Laforgue et les épigraphes de Hamlet

Le personnage de Hamlet ayant été élevé au statut d'un mythe, son influence sur la littérature française du dix-neuvième siècle ayant suscité tant de commentaires et d'exégèses, on est tenté de se rendre à l'évidence que tout est dit, et de se résigner au silence. Il me semble pourtant qu'il y a quelques aspects de la présence de Hamlet chez Laforgue qui n'ont pas attiré l'attention de la critique et qui méritent d'être étudiés ; mais avant d'entrer dans le détail des textes, je voudrais faire deux observations générales. Premièrement, le jeune prince qui porte le deuil de son père, témoin son habit couleur d'encre, est devenu pour le romantisme le symbole d'un deuil généralisé. Le Lorenzaccio de Musset et le Chatterton de Vigny s'habillent eux aussi de noir, et l'on sait que pour Baudelaire « nous célébrons tous quelque enterrement ». L'habit noir, cette « pelure du héros moderne », n'indique pas seulement « l'égalité universelle » mais un « deuil perpétuel », si bien que la société ressemble à « une immense défilade de croque-morts, croque-morts politiques, croque-morts amoureux, croque-morts bourgeois ».[1]  C'est ce même costume que, dépouillant le débraillé de ses congénères, Laforgue affecte dans la vie sociale, de même qu'il choisit  les « violets gros deuil » comme la « couleur locale »[2] des jardins de son âme, et de sa poésie.

            Deuxièmement, sur le plan de la thématique et des images, ce sentiment de deuil et de décadence s'exprime par les couchers du soleil, par les chants du crépuscule, et par les feuilles d'automne, l'automne étant à l'année ce que le crépuscule est à la journée. Comme Hugo, comme Baudelaire (qui selon Laforgue a si bien compris l'automne)[3], et comme Laforgue lui-même, Delacroix, le plus grand peintre du romantisme et du siècle, est très féru de couchers de soleil, et ce n'est sûrement pas par hasard que ses trois Hamlet et Horatio au cimetière, surtout celui de 1859[4], sont parmi ses oeuvres les plus saisissantes à cet égard. Il est bien évident que pour le romantisme le héros shakespearien participe à cet état d'esprit funèbre, automnal, crépusculaire.

            Mais c'est l'usage que fait Laforgue des citations de Hamlet dans sa poésie qui nous intéresse ici, et surtout la fonction des épigraphes dans Des fleurs de bonne volonté. De façon générale, il s'en sert pour créer une atmosphère de mélancolie ou de désespoir, ou pour souligner le manque de communication entre les sexes ; mais il y a des cas où l'épigraphe a une fonction plus importante, en infléchissant le poème dans un sens que sans elle il n'aurait pas pris. Dans « Aquarelle en cinq minutes » par exemple, qu'Anne Holmes a raison d'interpréter comme une métaphore de l'amour humain[5], l'épigraphe (« ’Tis brief, my lord : As woman's love ») est courte comme le poème, et l'on serait peut-être tenté de ne pas chercher plus loin, et de savourer la convenance du poème et de son épigraphe, tous deux brefs comme l'exécution d'une aquarelle en cinq minutes, -- si l'on n'était pas en même temps entraîné par le charme du jeu de mots « réflexif » qui installe en plein milieu de ce poème-aquarelle un orage où la pluie tombe à verse. Certes, le lecteur averti qui connaît bien la grivoiserie de Laforgue, et qui est au fait de ses ribambelles et de ses déluges[6], ne sera pas pris au piège de cet abcès qui perce d'une manière, comment dire ?, si « orgasmique ». Il comprendra aisément que la fonction de l'épigraphe est de servir de clef au lecteur non averti, à qui il aurait fallu une connaissance intime du vocabulaire « privé » du poète, ou un esprit irréparablement mal tourné.

            De même, dans la pièce XVI des Fleurs de bonne volonté, « Dimanches », l'épigraphe donne la clef du poème, sans laquelle le suicide de la jeune fille du pensionnat resterait inexpliqué: « Have you a daughter ? –I have, my lord. –Let her not walk i' the sun ; conception is a blessing ; but not as your daughter may conceive» » (2.2) [«Avez-vous une fille ? Oui, monseigneur. Ne la laissez pas se promener au soleil. C'est une bénédiction de concevoir ; mais pas comme votre fille le conçoit. » ]. Conclusion: la jeune fille du poème se jette à l'eau parce qu'elle est enceinte, parce qu'elle a conçu à force de se promener au soleil. L'ironie, et le charme, du poème relèvent sans doute de son réalisme qui oppose la pluie au soleil, et implicitement le fleuve avec ses chalands modernes à la rivière pastorale où la chaste et folle Ophélie trouve la mort dans un suicide pour ainsi dire involontaire: « There is a willow grows askant the brook / That shows his hoary leaves in the glassy stream./ Therewith fantastic garlands did she make / Of crow-flowers, nettles, daisies, and long purples » (4.7). Mais on se demande si Laforgue avait compris toutes les allusions au soleil et à la conception dans cette épigraphe qui fait partie du dialogue entre Hamlet et Polonius au deuxième acte. Ce dernier a convenu avec le roi et la reine « to loose my daughter to him » afin de surprendre les propos amoureux et la passion du prince pour Ophélie. Les connotations sexuelles de l'expression sont assez explicites puisque dans le vocabulaire de l'élevage loose veut dire donner la femelle au mâle. L'interdit de se promener au soleil est sans doute un rappel de la scène où le roi ayant demandé au prince pourquoi les nuages pèsent encore sur lui, celui-ci répond que ce n'est pas le cas, et qu'il se trouve trop au soleil : « too much in the sun » (1.2). Mis à part le jeu de mots sur sun / soleil et son / fils, il est clair que le prince veut indiquer qu'il se trouve trop au soleil dans l'éclat de la cour et de la présence royale, dont il veut se retirer ; car le soleil est souvent chez Shakespeare le symbole de la majesté. C'est ainsi que Hamlet indique d'une manière allusive qu'Ophélie doit éviter la vie de la cour, la présence du roi et peut-être celle du prince lui-même. C'est là une première possibilité.

            Mais il y a une autre possibilité d'interprétation à la fois plus intéressante et plus pertinente. Au début de la scène, Polonius demande au prince s'il le connaît, et celui-ci de répondre : bien sûr, vous êtes poissonnier, a fishmonger ; preuve évidemment de sa folie. Mais cette folie, Polonius le sait, n'est pas sans méthode, comme l'indique l'épigraphe du poème IV des Fleurs de bonne volonté, « Maniaque » (qui d'ailleurs et assez typiquement a très peu à voir avec Hamlet, puisque les épigraphes, bagatelles interchangeables, peuvent voyager d'un poème à l'autre) : « Though this be madness, yet there is method in't. » Le plus fort, c'est que Polonius est incapable de reconnaître que le métier de poissonnier lui convient parfaitement, à cause de la croyance populaire que les poissonniers étaient des fornicateurs, ou des maquereaux. Polonius met sa fille sur le chemin d'Hamlet, « looses his daughter to him » (2.2), à la manière d'un maquereau ; la constatation du prince (« vous êtes poissonnier ») est donc une façon d'ajouter à l'innocence de sa folie une insulte qui n'est pas moins audacieuse pour être voilée. C'est pourtant un jeu de mots qu'aurait tout de suite percé le peuple au poulailler, puisqu'il y avait traditionnellement comme un échange entre acteurs et spectateurs qui perce dans les plaisanteries qu'ils partagent, comme si à certains moments le personnage sortait de son rôle pour parler directement à la salle.

            A cela il faut ajouter que dans l'imagination populaire le poisson et l'eau salée étaient associés à l'idée de la fécondité ; on croyait que dans les navires à longs trajets les souris se multipliaient de façon extravagante, sans l'intervention des mâles ; on croyait également que les femmes et les filles de poissonniers étaient non seulement très belles, mais exceptionnellement fécondes[7]. Alors, l'innocente Ophélie mûrira sans doute au soleil intellectuellent, ses conceptions auront la clarté du grand jour, mais, fille de poissonnier, elle risque aussi de concevoir littéralement, étant d'une fécondité anormale. Sa position sera sans doute encore plus dangereuse si elle se promène au soleil de la cour, qu'il s'agisse des autres membres de la cour ou d'Hamlet lui-même. A cela, il faut ajouter que le soleil comportait lui aussi des connontations de fécondité puisqu'il fait proliférer les vers dans une charogne ; et Hamlet vient de dire que le soleil fait des vers dans un chien mort, qui est « une bonne charogne à baiser » [« a good kissing carrion »]. Or, carrion, à l'encontre de son homonyme français, peut aussi indiquer la chair vivante qui n'est bonne qu'à l'activité sexuelle, qu'à baiser. C'est à ce moment que Hamlet demande à Polonius s'il a une fille. Mais son manque d'à-propos n'est qu'apparent. Bien que la question « Avez-vous une fille ? » semble n'avoir rien à voir avec ce qui précède, en réalité elle est parfaitement conséquente. L'insolence et l'esprit grivois du prince n'auront sûrement pas manqué de susciter le gros rire des spectateurs. Il n'est pas sûr, hélas, qu'ils aient été si aisément reconnus par Laforgue.

            Il en est peut-être de même pour les connotations inusitées de l'expression couvent/ nunnery que le Hamlet shakespearien emploie si souvent, tout comme sa réincarnation décadente. « To a nunnery go » sert d'épigraphe à « Romance » (Fleurs de bonne volonté VIII) et, dans des passages plus longs, à « Dimanches » (XXXIV), à « Petites Misères d'automne » et au dernier poème des Derniers Vers qui la reprend dans les vers célèbres : « Nuit noire, maisons closes, grand vent, / Oh, dans un couvent, dans un couvent ». Dans ce poème et dans « Petites Misères d'automne » le poète envoie son amante au couvent, puisque la race humaine est faite de fieffés coquins, d'arrant knaves, tandis que dans « Dimanches » XXXIV, c'est parce que la coquetterie de la jeune fille confine à la corruption : « Dieu vous a donné un visage et vous en fabriquez un autre ... vous dansez, vous minaudez, vous zézayez. » Dans le poème de Laforgue le comportement de la jeune fille est peut-être pire ; il y est question de sa tournure et de ses frisures « Achalandant contre-nature/ Ton front et ton arrière-train. »  Plus qu'Ophélie que son maquereau de père met sur le chemin d'Hamlet comme si elle était quelque femelle à imprégner, la jeune fille chez Laforgue est un être ambigu, étant tour à tour l'innocente destinée au cloître, la victime à la manière d'Antigone, et la femme corrompue ou facilement corruptible, une sorte de prostituée en puissance ; si bien qu'on serait amené à se demander si Laforgue connaissait l'autre sens du mot nunnery, qui en anglais signifiait l'inverse, un lieu mal famé, une « maison close », ou maison de tolérance. Il n'est pas inconcevable que ce connaisseur des Tingeltangel berlinois était au courant de cet usage anglais, et qu'il jouait dans ce poème sur les deux sens du mot. La référence dans la deuxième strophe au clown printanier dont la « valse trinquait aux bouges / Où se font les enfants morts-nés », si elle ne confirme pas tout à fait cette hypothèse, ne fait rien pour l'écarter. De toutes façons, les deux sens du mot s'appliquent bien à la pièce de Shakespeare et à la poésie de Laforgue, puisque la conception est refusée aux nonnes et réputée impossible aux filles de joie de par leur métier. C'est pour cette raison qu'un couvent fera parfaitement l'affaire de l'innocence ou de la corruption.

            Quoi qu'il en soit, ce qui est indiscutable c'est que Laforgue partage avec Hamlet un goût prononcé pour la vulgarité et la grivoiserie. Tout le monde connait ses sacrilèges et l'extravagance de ses allusions à l'activité sexuelle. Laforgue a lu sans doute ceux de Shakespeare avec plaisir, au point peut-être de vouloir rivaliser avec lui ; voir par exemple l'épigraphe de « Fifre » où, d'ailleurs assez typiquement, le titre et l'épigraphe ont très peu à voir avec le contenu du poème : Ophélie reproche au prince d'avoir l'esprit trop incisif : « You are keen, my lord, you are keen » ; et lui de répondre « un grognement de vous en émousserait le tranchant » [« It would cost you a groaning to take off my edge »]. Ou pire encore quand il cite dans l'épigraphe de XXVIII « Dimanches » le dialogue avec Ophélie juste avant la pièce-dans-la-pièce, quand Hamlet propose « to lie in her lap » [« m'étendrai-je entre vos genoux ? »] . Sur le refus d'Ophélie, il lui demande « Do you think I meant country matters ? »  La traduction donne « Me prêtez-vous des manières de rustre », inconsciente de la grossièrté du jeux de mots, qui pourtant devient très évident si le comédien accentue la première syllabe de country, qui donne comme en français une expression des plus grossières. Il serait doux de croire que le jeu de mots n'est peut-être pas passé inaperçu de Laforgue, qui d'ailleurs lui trouve un analogue dans la double entente du verbe « approfondir » au dernier vers du poème :

 

                  Que je te les tordrais avec plaisir,

                                Ce coeur, ce corps !

                                                          Et te dirais leur fait ! et puis encore

                          La manière de s'en servir !

           Si tu voulais ensuite m'approfondir...

 

            Il n'est pas jusqu'à sa cruauté et à ses changements brusques d'humeur que le personnage laforguien n'emprunte à son aîné shakespearien ; Hamlet tue Polonius par erreur, l'ayant pris pour Claudius, et sans ressentir le moindre remords -- « Thou wretched, rash, intruding fool, farewell ! I took thee for thy better » (3.4 ) ; il y a de plus sa manière de tancer sa mère et de semer la confusion dans l'esprit de la pauvre Ophélie. On n'a pas à chercher loin des exemples d'une cruauté analogue chez Laforgue. Mais il importe de distinguer ces deux manières de se comporter. Celle d'Hamlet s'explique surtout par le meurtre de son père et la position dangereuse où il se trouve à la cour de Claudius, tandis que celle du personnage laforguien a ses origines dans le mal romantique. Congénère de Hamlet, il doit plus encore à René, à Lorenzaccio, à Julien Sorel et peut-être surtout à Octave de Malivert, le héros ténébreux du roman réputé le plus énigmatique de Stendhal, Armance. Le passage brusque d'une émotion à son contraire, les explosions d'une violence imprévue ou d'un sadisme gratuit, les incertitudes de l'identité, de la morale, de la vérité philosophique, psychologique et sociale, font des personnages romantiques des héros des plus déséquilibrés et des plus imprévisibles, dont l'angoisse métaphysique explique la hantise et le prestige du suicide. Chez Hamlet l'angoisse s'explique en gros par des faits empiriques : le meurtre du père, et la faiblesse et l'infidélité de la mère. Mais la distance n'est peut-être pas si grande entre Hamlet, notre maître à tous, et ses descendants modernes qui partagent avec lui la conviction d'une corruption fondamentale, quelque chose de pourri non tant dans l'état du Danemark, mais qui remonte aux origines de la vie et qui fait de l'abandon et du deuil l'expérience fondamentale de la condition des hommes.

 

 

                                                                                                J. A.  Hiddleston,

                                                                                                Exeter College, Oxford.



    [1] Baudelaire, Oeuvres complètes, II, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1976, p.494.

    [2] « Complainte des formalités nuptiales ».

    [3] « Comme il a compris l'automne », Oeuvres complètes, II, Lausanne, L'Age d'homme, p. 693 (Lettres à un ami) p. 33).

    [4] Les trois tableaux portant ce titre sont de 1835 (Francfort, Städelsches Kunstinstitut), de 1839 (Louvre), et de 1859 (Louvre).

    [5] Anne Holmes, Jules Laforgue and Poetic Innovation, Oxford, Clarendon Press, 1993, p. 61.

    [6] Comme dans Derniers Vers.

    [7] Voir le commentaire dans Hamlet, The Arden Shakespeare, éd. Harold Jenkins, Thomas Nelson, 1982