laforguiens égarés, a récemment révélé aux lecteurs de la Quinzaine littéraire cette nouvelle de Laforgue qu'il a retrouvée dans la revue bruxelloise L'Art moderne[1], présentée et annotée[2]. Il reste à souhaiter que réapparaissent ainsi d'autres nouvelles encore inconnues, sinon par leur titre mentionné dans une lettre : L'Amour de la symétrie, Corinne au cap Misène, Malbrough s'en va-t-en guerre et Incomprise[3] ... La nouvelle publiée par Jean-Louis Debauve prend place parmi les récits dits "de jeunesse" (1881-1882), expression trompeuse puisque trois à quatre ans au maximum les séparent des Moralités légendaires. Nous possédons à présent un nombre significatif de textes en prose achevés de Laforgue (une douzaine), qui permet de se pencher sur son esthétique du récit court ainsi que sur son évolution, de Stéphane Vassiliew, la plus longue nouvelle - on pourrait parler de petit roman en vingt chapitres - aux Moralités, qui sont plutôt des contes, mais que Laforgue appelle invariablement "nouvelles" dans sa correspondance. Ceci pour rappeler s'il était besoin que Laforgue n'est pas exclusivement poète et que l'on peut rêver, pour des Oeuvres complètes du futur, d'une section "contes et nouvelles" qui en serait l'illustration.

 

            La seule mention connue de notre texte se trouve dans une lettre à Mme Mültzer. Le 13 octobre 1882, Laforgue annonce à sa correspondante qu'il porte à La Vie moderne[4] "un sonnet sur novembre et une nouvelle courte intitulée : Mort curieuse de la femme d'un professeur de quatrième en province". Ce premier titre est d'ailleurs plus satisfaisant que celui qui sera finalement retenu.

 

            En septembre 1882, de Tarbes, Laforgue avait adressé à Gustave Kahn cette exclamation pour le moins insolite : "que la province est intéressante !" ; mais pour Mme Mültzer, il rectifie : "Je suis ici en pleine province (...). On ne vit ici que des cancans, qu'on colporte de rue en rue (...) pas même la force d'observer ce que je vois, de noter ce que j'entends"[5]. On apprend incidemment que sa soeur Marie prenait à Tarbes des leçons de piano chez une Madame Labaste[6]... Comme Stéphane Vassiliew ou Le Miracle des roses, notre nouvelle est une chronique de petite ville de province, et à défaut de Tarbes, Pau, Bagnères de Luchon et Cauterets y apparaissent explicitement.

 

            Sous des dehors plaisants, cette nouvelle est extrêmement construite et travaillée, et rien moins que simple ; nouvelle à tiroirs, texte piégé, plus proche des expérimentations des Moralités que de Stéphane Vassiliew, elle annonce leurs procédures compliquées - avec cependant, nous le verrons, un trait original qui, de façon assez étonnante, ne réapparaît pas dans les autres textes de Laforgue que nous connaissons.

 

 

La nouvelle dans l'oeuvre

 

            Confronter cette nouvelle à l'ensemble de la production de Laforgue permettrait, s'il en était besoin, de justifier son attribution au poète, puisqu'il a choisi de la signer d'un pseudonyme humoristique : "Marmontel Fils".

 

            Comparée à Stéphane Vassiliew, au ton sérieux et directement pathétique, notre nouvelle est plus méchante et plus ironique envers le "trou de province arriéré", ses "cancans infâmes", ses "mesquinailleries"[7]. La routine de l'année scolaire, la mélancolie des rentrées sont ici vues du côté du professeur (ou plutôt de sa femme), non du côté des élèves, mais la structure est la même que dans le récit de 1881 : partant du calendrier monotone des années de lycée, les deux textes culminent pareillement sur la péripétie, seule action véritable, de l'arrivée inopinée du cirque (Stéphane Vassiliew) ou du joueur d'orgue de barbarie (Mort étrange...), qui provoque la mort du héros comme de l'héroïne[8].

 

            Elle accumule les notations de vie stagnante comme Tristesse de réverbère, Hamlet, Persée et Andromède et surtout Salomé : l'arrivée des Princes du Nord procure au Tétrarque ennuyé la même peur délicieuse et vite déçue ("piètre alerte") que le télégramme pour Mme Tissandier, un faux espoir de catastrophe... Juliette des Deux pigeons rêve d'"idéales intrigues" et est "en mal de roman", proche en cela de Mme Tissandier, qui de plus est exsangue, pâle, transparente comme Ruth ou Salomé. Elle frissonne - comme toutes les héroïnes laforguiennes. Elle a le coeur qui bat trop fort et meurt d'une maladie de coeur, comme la mère du Petit hypertrophique ; elle connaît les "Petites misères d'octobre" des Fleurs de bonne volonté[9] ; l'"éternel canevas" des jeunes filles est devenu ici racommodage et crochet de jeunes femmes qui s'ennuient. Elle connaît le "tonneau des Danaïdes du spleen et de la résignation" et la Complainte du pauvre chevalier-errant pourrait être la sienne : "Ah ! suis-je née, infiniment, pour vivre ici ?", sans parler des langueurs domestiques de la Complainte des pianos : " O mois, ô linges, ô repas !".

 

            Le train qui emmène les derniers couples fuyant les casinos déserts nous rappelle que les casinos laforguiens sont toujours des casinos qui ferment, de la Ballade de retour à la Complainte de l'organiste de Notre-Dame de Nice en passant par la Complainte de l'orgue de barbarie et les Dimanches des Fleurs de bonne volonté ... Et bien sûr, comme dans toute l'oeuvre, on trouve ici, accompagnant l'ensemble du récit, le piano et l'orgue de barbarie, musiques fondamentales de Laforgue[10], l'une au féminin (le piano), l'autre au masculin (l'orgue).

 

 

Les sujets

 

            Le sujet le plus visible de la nouvelle concerne l'habitude, la routine, la banalité chères à Laforgue : en un mot, l'ennui de la vie de province pour une jeune femme qui perd coup sur coup, en l'espace de trois paragraphes, son seul enfant et son petit singe ; dotée de plus d'un mari peu romanesque qui va se coucher sans elle après avoir préparé ses cours, et dont les seules paroles sont désagréables.

 

            Là-dessus, une intrigue véritable, construite, annoncée d'abord par le titre, puis dans le texte par le "Tu te tueras" de Mme Lalande et la prédiction d'une somnambule[11] : Mme Tissandier doit mourir à cause d'un singe. Schéma traditionnel : une prédiction étonnante est posée (comment la femme d'un professeur de province française pourrait-elle se faire assassiner par un singe ?) pour être ensuite réalisée par des voies tortueuses, grâce à l'astuce du récit, que soulignent d'ailleurs les derniers mots du texte. Du moins, cette histoire serait conventionnelle si l'intérêt de la nouvelle était là, et si elle était racontée dans la transparence d'un premier degré, ce qui n'est pas le cas.

 

            Il s'agit aussi d'une histoire de vengeance : un vagabond libidineux et repoussé se venge quatre ans après par singe interposé et fait mourir, après l'avoir obsédée de son orgue de barbarie, celle qui l'avait jadis tenu en respect de son canif "à quatre lames en étoile". Il réalise ainsi la prédiction de la voyante : il s'agit bien d'une "mort étrange".

 

            Cette mort étrange est suggérée dès le début - le lecteur ne le comprend que par une retro-lecture - par le fou-rire quasi mortel que prend Mme Tissandier à lire le mot "singe" au lieu de "signe" dans le télégramme du collègue de son mari. Son amie lui reproche alors de "se tuer", et "pour ce vilain singe !". La même amie fait ensuite allusion à Double assassinat dans la rue Morgue d'Edgard Poe (sic), où deux femmes sont assassinées par un singe. Des indices sont donc semés dans le récit pour annoncer le dénouement, comme dans toute nouvelle qui se respecte.

 

            Mais une autre histoire se déroule en filigrane, débordant la relation du fait divers dramatique et curieux que le titre laissait présager. Ces deux dames qui cousent ou font du crochet pour occuper le temps pourraient bien penser à tromper l'ennui provincial - et leur mari, par la même occasion. Mme Tissandier est une épouse insatisfaite. Elle rêve, comme dit joliment le texte, d'une "trouée d'azur" à son "ciel de lit". Elle s'étiole, pâle et anémique comme ses glycines. On peut la considérer comme une hystérique, et pas seulement une cardiaque, avec ses fous-rires convulsifs, ses palpitations, ses étouffements, sa manie des pilules et l'obsession de ce vagabond à sombrero qui pourrait incarner son rêve secret, ou un regret. Le singe qui la poursuit représente, est-il besoin de le dire, ses désirs refoulés. Et c'est en murmurant le nom du singe qu'elle meurt, face au pré où elle l'avait enseveli…

 

            Comme Ruth, héroïne du Miracle des roses, Mme Tissandier joue même à son insu les femmes fatales, puisqu'elle est donnée comme responsable de l'accident où se fait écraser le joueur d'orgue. Ruth croyait au "miracle des roses" : Mme Tissandier se persuade que le singe du saltimbanque est la réincarnation de celui qu'elle a enterré - un fantôme de singe, qui l'obsède comme un remords.

 

             La nouvelle est placée sous le signe du singe : Laforgue s'est amusé à semer son récit de singes, c'est-à-dire de signes, successifs. Le mari est persécuté dans sa province parce qu'il est adepte de Darwin : "athée, nihiliste, (...) descendons du singe, des abominations, quoi !". Le professeur Dagnous, son collègue, est transformé en singe par l'interversion de deux lettres, une erreur de télégraphiste[12]. L'orang-outang d'Edgar Poe annonce ensuite le singe du joueur d'orgue de barbarie, meurtrier comme lui.

 

            Or, Mme Tissandier eut jadis un petit singe pour seul confident : un ouistiti[13] nommé Papillon, qui meurt de froid, et qu'elle refuse de laisser disséquer par son mari[14]. Celui du joueur d'orgue de barbarie est un macaque[15]. Ici Laforgue semble commettre deux erreurs : il nomme ce second singe Papillon, comme le oustiti, lors de l'accident de circulation (le vagabond s'écrie : " Mon singe ! où est Papillon ?"). Et à la fin de la nouvelle, c'est un "oustiti", précise le texte, qui s'élance sur Mme Tissandier, alors qu'il s'agit en fait du macaque du vagabond. C'est la confusion des deux singes qui provoque la mort attendue de l'héroïne : elle a prononcé le nom de "Papillon", appelant ainsi sans le savoir le singe caché dans les glycines - et qui apparemment portait le même nom que le sien.

 

 

Les Modèles

 

            Cette nouvelle, comme Incomprise ou L'Amour de la symétrie[16], n'est pas construite sur de "vieux canevas", à la différence des Moralités. Et comme Le Miracle des roses, elle est située, non dans un passé de fantaisie, mais à l'époque contemporaine. Elle s'appuie cependant sur plusieurs modèles, tantôt explicites, tantôt implicites ; de la même manière que les Moralités légendaires, le texte de Laforgue renvoie ici à d'autres textes, par allusions plus ou moins visibles.

 

            Le premier modèle est indiqué par le titre qui imite celui du recueil de Richepin Les Morts bizarres (1876, recueil de quatre nouvelles étoffé par la suite), dont Laforgue parle dans la lettre à Mme Mültzer où la nouvelle apparaît sous le titre "Mort curieuse de la femme d'un professeur de quatrième en province". Cette "mort curieuse", calquée sur des "morts bizarres", est donc devenue dans la revue belge une "mort étrange" : tous les synonymes y sont passés…

 

            Les nouvelles de Richepin[17] sont des récits d'épouvante et d'humour noir, des "contes cruels" dont plusieurs font explicitement référence à Edgar Poe. Laforgue connaît bien Richepin : en 1879, il lui a dédié Memento, sonnet triste, un poème du Sanglot de la terre (OC I, p. 419). Il le mentionne dans ses lettres à partir de 1880 (OC I, p. 686), parle des "quatre petits romans" de Richepin le 22 mai 82 (p. 782), cite des vers de La Chanson des gueux en décembre 82 dans une lettre à Ysaÿe (p. 811). Des Morts bizarres, il a particulièrement retenu la nouvelle intitulée Bonjour, Monsieur. Il s'agit d'une charge de l'écrivain moderniste dédiée à André Gill. Semblable au peintre du Chef d'oeuvre inconnu de Balzac, l'écrivain Ferdinand Octave Bruat meurt sans avoir publié son Oeuvre définitive, qui, partie du titre Bonjour, Monsieur, est d'abord un sonnet, puis un drame, puis un roman-fleuve en vingt-sept volumes, réduit ensuite à dix volumes, puis cinq, puis deux, puis un, puis en nouvelle de cent pages, puis en sonnet, que l'auteur trouve encore trop long... A quatre-vingt-douze ans, il agonise en murmurant que toute la modernité tient en deux mots : "Bonjour, monsieur" - c'est-à-dire la formule la plus banale qui soit.

 

            Un autre modèle est suggéré par le pseudonyme choisi par Laforgue : il vise les Contes moraux et Nouveaux contes moraux de Jean-François Marmontel (1723-1799). Les contes de Marmontel, en dépit de leur titre, sont gentiment immoraux, et cachent les polissonneries sous le français gracieux du XVIIIe siècle. Ici Laforgue se dit "Marmontel fils" comme, pour Salomé, il s'est voulu, d'une certaine manière, "Flaubert fils" - un fils irrespectueux.

 

            Vient ensuite, justement, Flaubert. Si Laforgue a peu parlé de lui, diverses oeuvres de Flaubert fournirent les hypotextes de récits laforguiens : le début de Stéphane Vassiliew imitait la célèbre introduction de Madame Bovary, l'arrivée dans une classe d'un "nouveau" de quinze ans. Hérodias et Salammbô sont derrière Salomé, Un coeur simple derrière Le Miracle des roses, La légende de Saint Julien l'Hospitalier derrière Hamlet .

 

            Ici, le premier sujet apparent de la nouvelle - l'ennui d'une provinciale qui s'étiole, déçue par son mariage - renvoie bien sûr à Madame Bovary, dont l'héroïne laforguienne s'inspire visiblement. Son terne professeur de mari est lui-même un avatar de Charles Bovary, avec ses "yeux à lunettes" et sa banalité. Son métier de professeur est donné comme épuisant, débilitant, routinier. Il ressemble à son cartable "éreinté et flasque", toujours à raccommoder, image pour le moins dévalorisante : "Rapetassait serviette éreintée et flasque de son mari. Vingtième fois au moins". On peut voir ici une certaine ironie…

 

            L'Emma de Flaubert, "blanche comme du linge" elle aussi, soupirait : "Pourquoi, mon Dieu, me suis-je mariée ?" - et Mme Tissandier : "Mariée, ah ! si à refaire !". Un joueur d'orgue de barbarie, qui crache ostensiblement comme celui de Laforgue, distrayait Emma Bovary de son ennui au chapitre IX du roman de Flaubert. Comme Emma, Mme Tissandier est incurablement romantique ; elle enterre son singe par une nuit de mai, "aux roulades d'un rossignol, aux diamants des lucioles". Comme Emma, elle soupire, elle frissonne, elle rêve : "Oh ! s'en aller !", songe à se suicider en se jetant du balcon. Enfin, la nouvelle de Laforgue est placée par la revue belge sous le titre général de "Drames de province", ce qui, plus encore qu'un modèle balzacien, rappelle le sous-titre de Madame Bovary : "Moeurs de province".

            D'autres modèles ponctuels ou allusions s'ajoutent à ceux-ci. D'abord, Manette Salomon des frères Goncourt (1867) : le singe "Papillon" de la nouvelle provient sans aucun doute du singe Vermillon d'Anatole dans Manette Salomon. Ce roman est mentionné par Laforgue dans une lettre de mars 1881 (OC I, p. 697). Comme Vermillon, Papillon meurt de froid sur un calorifère, comme Vermillon (au chap. CI) il est enterré nuitamment dans la nature, au clair de lune, par sa maîtresse désespérée. Et Vermillon est un macaque, comme le singe du joueur d'orgue de la nouvelle.

 

            Il faut aussi citer bien sûr le modèle d'Edgar Poe, dont Double assassinat dans la rue Morgue (1841), nouvelle traduite par Baudelaire en 1855, apparaît explicitement dans le texte, résumé en "rue Morgue". Les Fleurs du mal de Baudelaire ont pu inspirer un passage de la nouvelle : "Dans la cour, scieur de bois, prolétaire, geignait en mesure, les bûches tombant une à une, sonores". Cette phrase est une mise à plat du poème LVI de "Spleen et Idéal", Chant d'automne : "J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres / Le bois retentissant sur le pavé des cours / (...) J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe"... Le spleen, mot baudelairien par excellence, apparaît deux fois dans la nouvelle ainsi que son quasi-synonyme, "mélancolie". Laforgue souligne dans ses notes sur Baudelaire que le poète a "apporté à la littérature le Spleen et la maladie", et parmi ses trouvailles "modernes" relève "le bois qu'on scie en bûches qui retentissent sur le pavé des cours". A partir de 1881, les lettres de Laforgue le disent en "crise de re-amour pour Baudelaire" (OC I, p. 693) : "comme il a compris l'automne !". Le vers final de Chant d'automne est cité dans une lettre à Henry de décembre 1881. Enfin, un des refrains de la nouvelle, "rancoeur et idéal" ("rancoeur, idéal autrefois, comprenez ?", puis "cuisine, rancoeur, idéal, toujours !", enfin "toujours idéal et rancoeur, voyez ?"), pourrait renvoyer au titre de "Spleen et idéal", la partie la plus célèbre des Fleurs du mal.

 

            La nouvelle contient enfin des allusions explicites non plus à la littérature, mais à deux airs d'opéra extrêmement populaires. Le premier est "La donna è mobile" de Rigoletto, qui ponctue le récit à trois reprises, d'abord lointain, puis se rapprochant, enfin "devant la maison" de l'héroïne. Cet air est donné comme un reproche du joueur d'orgue à qui l'héroïne a résisté, et qui la poursuit de sa vengeance ("Te revaudrai ça, ma belle !"). L'air de Rigoletto a dans l'opéra de Verdi une fonction d'antithèse dramatique : il chante l'inconstance de la femme, mais on le réentend alors que Gilda, séduite et abandonnée, agonise à la fin de l'opéra.

 

            Le deuxième opéra est Mignon d'Ambroise Thomas (1866), d'après le personnage de Wilhelm Meister de Goethe. Ce personnage avait déjà inspiré Laforgue pour sa toute première oeuvre connue : dans sa pièce Tessa (1877), la petite mendiante est une variante du personnage de Mignon, et comme Mignon, Tessa feint de dormir pour écouter celui qu'elle aime en secret. Ici, la nouvelle fait allusion à l'air le plus connu de l'opéra : "Connais-tu le pays où fleurit l'oranger ?". Mais cet air est bizarrement rapproché de celui de Rigoletto dans une sorte de court-circuit du narrateur - à moins qu'il ne s'agisse d'un discours indirect libre de l'héroïne - de façon pour le moins désinvolte. Le joueur d'orgue de barbarie, dit le récit de Laforgue, "ne se lassait pas de moudre 'la donna e mobile'. Sur son épaule, un macaque grignottait, vif et chauve, une pelure d'orange. (Orange, connais-tu le pays ? toujours idéal et rancoeur, voyez ?)". L'air de Mignon, acrobatiquement appelé ici par une pelure d'orange[18], est certes mieux assorti à la nostalgie et aux plaintes de l'ennuyée femme de professeur que celui de Rigoletto. Mais ces deux airs d'opéra pourraient donner l'être secret de l'héroïne, suspendue entre l'envie de changer (de mari) et la nostalgie d'une vie rêvée.

 

            Ces allusions, perceptibles ou non par le lecteur suivant ses compétences, placent le récit dans le champ culturel. Leur fonction n'est pas de l'ennoblir, d'en faire un objet hyper-littéraire et prestigieux, comme c'est le cas pour certains textes décadents. L'intéressant est qu'elles coexistent avec une narration oralisée, une mise en avant de l'énonciation et un humour constant, appuyé sur un procédé tout particulier. Cela situe Laforgue quelque part à mi-chemin entre Alphonse Allais et Jean Lorrain.

 

 

« Trop long à raconter… »

 

            L'oralité de la nouvelle a été mise en évidence par la lecture à haute voix, en public, de Wyzéwa, qui s'est ainsi, d'une certaine façon, substitué à Laforgue pour singer le narrateur du texte. Les intrusions de l'auteur dans le récit sont chères à Laforgue, on le sait depuis les Moralités : lui-même souligne dans une lettre ses "drôles d'incidentes" (à Lindenlaub, avril 1886, OC II, p. 841). Intrusions souvent peu discrètes : "la vérité me fait un devoir", dit-il par exemple, "d'approuver Mme Lalande, entre deux parenthèses ; bien que, personnellement, cette plaisanterie d'une petite femme rose sur un grave professeur ne saurait me frapper que comme on frappe une carafe, c'est-à-dire que me laisser froid". On notera que les parenthèses annoncées ici n'existent pas ; mais d'autres parsèment le récit, Laforgue appréciant cette ponctuation pour achever ses phrases sur une note moqueuse, particulièrement en fin de paragraphe. Comme dans les Moralités, le narrateur commente son histoire, souvent entre parenthèses. Il se moque de la province et la méprise : "(le vulgaire, savez !)", ajoute, lors de l'enterrement nocturne du singe : "Très touchant", ou raille l'héroïne qui croit à l'âme des bêtes : "(comme si pas assez des nôtres)".

 

            Parallèlement, une autre voix narrante fait des appels au lecteur : "Comprenez ?" - "savez ?" - "voyez ?" - "avez deviné, n'est-ce pas ?"- "Saisissez bien, maintenant". Ce narrateur professoral - justifié par la profession de M. Tissandier - joue les maîtres d'école pour un lecteur-élève : "Je reprends", dit-il. Le cours du récit est ainsi secoué par ces incidentes qui l'éparpillent, effet renforcé encore par l'usage fréquent des alinéas qui émiettent le texte en petits paragraphes. On trouve ce procédé dans Les Morts bizarres de Richepin.

 

            Mais ce narrateur moqueur ne répugne pas pour autant aux mots d'auteur, aux métaphores et comparaisons parfois inattendues et hétéroclites : l'héroïne est "pâle comme un oeuf", ce qui n'est guère poétique, mais ses doigts sont aussitôt dits "transparents comme de l'ambre", ce qui l'est davantage. Une jolie comparaison emprunte au quotidien pour rendre les pensées d'une Mme Tissandier toute à sa couture :

 

Une dépêche peut retourner à neuf toute une existence, comme on retourne une manche d'habit fanée à l'extérieur !

 

            Tous les tics des Moralités sont déjà là : les inventaires, les effets de refrains, les phrases nominales, les parataxes, les rimes ("Résignation sans compagnon, roquet, perroquet"). Mais il y a ici quelque chose qui n'apparaît guère dans les Moralités : la suppression systématique des articles, des pronoms personnels, des sujets des verbes ou des prépositions, suppression sur laquelle repose l'essentiel de l'humour de la nouvelle et l'aspect bizarrement télégraphique de son style ; tout se passe comme si le télégramme du collègue de Pau donnait la clef de l'écriture de la nouvelle entière... On pourrait se demander si Laforgue connaissait Les papiers posthumes du Picwick Club de Dickens (1837), où apparaît un personnage s'exprimant exclusivement en style télégraphique.

 

            Ce procédé me paraît sans autre exemple dans les récits de Laforgue, ce qui laissera le laforguien perplexe. On ne le trouve guère que dans la Grande complainte de la ville de Paris,  motivé par l'effet d'inventaire : "Que tristes, sous la pluie, les trains de marchandise !". Rien de semblable dans Stéphane Vassiliew ni dans Amours de la quinzième année, récit pourtant tout aussi humoristique, mais dont la narration reste traditionnelle. Par contre, on trouve des procédés voisins dans les lettres de Laforgue, par exemple dans sa description d'un tableau : "une bonne avec son enfant, bleu, vert, rose, blanc, soleil" (OC I, p. 718) ou dans ses notes sur l'inauguration du Lion de Belfort : "place d'Enfer, Observatoire, fête foraine" (Feuilles Volantes, p. 34). Ce procédé s'explique bien évidemment pour des notes prises au vol et non encore refondues pour devenir des morceaux littéraires. En l'absence du manuscrit de notre nouvelle, comme le souligne Jean-Louis Debauve, on pourrait imaginer qu'elle n'est qu'un premier jet, que Laforgue aurait peut-être repris par la suite en supprimant les élisions - mais il est certain qu'alors le récit aurait perdu l'essentiel de son humour et de son originalité. Rien par ailleurs dans le texte que nous avons ne donne l'impression d'un brouillon.

 

            Cependant ces suppressions ne sont pas constantes. Parfois, le procédé disparaît pendant plusieurs paragraphes, pour réapparaître en rafale. La même phrase peut l'utiliser d'abord pour faire ensuite figurer normalement les articles. Par exemple, à l'avant-dernier paragraphe : "affolé tumulte maître écrasé", dit le texte à propos du singe ; mais avant et après ce passage, les articles sont réintroduits ("le singe du joueur d'orgue", "blotti dans les glycines"). Cela donne aux phrases de curieux effets d'accélération puis de ralentissement :

 

Lui, malgré maman furibonde, soeur aînée dégoûtée et les trois autres impassibles, avait dérangé M. le maire à la mairie du Panthéon.

           

Parfois, le procédé est motivé par une sorte de flux de conscience qui retrace les pensées de Mme Tissandier en discours indirect libre : "Maintenant, maman à lui morte, soeurs à Paris (...) Que longtemps n'avaient écrit ! (...) Résignation sans compagnon, roquet, perroquet"... Une bonne partie de la nouvelle pourrait être mise ainsi au compte de l'héroïne : tout ce qui concerne la mélancolie de la rentrée et les évocations de son passé de professeur de piano - à ceci près que les formulations paraissent bien bouffonnes pour cette âme poétique et exaltée : "Malheureusement mourut, rentra dans le grand dodo"…

 

            Ce procédé d'élision de ce qui paraît superflu pour la compréhension de l'histoire est une façon de tordre le cou au côté convenu (à l'"air connu") des récits. Et, peut-être, de tordre le cou à la littérature en général. Ce sont des phrases parlées, des tournures familières, des économies de mots que l'oralité justifie : "Ca venait de Pau, c'était signé Dagnous". Ou encore : "Dès la deuxième année, élections, histoires politiques sur son compte à lui. Demande un peu !". L'incipit de la nouvelle est un modèle du genre :

 

Ciel par trop maussade et rancunier délugeait en aiguilles grises depuis la veille. Et déjà crépuscule fin septembre s'insinuait, derniers parapluies de la sortie de l'arsenal…

 

Le tableau initial, par trop senti comme un cliché, est ici mis à mal, liquidé en quelques mots hâtifs par un narrateur que tout cela ennuie. Au lecteur (ou à l'auditeur) de rétablir ce qui manque. On pourrait supposer que l'auteur ait été réellement pressé de rendre sa copie ; ou songer à une lassitude de la narration, comme s'il était trop fatigant de mettre partout les articles et d'articuler des phrases complètes. Des "etc." ponctuent de même le récit[19] : ils remplacent des mots attendus, soulignent la banalité des phrases et des situations : "ricana surnoisement galanteries de grand chemin, qu'elle devait sentir bon, etc.". Ou : "Comment arrivé ? Tiens ! Ah ! mon Dieu ! etc.". Un dernier et étonnant "etc." clôt le récit ; la phrase finale renvoie au titre, bouclant ainsi la boucle de la nouvelle, mais s'en moquant par la même occasion : "Saisissez bien, maintenant, titre ! Mort étrange, etc." Le narrateur a fait son travail. On attend presque le "OUF !" écrit en lettres capitales par Laforgue à la fin de sa traduction de l'article allemand du Docteur Treu.

 

            Laforgue invente ici le récit économique, qui ne fait perdre de temps ni à l'auteur ni au lecteur : "revenait bredouille, averse, mauvaise humeur". "En bas, fille de la propriétaire élaborait confiture de coings, parfums banaux". "Joueur d'orgue, qui ne voyait rien, (...) pas le temps de se garer de la voiture". Ou encore : "Mari, gens, médecin, - inutile, rien". Et surtout, au milieu de la nouvelle, ce : "Trop long à raconter" qui résume l'ensemble du procédé et le met à nu...

 

            Telle qu'elle nous est narrée, l'histoire se trouve ainsi privée de tout sérieux, sapée constamment par une énonciation facétieuse, et tout effet de mimesis s'en trouve anéanti. Mort étrange d'un récit qui se moque de lui-même et semble vouloir en faire le moins possible. On comprend mieux la dilection de Laforgue pour le conte de Richepin dans lequel un auteur finissait par condenser un roman de vingt-sept tomes en ces deux mots : Bonjour, Monsieur.

 

                                                                             Université de Bordeaux III

 

 

 

 

 

 


Jules Laforgue

 

 

Les Drames de province

Mort étrange de Mme Tissandier, femme de ce professeur d'histoire naturelle

 

                Ciel par trop maussade et rancunier délugeait en aiguilles grises depuis la veille. Et déjà crépuscule fin septembre s'insinuait, derniers parapluies de la sortie de l'arsenal, pataugeant dans la boue jaune ocreuse — tritocarbonate de fer — de la rue de la Gare, la plus piétinée par dessous le balai de cette petite ville du Midi.

                Au coin du balcon, derrière une explosion attardée de glycines d'un vert anémique, Mme Tissandier, cassée en deux, pâle comme un oeuf, cousait de ses doigts fins transparents comme de l'ambre. Rapetassait serviette éreintée et flasque de son mari. Vingtième fois, au moins. Rancoeur, idéal autrefois, comprenez ?

                Près d'elle, boulotte, ferme et rose, son inséparable, Mme Lalande, femme du professeur de comptabilité et arpentage, tricotait un fichu au crochet d'ivoire.

                Ce soir là, rentrée internes au lycée; omnibus d'hôtel passant au galop, claquant du fouet, chahutant les malles de la plate-forme, avec cargaison d'internes en livrée, un, parfois entrevu dormassait sur son sac à linge, jouant le vanné de la noce suprême.

                — Tu verras, soupira Mme Tissandier dans un bâillement étouffé, ça te semblera tout drôle ensuite, après ce gros crochet, de travailler avec un petit crochet d'acier.

                — J'en ai fait un bon morceau depuis hier, dis ? fit Mme Lalande après un silence.

                — Oh ! tu auras fini le fond avant la nuit, tu pourras commencer tes entre-deux.

                — Tu crois, Claire aussi se fait un fichu, mais elle, elle commence par faire une chaînette et travaille là-dessus jusqu'à ce que les quatre côtés soient égaux.

                — Oui, je sais, mais il vaut mieux travailler un fichu en rond, parce qu'autrement, après, ça fait des pointes.

                Mme Tissandier se redressa, secouée de ses palpitations, prit un petit flacon dans son panier à ouvrage et avala deux granules de digitaline.

                — Tu te tueras, fit Mme Lalande, tu devrais remplacer ces granules par des infusions de muguet, je t'assure.

                Elles se turent. Un orgue de Barbarie, encore loin, se lamentait, chantant que "la donna è mobile", ce qui faisait hurler les chiens de garde de ces maisons perdues à l'extrémité de la ville.

                En ce moment, parut, ouvrant la grille, un gamin en vareuse bleue des employés du télégraphe. Et d'en bas, il appela : pour M. Tissandier !

                Une dépêche pour mon mari ! mon Dieu ! — Une dépêche peut retourner à neuf toute une existence, comme on retourne une manche d'habit fanée à l'extérieur !

                Mais cette trouée d'azur à leur ciel de province - et à leurs ciels de lit - se reboucha vite.

                Ca venait de Pau, c'était signé Dagnous. Et elles éclatèrent de rire. Ce Dagnous, professeur d'histoire naturelle au lycée de Pau, télégraphiait à son collègue Tissandier : "Dès sujet intéressant à disséquer à l'hôpital, fais-moi signe". Au télégraphe on avait transposé le g de signe, d'où singe, "fais-moi singe !"

                — Fais-moi singe ! éclata Mme Lalande, toute rose, c'est qu'il l'est déjà pas mal !

                La vérité me fait un devoir d'approuver Mme Lalande, entre deux parenthèses ; bien que, personnellement, cette plaisanterie d'une petite femme rose sur un grave professeur ne saurait me frapper que comme on frappe une carafe, c'est-à-dire que me laisser froid.

                Mme Tissandier, elle, se mit à rire presque convulsivement, et pâle, ne s'arrêta que pour s'ingérer deux nouvelles granules de digitaline. Elle se raidissait pour ne pas étouffer. Quand ce fut passé.

                — Voyons, tu veux te tuer, et pour ce vilain singe ! fit Mme Lalande, la câlinant d'un sourire potelé.

                — Tiens ! te souviens-tu qu'un jour, à la foire de Sainte-Thérèse, nous avons consulté une somnambule qui m'a prédit que je serais tuée par un singe ?

                — Soit, fit en riant Mme Lalande, mais le singe de Pau est trop laid. Je préfèrerais encore celui de la rue Morgue d'Edgard Poe !

                Et elle ajouta, riant de plus belle : Pau, Edgard Poe ? C'est presque un calembour, tout au moins une rencontre.

                Un moment après, le soir tombant décidément, elle remit son ouvrage dans son petit sac de cuir et, après avoir embrassé son amie, s'en alla, disant :

                — Je viendrai demain, nous ferons des caramels.

                — Bon, tu apporteras de la mélasse et des amandes.

                Et Mme Tissandier resta seule, assise dans son coin, oubliant son aiguille, dans le cuir de la serviette, vers des songeries plus qu'éternelles.

                Pour la onzième fois, cette mélancolie de la rentrée du lycée, du recommencement du chapelet monotone de l'année scolaire, octobre, novembre, décembre, janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, et alors le spleen des vacances dans l'accablement des après-midi à coudre au balcon, en rêvant de voyages aux sifflets poignants de la gare à côté. Depuis onze ans, elle inculquait piano, méthode Kalkbrenner, demoiselles variées, son mari inculquant zoologie, botanique, minéralogie, physique et chimie à générations de cancres en uniforme.

                Justement le mari rentre. Si banal de tournure, que des gens qui ne l'avaient jamais vu l'auraient reconnu. Boîte verte à herboriser au dos, en guitare ; revenait bredouille, averse, mauvaise humeur. Il s'approche et, de ses yeux à lunettes, flaire le raccommodage :

                — Que ce soit solide, hein ? Voilà dix ans qu'elle se déchire, il est temps que ça cesse.

                Puis, passe à côté, préparer pour classe de demain, paperasses et livres froissés par les sueurs des doigts aux classes de juin.

                En bas, fille de la propriétaire élaborait confiture de coings, parfums banaux. Dans la cour, scieur de bois, prolétaire, geignait en mesure, les bûches tombant une à une, sonores.

                Mariée, ah ! si à refaire !

                Simple histoire, à Paris. Lui, avec maman et quatre soeurs, rue Gay-Lussac, préparait licence. Elle, en robe douce, bouche mignonne et yeux aimants, venait inculquer piano aux quatre soeurs — huit mains ! — méthode Kalkbrenner, savez ?

                Vieille histoire, digne de cet orgue de Barbarie qui se rapprochait, continuant à se faire l'interprète de François 1er, musique de Verdi "la donna è mobile".

                — N'y a rien à rétamer, madame !

                — Non.

                (C'est le rétameur qui passe, voûté sous ses batteries de cuisine — Cuisine, rancoeur, idéal, toujours !)

                Je reprends. Lui, malgré maman furibonde, soeur aînée dégoûtée et les trois autres, impassibles, avait dérangé M. le maire à la mairie du Panthéon. Non par honnêteté, réparation-pièce-Gymnase ! mais faible, jeunesse étiolée dans les salles d'étude sentant le renfermé, ivre de la révélation des tendresses nouvelles.

                Et venus échouer ici, trou de province arriéré, cancans infâmes, mesquinailleries, chroniques d'officiers de garnison.

                Dès la deuxième année, élections, histoires politiques sur son compte à lui. Demande un peu ! Lui, si bénévole et terne ! Enfin : on se confiait athée, nihiliste — nihil, rien, savez ? — descendons du singe, des abominations quoi ! Deux camps dans la ville. L'un enleva : à lui, répétitions ; à elle, demoiselles Kalkbrenner. L'autre camp, protection humiliante, demandant répétitions et Kalkbrenner pour afficher ses opinions. Trop long à raconter, mais bien humiliant, enfin.

                Bref, douze ans ici, et plus d'espoir.

                Maintenant maman à lui morte, soeurs à Paris, près d'une tante, rejetant Sainte-Catherine sur mariage fraternel. Que longtemps n'avaient écrit ! même la cadette, si douce...

                Après quatre ans, un fils. Rêves ambitieux sur sa barcelonnette.

                Oh ! pas de professorat ; trop esclave dans cette partie ! tant d'autres carrières... Malheureusement mourut, rentra dans le grand dodo.

                Et depuis, ah ! solitude absolue, tonneau des Danaïdes du spleen et de la résignation.

                Résignation sans compagnon, roquet, perroquet, chat ou ménage de canaris.

                Autrefois, seulement, avait eu un ouistiti, Papillon — c'était son nom — cocasse et fantaisiste, mort, après une agonie poussive de deux ans à toussotter, perché mélancoliquement en des flanelles sur le calorifère de la cuisine. Le mari avait voulu disséquer ce petit cadavre crispé. Elle l'avait dérobé et enterré, par une nuit de mai, dans le pré à côté, aux roulades d'un rossignol, aux diamants des lucioles. Très touchant. D'ailleurs, lisait bouquins spirites, croyait âme des bêtes (comme si pas assez des nôtres).

                Cet orgue de Babarie était devant la maison, maintenant. L'homme, un Catalan comme tous ses confrères dans cette région, le sombrero rabattu sur les yeux, ne se lassait pas de moudre "la donna è mobile". Sur son épaule, un macaque grignottait, vif et chauve, une pelure d'orange (Orange, connais-tu le pays ? Toujours idéal et rancoeur, voyez ?).

                Ce joueur d'orgue catalan, pas un inconnu pour elle.

                Un jour, quatre ans de ça, juin, était allée seule voir nourrice et bébé dans le voisin village de Cazières. Revenait à pied, crépuscule. D'un tournant de route, homme en haillons, portant besace, était sorti. Et peu rassurant, s'était mis à la suivre. Un moment, s'approcha de quelques pas, et ricana sournoisement galanteries de grand chemin, qu'elle devait sentir bon, etc. Mais voyant que, sans se retourner et sans se hâter, la dame serrait nerveusement dans sa main un canif à quatre lames en étoile, s'était éloigné, lui criant de loin : "Te revaudrai ça, ma belle !".

                Quatre ans de ça. Et depuis l'homme venait souvent comme aujourd'hui avec sa caisse. Elle, chaque fois jetait un sou qu'il empochait après avoir craché dessus avec un regard oblique — bien à tort, je l'avoue.

                Donc, comme d'habitude, elle allait jeter son sou qu'il empocherait, comme toujours, après l'avoir souillé. Un char de paille conduit par soldats de la remonte arrivait, lent ; et derrière lui, masquée, au galop, une capricieuse voiture de dressage du haras. Comment fit ? Joueur d'orgue, qui ne voyait rien, attendant son sou et préparant sa salive coutumière, pas le temps de se garer de la voiture de dressage qui se démasquait, et renversé avec son orgue défoncé, au milieu de deux ou trois cris et jurons. Aussitôt cris, gens aux portes, attroupements, questions. Comment arrivé ? Tiens ! Ah ! mon Dieu ! etc. (le vulgaire, savez !).

                Lui hurlait : c'est elle ! la petite avec son sou ! Mon singe ! où est Papillon ? — puis disparut, brancard improvisé, vers l'hôpital, avec son orgue en pièces.

                Le calme revint, et la nuit.

                Son mari travaillant pour demain à la lampe, elle revint s'accouder, au coin du balcon donnant sur le pré et la gare, dans les glycines.

                Encore un jour de moins. Un train sifflait là-bas, emportant les derniers couples heureux fuyant les casinos trempés de Luchon et Cauterets.

                Demain recommencement de l'année scolaire. Et toujours ainsi, tout dit pour elle. Mourrait dans ce trou, ayant eu quelque chose là, nul ne l'ayant jamais su.

                Elle frissonnait sous le serein qui embrumait le pré.

                Son mari se couchait, elle irait le rejoindre tout à l'heure.

                Oh ! s'en aller !

                Elle entendait son coeur battre à coups énormes et fous.

                Si elle se suicidait, elle serait punie et n'irait pas dans la sphère des âmes où elle retrouverait son enfant, mais dans la sphère retrouvée des métempsychoses ratées, où elle retrouverait son singe Papillon.

                Elle prononça faiblement, machinalement, comme perdue : Papillon.

                Et soudain, horreur ! sentit sa main saisie par une petite main velue et vit un ouistiti s'élancer des touffes de glycine, sur elle.

                Un cri suraigu, qui couvrit le sifflet d'une locomotive, et foudroyée d'un frisson, elle s'affaissa, la bouche barbouillée de son sang d'anémique. Rupture, anévrisme, avez deviné, n'est-ce pas ?

                Mari, gens, médecins, — inutile, rien.

                Or, c'était le singe vengeur du joueur d'orgue ! qui, affolé tumulte maître écrasé, avait grimpé au balcon, et blotti dans les glycines avait attendu la nuit pour aviser.

                Saisissez bien, maintenant, titre ! Mort étrange, etc.

                                                                               

                                                                                                                                                 MARMONTEL FILS.

 



[1] L'Art moderne, 28 avril 1889.  La nouvelle de Laforgue avait été lue en public par Wyzéwa pour illustrer sa conférence sur "Les origines de la littérature décadente".

[2] Quinzaine littéraire du 1er septembre 1997 : "Une nouvelle inconnue de Jules Laforgue". Le titre donné par Laforgue à sa nouvelle : Mort étrange de Mme Tissandier, femme de ce professeur d'histoire naturelle y est précédé d'un titre général : Les Drames de province.

[3] A moins que, comme l'ont suggéré Jean-Louis Debauve et Daniel Grojnowski, il ne s'agisse là que du premier titre des Deux pigeons ; mais rien n'est sûr : "incomprise" pourrait aussi bien servir de titre à notre nouvelle, et l'adjectif peut qualifier bon nombre d'héroïnes laforguiennes, de Colombinette de Pierrot fumiste à Elsa ou Andromède des Moralités... Villiers de L'Isle-Adam publiera dans le Gil Blas en 1888 L'Incomprise, qui fera partie des Nouveaux Contes cruels.

[4] La Vie moderne a publié en 1880 et 1881 Les Fiancés de Noël, Tristesse de réverbère, Le public des dimanches au Salon, et publiera à la mort de Laforgue, en août 1887,  Amours de la quinzième année. Tous ces textes se trouvent dans le tome I des Oeuvres complètes, Lausanne, L'Age d'Homme, 1986 (désormais : OC I).

[5] OC I, p. 801.

[6] OC I, p. 806.

[7] Néologisme laforguien fait sur le même modèle qu'éternullité (mesquineries + railleries).

[8] L'élève qui joue à la rentrée des classes le noceur éreinté, "le vanné de la noce suprême" est un élément ponctuel commun à Stéphane Vassiliew et à Mort étrange.... Dans Amours de la quinzième année, la bien-aimée a une fenêtre "tapissée de glycines", comme le balcon de Mme Tissandier.

[9] "Octobre m'a toujours fiché dans la détresse", OC II, p. 193.

[10] Dans un "Dimanches" des Fleurs, "ce piano, ce cher piano" voisine avec un orgue de barbarie : OC II, p. 172.

[11] C'est-à-dire d'une voyante, dans le vocabulaire de l'époque.

[12] Maupassant fera la même métathèse signe/singe, de façon implicite, dans sa nouvelle Le Signe, publiée en 1886, dans laquelle une coquette infantile fait un signe à un passant qui la prend pour une prostituée ; elle avoue ensuite avoir le cerveau d'un singe, à l'instar de toutes les femmes...

[13] Singe d'Amérique du Sud de 20 cm environ, précise le dictionnaire.

[14] La dissection apparaît aussi dans le télégramme du collègue de Pau : pour les professeurs de la nouvelle, les animaux familiers ne sont que des corps à disséquer.

[15] Singe d'Asie de 50 cm environ, qui permit la découverte du facteur rhésus.

[16] Laforgue le précise dans sa lettre du 3 juin 1886, OC II, p. 852.

[17] Rééditées en 1980 par Francois Rivière aux Nouvelles Editions Oswald, dans la collection "Les oiseaux de la nuit".

[18] Même procédé plus bas : les mots "batteries de cuisine" appellent aussitôt la réflexion : "Cuisine, rancoeur, idéal, toujours !".

[19] Même procédé dans Salomé.