Elisabeth
Surace
Entre
théâtre et théâtralité :
hantise
et fascination des tréteaux chez Jules Laforgue
«Que de livres me hantent »
[1]
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E |
ntre
ce qui est donné à voir et ce qui est donné
à entendre, spectacle et oralité, le texte laforguien
cherche une voix(e) : la sienne. uvre de
l'hétérogène, la production laforguienne se
réalise dans la pluralité de ses tentatives, projets et
autres brouillons. Jamais parole n'aura été plus
prospective, plus boulimique comme l'atteste la correspondance de
l'auteur ; la TENTATIVE est bien, chez Laforgue, érigée
en principe poétique. C'est pourquoi on ne peut qualifier de
mineure ou de secondaire l'une de ces tentatives parce qu'elle
s'intègre dans une dynamique d'écriture en mouvement,
en recherche ou
en apprentissage. Sans doute est-ce ainsi qu'il
faut envisager les projets théâtraux de Laforgue, comme
une suite d'emportements et de reniements. Des questions s'offrent
à nous d'emblée : Laforgue a-t-il écrit
pour le théâtre (ou contre lui) ? Ou
plutôt a-t-il jamais eu de véritable intention
dramatique ? Le rapport au théâtre dans l'uvre qui
nous occupe est un sujet bien trop vaste pour prétendre
être circonscrit en quelques pages, je souhaiterais donc
n'évoquer ici que certains points qui s'intégreront
dans le propos général de ces premières
journées Laforgue consacrées au spectacle et à
l'oralité.
Dans les souvenirs qu'il a recensés sous le titre de
Symbolistes et Décadents[2],
G. Kahn déclare qu'en 1880, quand il fit connaissance avec
Laforgue, ce dernier lui apprit : « qu'il se voulait consacrer
à l'histoire de l'art et qu'il méditait aussi sur un
drame sur Savonarole». Nous ne savons rien de ce travail, ni de
celui qui entoure de nombreux autres projets dont font état la
correspondance et les agendas. Est-ce de cette époque dont
Laforgue parlait quand il écrivait à son frère
Émile en 1886 : « Je me souviens du temps où je
portais à Bourget des pièces de
Théâtre
». Les méandres entourant la
succession de la correspondance (vraisemblablement
conséquente) que Laforgue entretint avec Paul Bourget nous
privent d'en savoir plus
[3]
Entre 1882 et 1883 Laforgue semble avoir connu une
période orientée sur la création dramatique. Il
mentionne à ses différents correspondants un certain
nombre de projets dramatiques qui lui tiennent à coeur. En
août 1882, il est question dans une lettre à Mme
Mültzer (Sanda Mahali) : d'«une grande pièce :
Pierrot Fumiste, qui [lui] donne des convulsions, la
1ère scène se passe sur l'escalier de la
Madeleine, la sortie du mariage de Pierrot»[4].
Il s'agit en fait d'une pantomime qui en rappelle une autre : le
Pierrot Sceptique de Huysmans et Hennique, et qui emprunte son
titre aux dessins que Willette vient de publier dans un récent
numéro du Chat Noir [5].
En décembre 1882 il est question dans une lettre à
Charles Ephrussi : d' «une comédie en un acte plus noire
que les Corbeaux[6],
mais qui ne doit pas être fameuse en
réalité»[7]. Aussi Laforgue en
écrit-il «une seconde», vraisemblablement le
Pierrot Fumiste. En février 1883, il écrit
à C. Ephrussi qu'il travaille à «une pièce
en un acte qui déborde d'optimisme» (toujours le
Pierrot ). Il reparle de cette même pièce
à Charles Henry dans une lettre datant du même jour en
ces termes : «Savez-vous que je fais depuis deux semaines une
pièce en prose en un acte se passant à Paris au mois
d'avril 1882». A la même époque (mars 1883) il a
l'idée d'un Faust en un acte, «son» Faust, bien
avant Valéry, et dont on ne connaît plus aujourd'hui
qu'une page[8]. C'est au mois de
juillet 1883 qu'il déclare à C. Henry «
[mettre] enfin au net une pièce en un acte
déjà vieille»[9] en même temps
que les Complaintes. Quelques temps
après, il avoue pourtant au même correspondant:
«Quant à ma pièce qui n'est point un drame ni une
comédie, mais une pièce, un acte, franchement, elle me
paraît maintenant un exercice dans ce genre avec une
bonne volonté de faire autre chose que ce qu'on fait
ordinairement, pas plus.»[10].
Une telle somme de projets déroute le chercheur et
étourdit sans doute Laforgue lui-même. Ces extraits de
sa correspondance nous plongent, sinon au cur de la
création laforguienne, du moins au cur de son fantasme.
Ils donnent un juste aperçu de cette poétique du
"pro-jet" (ce projectile, lancé en avant, dans l'espoir
d'atteindre une cible) qui est la sienne, entre le jeu de
fléchettes et l'angoisse de rater la cible.
La genèse du Pierrot Fumiste dont on suit bien
ici l'itinéraire est fort instructive : d'août 1882
à juillet 1883, la rédaction de la pièce est
télescopée par d'autres projets, générant
un enthousiasme neuf et qui viennent à chaque fois bouleverser
sa genèse, la réorientent sans doute et font perdre
à son auteur le fil chronologique de sa création. Tout
cela pour aboutir à un jugement sans appel, à un
désamour du texte qui se donne à lire comme un augure
sous la plume laforguienne : ce n'était donc qu'un "exercice".
Nous reviendrons sur cette notion d'exercice qui semble si bien
convenir au rapport que Laforgue entretint à
l'écriture, en modulant le ton et en faisant des gammes.
A considérer la somme des projets laforguiens
concernant le théâtre, il ne nous reste que quelques
travaux que nous pouvons envisager comme aboutis (nous verrons dans
quelle mesure). Même s'il ne s'agit que de «balbutiement
d'usage » comme D. Grojnowski l'écrit à propos de
Tessa.[11], nous nous
intéresserons à l'intention
théâtrale qui a guidé
l'écriture de ces textes. Parmi lesquels donc :
Tessa, une comédie en deux actes et en vers, la
première uvre connue de Laforgue, vraisemblablement
écrite en 1877 alors qu'il est à peine âgé
de 17 ans ; le Pierrot Fumiste, une pantomime
dialoguée dont la rédaction contemporaine des
Complaintes date de 1882 ; enfin Le Concile
féerique, écrit en 1886, qui offre la
particularité d'être composé de la réunion
de cinq poèmes figurant dans les Fleurs de Bonne
Volonté et qui fut représenté par le
Théâtre d'Art en 1892. On ne distingue pas de
continuité dramaturgique apparente entre ces trois textes, si
ce n'est à chaque fois un dérapage du canevas
théâtral qu'il importera d'élucider.
Demandons-nous au préalable ce qui a conduit Laforgue
à s'essayer au théâtre. Rien de moins tout
d'abord que des ambitions de littérateur : ce ne sont pas
seulement des livres qui le hantaient, comme il l'écrivait
à Charles Henry en décembre 1881 mais la
littérature, comme espace de création illimité.
Même si la forme poétique est la plus fréquente,
la plus prolifique dans son uvre et qu'elle peut figurer le
point de convergence de ses diverses tentatives, c'est
l'écriture sous toutes ses formes (pour ne pas parler des
genres, qui éclatent en cette fin de siècle) qu'il
entend approcher : ce sont là les «cent
littératures » dont son cur est
«lardé»[12].
Si un roman «raté » hante sa production[13], la voie
théâtrale est aussi une présente-absente ou une
revenante dans son uvre.
On ne trouve pas formalisée chez Laforgue de
théorie théâtrale, si ce n'est peut-être
cette référence à «un théâtre
injouable ou à jouer entre amis»[14] à rapprocher
certes du Spectacle dans un fauteuil de Musset, mais aussi de
l'idéal symboliste d'un "cercle" théâtral qui
trouvera son expression dans les années 1890, avec le
Théâtre d'Art, puis le Théâtre de
l'uvre, Lugné-Poe, Maeterlinck etc.
On pense aussi
bien sûr à l'obsession mallarméenne d'un
«théâtre encore réduit et minuscule ou
lointain,
intime gala pour soi».[15]
Dans le champ littéraire des années
80, la scène est envahie par la comédie de Boulevard ou
le néo-classicisme de l'«école du bon sens »
de Ponsard qui remportent un franc succès. De Tessa au
Concile Féerique, on suit l'évolution que
Laforgue entend donner au mot théâtre ou au mot
spectacle et l'on passe d'une production que lui-même qualifie
de «comédie en deux actes » (Tessa) et qui
intègre des contraintes scéniques à ce que
certains commentateurs ont pu appeler un «sketch
versifié»[16]
ou «une composition poétique dialoguée »
(Le Concile Féerique)[17]. En effet, à
considérer chronologiquement Tessa, le Pierrot
et le Concile, la facture théâtrale (distribution
en actes et en scènes, didascalies, jeux de
scène
) s'estompe pour ne conserver que quelques scories,
témoignage d'un "écho" théâtral qui
deviendra caractéristique de l'écriture laforguienne :
le principe disdascalique omniprésent dans l'écriture
des Moralités, l'alternance dialogique obsédante
dans les poèmes.
Nous n'évoquerons pas plus ici Tessa, bien que
ce texte présente déjà en germe certains
principes directeurs de l'uvre laforguienne (les deux visages
de la femme, le recours à Schopenhauer, l'influence de
Heine
) et certains tics d'écriture (les anachronismes,
les jeux de mots[18])
propres à l'auteur. Nous lui réserverons une
étude ultérieure. C'est sur le Pierrot Fumiste
et sur le Concile Féerique que nous ferons porter
l'essentiel de nos observations. Concernant la fortune de l'imagerie
"Pierrot fin de siècle", on pourra se reporter, entre autres,
à l'article de présentation du Pierrot Fumiste
par D. Grojnowski[19] et à
l'ouvrage de J. De Palacio intitulé Pierrot Fin de
Siècle[20] (signalons
également le bel article que P. Bonnefis consacra en 1980
à la pantomime laforguienne : «Pierre
ô»[21]).
Le Pierrot Fumiste a été publié
pour la première fois en juin 1897 dans Les Entretiens
politiques et littéraires n°27 par les soins de
Félix Fénéon. Il a été par la
suite reproduit avec quelques inexactitudes et plusieurs omissions
dans les Mélanges posthumes en 1903[22].
On peut cependant douter que le manuscrit édité par
Fénéon ait constitué la version
définitive du texte, celle que Laforgue prétendait
avoir "mise au net" dans sa correspondance.[23] En effet la
structure du texte présente un ensemble dramatique (une
distribution scénique, un [PREMIER TABLEAU] comportant
une scène, un [DEUXIEME TABLEAU] comportant quatre
scènes) et un ensemble narratif : Le [TROISIEME
TABLEAU] qui ne présente pas de découpage
scénique et semble figurer un synopsis du deuxième et
troisième tableau. Ce dernier est vraisemblablement
antérieur à la rédaction des deux premiers
tableaux, puisque les personnages n'y possèdent pas encore
leurs caractères définitifs : la jeune femme est
nommée au travers du pronom «Elle» (Colombinette
dans la pièce) et appelle son mari : «Paul »
(Pierrot dans la pièce). Il s'agirait donc d'un "brouillon"
des scènes à venir[24].
En conséquence la version du Pierrot que nous connaissons ne
peut donc être envisagée que comme un "work in
progress". Les divers états de composition (ou de
décomposition
) qu'elle présente peuvent cependant
nous renseigner sur les étapes du travail rédactionnel.
Une remarque s'impose cependant : la pièce
est divisée en trois tableaux or dans sa correspondance,
Laforgue parle d'une pièce en un acte. Il ne semble pas y
avoir véritablement de contradiction ou de concurrence entre
les structures : l'une référant à la conception
médiévale du décor simultané, l'autre
à la distinction "classique" d'unité d'action. Il
s'agit plutôt d'une sorte d'hybridation entre les deux
découpages. La pièce laforguienne se prête bien,
comme la pantomime en général d'ailleurs, à la
division en tableaux, héritée des mystères
médiévaux et qui rappelle l'aspect essentiellement
visuel de l'action. La division actantielle pourrait apparaître
quant à elle comme une contrainte de genre.
Curieusement, dès la distribution scénique, la
pièce semble donnée "à lire" : en effet elle ne
renseigne pas seulement sur l'identité des personnages et sur
leur statut au sein de la pièce, elle est d'emblée
parasitée par des commentaires de l'auteur qui créent
un effet d'écho. Comme si la présentation était
le fait d'une sorte de bateleur de foires à l'ironie mordante
: «Pierrot, poète très lyrique et boursier, 30 ans
» ; «Monsieur Colombin, homme nul mais
marié » ; «un Mendiant Aisé» ;
«Un Monsieur, sa Moitié», etc. Ce dernier ne
s'interdirait pas non plus les jeux de mots, ni les effets
d'écriture introduisant dès lors un métadiscours
dans la présentation même de personnages. L'idée
du théâtre à lire entre amis dont Laforgue parle
dans sa correspondance n'est pas loin : une lecture
entrecoupée de calembours et de commentaires ironiques. La
structure déjà évoquée de la pièce
porte à croire que Laforgue a pu procéder en fait
à une dramatisation à partir d'un récit : le
synopsis constitué par le troisième tableau. En voici
le début :
Ils se
marièrent. La première nuit, tout naturellement, ils
couchèrent ensemble. Il eut toutes les pudeurs, l'embrassa, la
caressa, lui baisa la gorge, l'étreignit, lui parla d'amour.
Elle y répondait à un moment, comme sous son regard.
Elle restait silencieuse, les yeux las attendant le philtre. Il
feignit de croire qu'elle était fatiguée, et dit
soudain : «Oh ! je suis un brutal, le pauvre bébé
est mort de fatigue. Fais dodo». La pudique enfant n'osa
protester, et il l'endormit sous ses baisers.
Toute la journée elle se promit la
nuit, savait gré à son mari. La nuit vint. Des baisers
puis peu à peu longue conversation intarissable dans laquelle
il détailla tous ses projets d'avenir (ne parla pas d'enfants
!) puis : «maintenant faisons dodo».- Rien[25].
Ce
passage correspond à peu de choses près à la
scène 1 du deuxième tableau. On ne peut qu' être
frappé par le caractère sur-écrit de l'ensemble.
Il s'agit bien là d'un récit à part
entière (que l'on "opposera" par commodité au dialogue)
: les modalisations temporelles sont fortement marquées
(alternance passé simple/imparfait de narration) ; l'attention
accordée à la ponctuation (rythme, anacoluthes),
l'utilisation de certains adverbes ainsi que les marques stylistiques
(style indirect libre, énumérations,
périphrases, images, etc.) sont ici caractéristiques du
récit. L'ensemble du troisième tableau trahit donc la
présence d'un énonciateur qui se donne à lire
mais aussi celle d'un narrateur qui apparaît en filigrane au
travers de commentaires ironiques. Ce "brouillon" se présente
sous la forme d'une immense didascalie, entrecoupée de
répliques, et aiguisée par les commentaires, quasi
impossibles à retranscrire dramaturgiquement, d'un narrateur
acide. On songe au narrateur-commentateur des Moralités
qui vient sans cesse parasiter le récit et fait du texte un
espace de contestation[26]
où à l'instance énonciative, cette "hypertrophie
du je lyrique"[27]
qui vient perturber les poèmes. Cette pièce
présente déjà une constante des productions
à venir : le texte fonctionne comme espace de tension entre
discours et récit.
Ainsi
cette tension se retrouve-t-elle une fois la dramatisation accomplie
: dans les premier et deuxième tableau, divisés en
scènes et dialogués, les didascalies continuent
à télescoper l'espace du dialogue jusqu'à le
contaminer:
LE MENDIANT, tendant la main
Mon bon Monsieur
Pierrot, une petite aumône
PIERROT se
campe, met son monocle et le lorgne. Il le lorgne durant trois
minutes, très calme. La noce qui attend s'impatiente. Sur la
place les populations font des rassemblements. Pierrot lorgne
toujours, on n'entend pas voler une mouche, et soudain, au mendiant
qui tend toujours la main :
Flûte!
LE MENDIANT,
vexé
Prenez garde,
Monsieur Pierrot, vous le serez
PIERROT,
épanoui
Merci!
Il lui tape sur le ventre, et lui donne un louis, en lui baisant
galamment le bout des doigts, et comme Colombinette paraît
étonnée.
C'est un faux louis, un louis faux, c'est
tout ce qu'il loui faut. Colombinette
rit complaisamment comme doit le faire la femme d'un homme de
lettres. Pierrot lui, rit à se tordre. La noce commence
à s'impatienter. Soudain Pierrot se calme et s'arrête
reprenant son masque blême. Quoi encore ? La noce est dans
l'attente. Pierrot tend son cou hors de sa fraise tuyautée et
pousse un formidable et suraigu :
COCORICO! et
il rit à se tordre. Rumeurs[28]
On note un glissement du récit dans le dialogue et vice
versa qui donne au texte cet aspect gigogne, pluri-énonciatif
que l'on retrouvera notamment dans les Moralités. La
didascalie devient un espace de contestation et de retour sur ce qui
vient d'être dit ou écrit, principe d'une
écriture sans cesse en quête d'elle même, en
quête de dire ou d'ironiser. A la recherche d'une voix,
l'écriture laforguienne s'essaye à tous les types
d'expression à l'intérieur d'un même cadre : le
lieu du dire, l'espace de la page avec le souci obsédant de ne
pas figer l'écrit. Pour conclure momentanément sur ce
texte on rappellera que Pierrot prépare un mémoire sur
la mosaïque, il n'est peut-être pas innocent de donner
dès lors à son uvre l'apparence de bouts
rapportés ou de patchwork. En dépit des
allégations ironiques du commentateur-récitant-metteur
en scène du Pierrot Fumiste, qui s'écrie alors
que la Noce gronde en attendant la prochaine facétie de
Pierrot : «C'en est trop! l'originalité a ses limites
à la fin!», l'écriture laforguienne recule la
notion de limites. Quant à l'originalité, on sait que
dans une lettre à sa sur Marie, il en fera un principe
dynamique[29].
Pour en venir finalement au Concile Féerique,
cette "composition poétique dialoguée"[30] parut d'abord dans
La Vogue du 12-19 juillet 1886 au moment où Gustave
Kahn en est le rédacteur et l'administrateur. Elle sera
ensuite éditée par les publications de La Vogue
[31]. La publication de
cette plaquette n'était pas encore épuisée en
1888 et ne donna lieu à aucun compte-rendu dans la presse de
l'époque. Selon Jean-Louis Debauve, il n'y aurait même
pas eu de service de presse. De plus la correspondance de Laforgue ne
contient qu'une seule allusion à ce texte, elle est
datée de juin 1886 et correspond à l'envoi du manuscrit
à G. Kahn, au moment où Laforgue met la dernière
main aux Moralités légendaires:
Je t'envoie avec
le Concile Féerique dis-m'en un mot. J'en suis encore
en nage [32].
Le Concile féerique est d'autre part la seule
«pièce » laforguienne a avoir fait l'objet d'une
représentation, bien après la disparition du
poète en 1892. A ce propos Adolphe Retté
déclarait dans Le Livre d'Art [33]
qu'il ne s'agissait pas de théâtre «au sens que
l'on donne généralement à ce mot» mais
d'une «ode dialoguée». Il ajoute plus loin :
Nulle intrigue :
les circonstances ont lieu en somme, où il vous plaira ; et
les strophes qu'alternent le Monsieur et la Dame ne signifient qu'un
mode spécial, douloureux à force d'être intense,
de l'éternel conflit passionnel. Un choeur
désenchanté mais attendri, le plus intime
d'eux-mêmes, donne le sens du poème -sens que
soulignent les constatations très crues d'un écho
railleur.
Tel quel et malgré les
difficultés presque insurmontables d'interprétation et
de mise en scène, nous avons cru possible de tenter la
représentation du Concile Féerique.
Mais on sait que le Théâtre d'Art qui accueillit
cette «mise en scène» était avant tout un
formidable éclosoir de paroles, souvent confuses, qui faisait
de la contamination des genres un principe esthétique. Ainsi
sur le programme du Livre d'Art on pouvait trouver, à
côté du Concile Féerique, une mise en
théâtre du Cantique des Cantiques, Les
Aveugles de Maeterlinck ; Axël de Villiers et
nombre de poèmes «mis en scène». Le texte
laforguien n'est cependant pas le seul à soulever la question
de son adaptabilité à la scène. Ainsi dans sa
chronique littéraire de La Revue Blanche [34],
Lucien Muhfeld déclare qu'au Théâtre d'Art se
jouent des «ouvrages dialogués mais point destinés
à la rampe sinon en de très différentes
conditions : Les Aveugles de Maeterlinck, le Concile
Féerique de Laforgue.»
La représentation du Concile durant la saison
1891-92 du Théâtre d'Art, la première de la
saison, eut lieu le 11 décembre à 20h30 dans la salle
du Théâtre Moderne. Le spectacle était en fait
composé de la représentation de plusieurs uvres
courtes : la Geste du Roy, d'Adenet Le Roy et
Théroulde, traduction d'Adolphe Retté et Stuart Merill,
décors de Sérusier, Bonnard, Vuillard et Ibels ; les
Aveugles de Maeterlinck, Théodat de Rémi de
Gourmont, décors de Maurice Denis. Le Concile
Féerique de Jules Laforgue, puis le Cantique des
Cantiques de Salomon. A. Retté qui fit donc la mise en
scène du spectacle évoque la représentation de
la "pièce" laforguienne , en ces termes :
[
]
Pour le Concile féerique, que j'avais également mis en
scène, je résolus de souffler moi-même. Blotti
dans mon trou, je stimulais les acteurs, quand une rumeur sourde,
venue de la salle les interrompit soudain. Les assistants
protestaient, d' autres prétendaient leur imposer silence. Le
peintre Hels, debout au balcon, déclarait que ces vers
l'horripilaient et le poètes Saint-Pol Roux et Julien Leclerc
les vouaient aux dieux infernaux; puis le tapage grandit. Nombre de
spectateurs se levèrent et se tournant vers Sarcey, impassible
aux fauteuils d'orchestre, se mirent à crier sur l'air des
lampions : conférence, conférence. Le bruit finit par
s'apaiser, la pièce se termina sans anicroche[35].
Dans le périodique La Paix daté du 15
décembre 1891, Félix Fénéon donne le
compte rendu suivant, bien que l'article soit signé Willy :
Le numéro
le plus légitimement sensationnel était Le Concile
Féerique de ce Jules Laforgue, un Çakia-Mouni moins
poseur qui, de 1885 à 1887, chantonnait sur le mode ironique
des poèmes tout endoloris. Si l'on fait abstraction de 36 vers
(Mouvement et Marine), d'Arthur Rimbaud à la jambe de
bois, qui ne constituaient qu'un essai isolé et peu concluant,
Laforgue, le premier, écrivit (La Vogue du 16
août 1886) des vers systématiques libres de toute
contrainte [
]
Le Concile Féerique
présente lui aussi une structure
hétérogène puisqu'il est composé de la
réunion de cinq poèmes figurant dans Les Fleurs de
bonne volonté et retouchés par
Laforgue. La répartition en est la suivante :
vers 1 à 30 :
« Petites misères d'août » (pièce
XXXI), sauf les cinq derniers vers utilisés plus loin.
vers 31 à 96 :
« Petites misères de juillet » (pièce IX)
sauf les quatrains du début et de la fin
vers 97 à 116 :
« Esthétique » (le couplet du Monsieur ;
pièce XLII)
vers 117 à 140 :
« Notre petite compagne », (couplet de la Dame ;
pièce XLV)
vers 141 à 148 :
il s'agit là d'un passage de raccord ; Laforgue en avait
noté le texte en marge d'un manuscrit de « Notre petite
compagne ».
vers 149 à 164 :
« Le bon apôtre » ( pièce XXII ; sauf le
dernier distique).
vers 165 à 169 :
constituent les cinq derniers vers de « Petites misères
d'août », disposés en dialogue.
Il
conviendrait bien sûr d'étudier le détail de
chaque suture et de rechercher ainsi comment se sont
opérés les collages.
La distribution de l'espace du poème à diverses
instances énonciatives (clairement identifiables ou diffuses)
est une constante des poésies laforguiennes et en particulier
des Complaintes, sur laquelle nous ne reviendrons pas[36].
Il importe ici de se demander si c'est une "intention
théâtrale" qui a guidé la composition du
Concile. Laforgue n'a laissé aucune indication à
ce sujet et la division du texte en couplets n'est pas, nous l'avons
vu, l'apanage du théâtre. Selon D. Grojnowski, la
composition du Concile Féerique aurait
opéré une sorte d'exorcisme de la thématique
obsédante du recueil abandonné des Fleurs de
bonne volonté[37]
: les contradictions insolubles auxquelles se heurtaient le Moi mis
à mal. Laforgue aurait donc tiré de cet assemblage de
cinquante-six pièces que constituent les F.B.V. une
« "pièce" unique »[38].
Qu'est-ce qui permettrait alors d'identifier un canevas
dramatique ? Peut-être tout d'abord la mention des DRAMATIS
PERSONÆ (LE MONSIEUR, LA DAME, LE CHOEUR, L'ECHO) sur une page
isolée du manuscrit [39]
Quant aux quelques didascalies présentes, elles ne
relèvent pas, on l'a vu, chez Laforgue d'un appareil
paratextuel exclusivement réservé au
théâtre. Le Concile hésite entre plusieurs
structures : l'une dialoguée qui se situerait du
côté dramatique, l'autre poétique. Ce refus de
choisir une voix/e participe de l'originalité laforguienne.
Dans le Concile la poésie crie au théâtre
et le théâtre crie au poème ; avec sans doute un
avantage au poème dans la mesure où les collages
effectués à partir des poésies des Fleurs de
bonne volonté font ressortir la voix poétique :
point de dialogue ou de polylogue dans ce texte, les voix
s'entremêlent, s'entendent parfois mais sont avant tout le lieu
d'une parole qui s'écoute elle-même. Jusqu'à
être déclamée comme le préconisent les
didascalies dans le passage suivant :
Silence ; nuit d'étoiles. L'aube.
LE MONSIEUR, déclamant,
la femme,
mûre ou jeune fille,
J'en ai
frôlé de toutes les sortes,
Des faciles, des
difficiles,
C'est leur mot
d'ordre que j'apporte !
(
)
LA DAME,
déclamant à son tour
Si mon air vous
dit quelque chose,
Vous auriez tort
de vous gêner ;
Je ne la fais pas
à la pose,
Je suis la Femme,
on me connaît.
[
]
C'est
aussi l'espace des bon mots, des rimes osées, des
métaphores inattendues :
LE MONSIEUR
Tiens, la Terre,
Va te faire
Très lan
laire
LE CHOEUR
Hé ! pas
choisi
D'y naître,
et hommes ;
Mais nous y
sommes,
tenons-nous y!
Écoutez mes
enfants ! - Ah ! mourir ! mais me tordre,
«Dans l'orbe
d'un exécutant de premier ordre ! »
Rêve la
Terre, sous la vessie de saindoux
de la lune
laissant fuir un air par trop doux
Vers les
zéniths de brasiers de la voie lactée
(Autrement beaux,
ce soir, que des lois constatées !)
[
]
C'est
enfin, comme on le voit, un espace où s'effectuent des relais
de parole. Dès lors chaque personnage est le réceptacle
d'autres voix.
Et le théâtre dans tout cela ? Seule
"pièce" publiée de son vivant et
représentée de Laforgue, le Concile
Féerique n'est peut-être pas cependant la plus
théâtrale. Elle s'inscrit dans une
expérimentation du poème qui cherche à franchir
les limites d'un genre. La voie théâtrale, et je
convoquerai pour la dernière fois la double orthographe, n'est
peut-être pas celle que l'on croit chez Laforgue. Elle ne se
trouve pas au seuil du Théâtre lui-même qui ne
convient pas à Laforgue comme Institution ou cadre
d'expression. Les Moralités deviendront en effet le
lieu privilégié d'une remise en question de l'"illusion
comique". En particulier dans «Hamlet» où l'auteur
s'attaque au mythe théâtral en tant que sublimation de
la réalité ou "création éternelle": le
personnage principal est un histrion qui joue à être
Hamlet, les décors sont de carton pâte (ou
"d'opéra comique" dans d'autres moralités) et Hamlet
"en a comme ça long sur le coeur, plus long qu'il n'en tient
en cinq actes"[40] C'est plutôt
du côté de la théâtralité que se
situerait la voie laforguienne.
Nous n'avons pas le temps de nous arrêter sur les
multiples définitions et applications de la
théâtralité qui ont été
proposées durant ces vingt dernières années.
Nous retiendrons ici la définition opératoire que la
théâtralité est le caractère de ce qui se
prête à la représentation scénique. Sous
l'impulsion de Vitez la dramaturgie contemporaine a appris à
"Faire théâtre de tout". Le ludisme de Vitez ou celui de
Ronconi ont imposé un renouvellement formel de ce qui est
donné à voir au spectateur (mise en scène) mais
aussi de la manière générale d'envisager le
théâtre. Lorsque Ronconi détourne L'Orlando
Furioso, ce monument de la culture italienne en mai 1970, les
destriers sur lesquels sont juchés les chevaliers ne sont que
des chariots à roulettes poussés par des machinistes
qui les font circuler à travers le public. Chaque
élément du décor : un dragon, une
chimère, affiche à travers filins poulies ou squelettes
de bois sa propre facticité et l'intègre comme
élément dynamique. Pris au centre de ce tourbillon le
public devient partie prenante du spectacle et se fond dans les lieux
de l'action : tantôt mer, tantôt champ de bataille ou
labyrinthe. Cet esprit de dérision, cette parodie si
furieusement avouée restaurent le plaisir du jeu au
théâtre. La conception laforguienne de l'écriture
participe de cet esprit irrévérencieux, de ce souci
d'abolir des genres qui n'ont plus de sens face au vertige de l'envie
de dire. Théâtraliser le réel revient pour lui
à introduire la farce, le jeu dans les domaines les plus
divers de l'écriture pour expérimenter toutes les voies
possibles. Aussi faut-il peut-être regarder les "pièces"
dont nous avons parlé comme les exercices d'école qu'un
metteur en scène imposerait à ses comédiens. Il
s'agit de "[se faire] la main" sur l'écriture, comme
Hamlet "[se faisait] la main" dans la moralité en
tuant Polonius ou comme Laforgue se faisait lui-même la main en
parodiant Shakespeare.
Qu'elles aient été
écrites ou non pour la scène, les "pièces"
laforguiennes sont "jouables" surtout dans la mesure où elles
se jouent du théâtre, en cela elles sont
étonnamment modernes. Quant à cette
théâtralité qui imprègne une bonne partie
de sa production, elle illustre, au delà de la marque
d'écriture, les soubresauts d'un dialogue sans fin entre
l'écrivain et ses possibles.
Université de Provence Aix-Marseille I
[1]
uvres Complètes,
L'Age d'Homme, Lausanne, 1986 : (A.H.), T. 1, lettre à
Charles Henry, 5 décembre 1881, p.722.
[2] Léon Vanier Libraire
Éditeur, 1902.
[3] Cf. notamment la notice de J.L. Debauve,
A.H., T. 2, p. 681.
[4] Lettre à Madame Mültzer, 19
août 1882, A.H., T.1, p. 798.
[5] 18 mars 1882.
[6] La pièce d'Henry François
Becque parut le 12 septembre 1882 ; il ne nous est rien parvenu de
cette "comédie [
] plus noire que les Corbeaux"
dont parle Laforgue.
[7] Lettre à C. Ephrussi, A.H.,
T. 1, p. 813.
[8] In Feuilles Volantes, Le Sycomore,
1981, p. 75.
[9] Lettre à C. Henry, 27 juillet 1883
A.H., T. 1, p. 832.
[10]
Ibid., 1er ou 2 août 1883, p.
834.
[11] D. Grojnowski, Laforgue et
l'originalité, A la Baconnière, Neuchâtel,
1988.
[12]
[
]
Mon coeur est un lexique ou cent littératures
Se lardent sans répit de divines ratures.
[
]
«Complaintes-Litanies de mon Sacré-Coeur»,
A.H., T. 1, p. 612.
[13] Dès 1880, Laforgue entreprend
l'écriture d'un roman intitulé Un Raté
qu'il ne mènera pas à bien. J.L. Debauve a
retrouvé quelques pages de ce projet reproduites dans les
Feuilles Volantes, p. 173 à 186.
[14] Lettre à Charles Henry, 2
déc. 1882, ibid., p. 810
[15] «Notes sur le
théâtre», Revue Indépendante, janvier
1887.
[16] D. Grojnowski, Laforgue et
l'originalité, op. cit..
[17] P.O. Walzer, notice de
présentation Du Concile dans A.H., T. 2, p. 265.
[18] On citera seulement le bel écho de
Dante «l'amour d'une femme peut emparadiser l'homme»,
A.H., T.1, p. 147.
[19] Ibid., p. 493.
[20]
Séguier, 1990.
[21] R.S.H, n°178, 1980.
[22] Pour le détail des publications et
le descriptif du manuscrit on se reportera au texte de D. Grojnowski
dans sa notice de présentation du texte ; A.H. T. 1, p.
497.
[23] Cf. supra, P.2. A notre connaissance un
seul manuscrit du Pierrot a été recensé pour
l'instant.
[24] On peut tout de même
s'étonner que ce "brouillon" porte sur le manuscrit même
la mention de [TROISIEME TABLEAU].
[25] A.H., T. 1, p. 511.
[26] Voir notamment les niveaux
d'énonciation dans «Hamlet» : l'histrion qui joue le
prince de Danemark, le narrateur de l'action, récitant
impitoyable qui remet en question les actions du personnages mais
aussi l'instant même de l'écriture.
[27] Cf. J.P. Bertrand, Les Complaintes de
Jules Laforgue, ironie et désenchantement,
Klincksieck, 1997.
[28]
A.H., T. 1, premier tableau, scène 1,
p. 500.
[29] «[...] je possède
à présent ma langue d'une façon plus minutieuse,
plus clownesque (
) n'ayant qu'un but : faire de l'original
à tout prix.», (mai 1883, A.H. , T.1, p. 821).
[30] Op.
cit.A.H., T. 2, p. 265.
[31] Il s'agira en fait d'un tirage à
part de la revue. La plaquette ne sera annoncée au Journal
Général de la librairie que le 21 mai 1887. Selon P.O.
Walzer certains exemplaires semblent avoir été repris
par le Libraire Léon Vanier qui aurait remplacé sur la
couverture l'indication du premier éditeur par une
étiquette à son nom. cf. A.H., T. 2, p. 265.
[32]
A.H, T.2, à G. Kahn, 3 juin 1886.
[33] Programme du Théâtre d'Art
de Paul Fort, consultable au fonds de l'Arsenal.
[34] Déc. 1891, n°3.
[35] Le symbolisme anecdotes et
souvenirs , Paris Messein, 1903, p. 200 cité dans
A.H, T. 2, p. 267.
[36] Nombreux sont les poèmes qui
convoquent des personnages et les font dialoguer, avec ou sans
distribution scénique ; cf. notamment : ELLE et LUI de la
«Complainte des formalités nuptiales» ; LES
COMMUNIANTES, LES VOLUPTANTES, LES PARANYMPHES, LES JEUNES GENS, LE
FIGUIER de la «Complainte des voix sous le figuier
Boudhique», etc. Voir les chapitres 6 et 7 "Dialogue"
et " Polylogue" dans l'ouvrage de J.P. Bertrand, op. cit., p.
201-265.
[37] Conçu et rédigé
très rapidement, comme L'Imitation de Notre-Dame La
Lune, le recueil des F.B.V a été
abandonné sans raison apparente.
[38] D.
Grojnowski, op. cit., p. 148.
[39] Pour les détails concernant la
mise au net du texte original, cf. la notice de P.O. Walzer dans
A.H. , T. 2, p. 269.
[40] ibid., p. 381.