Mythe
du théâtre et théâtralité du mythe
dans
Moralités Légendaires
Y
a-t-il lieu de parler de théâtre chez Laforgue ?
Telle
est la question que daucuns pourraient se poser en lisant
lintitulé de cette communication.
Dans une
précédente étude[1],
je me demandais comment le jeune littérateur, soucieux de
« se créer une position »[2], entreprenait de sessayer aux genres
littéraires en vogue et en venait, de ce fait, à
expérimenter lécriture dramatique au milieu
dautres nombreuses tentatives. Dans ce but, javais
prêté attention à trois textes qui posent, selon
moi, de manière flagrante la question du rapport au
théâtre : Tessa, Pierrot Fumiste et
Le Concile Féerique.[3]
Lune des conclusions de cette étude revenait à
dire que, si lon considère chronologiquement la
production de ces trois textes, la facture théâtrale
(distribution en actes et en scènes, didascalies, jeux de
scènes
) sestompe pour ne conserver que quelques
scories, sorte de témoignage dun écho
théâtral qui donnera lieu à certaines
caractéristiques de lécriture laforguienne :
lalternance dialogique symptomatique des poèmes, la
narration à « caractère
didascalique » en jeu dans Moralités
Légendaires.
Cest
précisément le rapport que les nouvelles des
Moralités entretiennent avec le théâtre
que jinterrogerai ici, en envisageant pour cela deux
paramètres :
- limage du
théâtre véhiculée par les textes : je
mattarderai principalement sur deux nouvelles qui jouxtent et
qui jouent avec le milieu du théâtre ou de
lopéra : « Hamlet ou les suites de la
piété filiale » et
« Lohengrin » ;
- les modes de
fonctionnement et les enjeux de la théâtralité
sur le plan narratif.
« Hamlet » ou la
désaffection du théâtre comme institution et
comme fonction
Dans « Hamlet ou les
suites de la piété filiale » se joue la
désacralisation du mythe littéraire, cette
révolte contre le texte devenu objet de culte, mais aussi
celle dune certaine idée du théâtre. En
effet, la parodie en cours dans cette nouvelle ne vise pas seulement
le détournement dune figure obsédante de la
culture occidentale, dont on ne compte plus les
réécritures[4],
mais aussi lunivers systématique dont cette
dernière fait partie : le Théâtre, en tant
quinstitution sociale et culturelle, mais aussi la
représentation de ce dernier comme sublimation ou, à
lopposé, comme avatar de la réalité. Sans
être le terrain dune interrogation herméneutique
sur lesthétique shakespearienne ou sur le
« theatrum mundi » baroque, le
« Hamlet » laforguien laisse entrevoir un certain
nombre dallusions à la vulgate shakespearienne
quil importe de mettre au jour.
En effet, ce texte fonctionne
à l'instar d'une caisse de résonance qui déforme
et amplifie le propos initial shakespearien. Il altère ainsi
le sens de la « souricière » (the
« mousetrap »), cette pièce dans la
pièce qui constitue le nud du drame mais qui signale
aussi le rapport ambigu entre réalité et illusion
comique[5].
Le détournement de lintertexte shakespearien et les
modifications qui lui sont infligées sinscrivent dans la
logique du processus parodique[6].
Cet exercice prend toutefois chez Laforgue le tour dune
réécriture qui sinscrit à tous les niveaux
de la composition du texte. Les modifications que lauteur
apporte à lhypotexte shakespearien sont
révélatrices dun travail (au sens
étymologique du terme) de décomposition puis de
recomposition de celui-ci. Ainsi opère-t-il une série
de transformations qui entament la structure diégétique
et narrative du texte original, non sans égratigner un certain
nombre de topiques et de caractéristiques prétendument
attribuées à lauteur de Hamlet. Les
commentateurs de luvre laforguienne ont
déjà signalé ces références
à un Shakespeare de « pages roses de
dictionnaires »[7].
Toutefois, il importe de dire que les anamorphoses subies par
lhypotexte induisent, par un jeu de reflets, une nouvelle
lecture mais aussi que la nature de ce
« parasitage » est porteuse de sens[8].
Considérons notamment cette nouvelle filiation dHamlet,
fils dune « diaboliquement belle gypsie »
et frère de Yorick, qui conduit à désamorcer de
façon amusante la constellation dipienne et vient
légitimer, sous couvert
dhérédité[9],
la folie hamlétique
De plus, le texte palimpseste qui
vient simmiscer entre les lignes de lhypotexte
génère immanquablement un méta-discours
contestataire.
Il en ressort notamment que la
moralité peut être considérée dans son
ensemble comme une mise en abîme polémique dun
théâtre avatar du réel :
Laforgue a émaillé son texte d'indications
scéniques, de didascalies, de prises de paroles
alternées signalant ainsi lhybridité de son
récit. On mentionnera pour lexemple un passage qui
illustre bien le caractère résolument polymorphique du
texte. Il reprend en effet un morceau de bravoure de la pièce
shakespearienne : le monologue de la première scène du
cinquième acte (dit du crâne de Yorick) et introduit
dans son récit un certain nombre de marqueurs du discours
dramatique. Toutefois lemploi du monologue, en vogue à
cette période[10],
est ici entrecoupé de passages
hétérogènes qui offrent lapparence de
didascalies
[
]
Alas, poor Yorick ! Les petits helminthes ont
dégusté lintellect à Yorick
Cétait un garçon dun humour assez infini
[
] Il y avait une langue là-dedans ; ça
grasseyait :
« Good night, ladies ; good night, sweet ladies ; good
night, good night ! » Ça chantait, et souvent
des gravelures. Il prévoyait ! (Hamlet fait le geste de lancer le crâne en
avant). Il se souvenait ! (Même geste en arrière). Il a
parlé, il a rougi, il a BAILLÉ ! [
]
Le texte se pare aussi de
références sémiques au
théâtre : on y parle de levers de rideau,
dactes, de coulisses, de rôle[11],
etc., tandis que les onomatopées miment les jeux de
scène[12].
Enfin lillusion théâtrale est elle-même
démentie par ce personnage-histrion qui joue le rôle
dHamlet :
le prince Hamlet en a comme ça long
sur le cur, plus long quil nen tient en cinq
actes
[13]
Ces cinq actes qui figurent la longueur de la pièce shakespearienne Le jeu consiste donc à démonter le mécanisme de la pièce originale et à en exhiber les artifices dramaturgiques (ici la contrainte des cinq actes). Plus loin, on rencontre dautres conventions : lorsque lactrice Kate se fait appeler Ophélia, Hamlet lui rétorque :
Oh! cette usurière manie
qu'ont les parents de coiffer leurs enfants de noms de théâtre ! Car
Ophélia, ce n'est pas de la vie çà ! Mais
de pures histoires de planches et de centièmes !
Ophélia, Cordélia, Lélia, Coppélia,
Camélia ! Pour moi, qui ne suis quun
paria, nauriez-vous pas un autre nom de baptême (de
baptême, entendez-vous !) pour lamour de moi.[14]
Cette boutade sur les noms de
théâtre cache en réalité un jeu de miroirs
dans lequel le personnage dun récit (le Hamlet
laforguien) dénonce le caractère fictif dun autre
personnage, théâtral à bien des égards :
Ophélia (« car Ophélia ce nest pas de
la vie ça ! »). Hamlet fait-il allusion à
lOphélia shakespearienne[15]
ou au personnage laforguien qui prend place dans la même
diégèse que lui ? Lauteur laisse planer le doute,
saisissant lopportunité de convoquer dans son texte les
personnages shakespeariens[16]
mais aussi de souligner au passage le caractère fictionnel de
la fable.
Le jeu de leurre avec
lunivers théâtral se poursuit avec
lintroduction dans lhistoire de lacteur William,
chargé, qui plus est, de représenter « la
pièce dans la pièce » et qui n'est autre que
Shakespeare lui-même. Maniant le lieu commun à la pelle,
Laforgue fait endosser à William lhabit
prévisible du comédien mais il laffuble en
même temps dun diminutif étonnant :
« Bibi ». Avatar plaisant du
« je » de lauteur, ce Bibi vient-il encore
une fois agrémenter le jeu de leurres qui dissimule la figure
auctoriale sous les masques parodiques ?
Dans la
moralité tout crie au théâtre jusquau
narrateur, sorte de récitant en folie, qui sapproprie
tous les rôles : celui de metteur en scène, de
machiniste, de décorateur[17]et
surtout celui de spectateur de son propre théâtre. En
réalité, toutes les conditions sont réunies dans
ce texte pour donner limage anamorphique dune
pièce ou plus encore dune représentation
théâtrale[18].
Quelles seraient dès
lors les motivations laforguiennes ? On peut penser que
lune dentre elles semploie à
démythifier une certaine forme de théâtre, que
lon pourrait rapidement qualifier de canonique[19],
pour sefforcer de ramener cet art à sa dimension
humaine. Si la tradition classique impose à ses héros
dêtre nobles, ou les condamne à souffrir et
à mourir faute de ne pouvoir accomplir leur destin de grands
personnages (ici la vengeance), Laforgue, lui, samuse, par
effet de contraste, à les rapetisser[20].
Cest ainsi que Hamlet ne doit plus être HAMLET mais
« un Hamlet comme tout le monde » car comme le
dit le finale du texte « la race nen est pas perdue
quon se le dise »[21].
Les enjeux de ce texte nous semblent cependant multiples, dune
part il est question de se faire la main sur le texte-père, ce
modèle trop encombrant, quil sagit de transgresser
comme le veut lair du temps[22].
Cest la stylisation qui sera loutil de cette
transgression. Dautre part Laforgue outrepasse le
détournement burlesque dun texte dont il samuse
à pervertir la structure, la parodie devient un espace
dexpression et de revendication personnelle, dès lors
que lauteur, par exemple, piège le texte-source en
remontant à une provenance pré-shakespearienne
[23].
Dans l'intervalle de cette transgression, ce qui se joue cest
aussi la mise en place de lécriture comme lieu de
rencontre des voix de lauteur. La voie dramaturgique se
décline alors comme lun des possibles de
lécriture.
« Lohengrin » ou
la mise à mal du théâtre à machine
Dans « Lohengrin fils de Parsifal », la parodie vise en premier lieu le détournement burlesque des stéréotypes de lopéra wagnérien. Laforgue transforme lunivers légendaire pierre angulaire de la théorie wagnérienne en un espace « saturé » de mythes, qui devient dès lors légendaire par excès. Mais concurremment à cette entreprise, le texte renvoie limage dun type de représentation (on sautorise ici le rapprochement entre la représentation théâtrale et celle dun opéra) : cest le modèle du « théâtre à machine » qui semble fustigé. Ainsi laccent est-il mis, en particulier, sur la facticité des décors. Quand la lune apparaît, le texte simule lagencement dun décor de spectacle :
La belle pleine-lune
vieil or (
) si près quon dirait un ouvrage
des hommes de la terre (
) une lune naïve en son
énormité comme un ballon lâché [24].
De
façon identique, la description du décor autour du
parvis Notre-Dame souligne laspect « tape à
lil » de ce décor dopérette
(dans le Miracle des roses
on parlait d« opéra
comique »[25]) : « les
crayeuses façades », « les balcons
pavoisés de professionnels suaires » ou
« la rosace en tombale efflorescence »
suggèrent le faux clinquant dun décor de
pacotille. Cette allusion à un décor de
carton-pâte, ostensiblement factice, est une constante des
Moralités : on retrouvera ce motif dans la plupart
des nouvelles, comme sil sagissait dinstaller les
mythes sur le point dêtre détournés dans un
espace fictif qui signale par ricochet leur propre inanité.
Lexemple le plus évocateur reste sans doute limage
du coucher de soleil dans « Persée et
Andromède » :
Là-bas, à lhorizon
miroitant où les sirènes retiennent leur respiration,
Les échafaudages du couchant montent ;
De phare en phare, sétagent des
maçonneries de théâtre ;
Les artificiers donnent le dernier coup de main ;
Une série de lunes dor sépanouissent
comme des embouchures de buccins rangés dont les phalanges de
hérauts annonciateurs fulmineraient.
Labattoir est prêt, les tentures se
carguent ;
Sur des litières de diadèmes,
et des moissons de lanternes vénitiennes, et des purées
et des gerbes,
Endiguées par des barrages de similor
déjà au pillage,
LAstre Pacha,
Son Eminence Rouge,
En simarre de débâcles,
Descend, mortellement triomphal,
Durant des minutes par la Sublime Porte !
Et le voilà qui gît sur le flanc, tout
marbré de stigmates atrabilaires [26].
La conclusion du narrateur est
pour le moins surprenante : « Vite, quelquun
pousse du pied cette citrouille
crevée
»[27].
Cette intervention vient mettre un terme à lenchantement
poétique en désamorçant le processus
métaphorique. Il peut sagir ainsi, à la fois de
marquer la facticité dun décor explicitement
théâtral (évocation des maçonneries de
théâtre), mais aussi de signaler le refus de
lengagement métaphorique et poétique dans le
texte. Toute tentative dinstaller une parole poétique
semble ménagée pour être aussitôt
rejetée par un recours à la dérision.
Si
lévocation parodique des mythes est loccasion de
sen prendre à une certaine idée du
théâtre, on est en droit de se demander quelle est la
forme dexpression (théâtrale ou non) que Laforgue
plébiscite. Cest semble-t-il par lexercice de la
théâtralité quil propose dans les
Moralités une nouvelle voie, en marge des genres
romanesque, poétique ou dramatique ou plus exactement en
réalisant une synthèse des trois.
La
théâtralité telle quelle se donne à
voir dans Moralités Légendaires a trait à
une exhibition des référents appartenant au monde du
théâtre. Elle se situerait du côté de la
spectacularité. Lun des facteurs essentiels de ce
procédé est lutilisation de différents
niveaux énonciatifs, on en citera deux par commodité
ici, en prenant lexemple d« Hamlet »
:
- lun
ouvert sur lespace du dialogue (ou monologue) et de la prise de
parole alternée et dans lequel Hamlet, par exemple, serait le
locuteur principal ;
- lautre
ouvert sur une narration omnisciente, proche de la didascalie, dont
le locuteur serait une sorte de récitant-metteur en
scène qui donnerait des indications scéniques et qui
perturberait le déroulement de laction.
Cest la superposition et
linterférence de ces deux plans énonciatifs qui
donne aux Moralités leur aspect
hétérogène ou cacophonique. Ces dernières
apparaissent ainsi comme une sorte de gueuloir métaphorique
destiné à asseoir un style.
Dans un premier
temps, la narration didascalique
apparaît comme un élément de tension entre
récit et discours. En effet, dans les nouvelles, un principe
qui sétait déjà fait jour dans le
Pierrot Fumiste et dans Le Concile Féerique
devient systématique : il sagit dun minage de
laction (de la parole déléguée à un
personnage en état de dialoguer ou de monologuer) par une
instance énonciative qui plante les décors (fonction de
la didascalie à lorigine) et commente laction
(fonction de récitant), jusquà la subvertir.
Javais déjà, lors de létude du
Pierrot Fumiste, signalé comment la didascalie[28],
qui au début du texte est indication de mise en scène,
en vient à enfler jusquà disputer lespace
du discours aux répliques, occasionnant un
phénomène de tension entre lélément
narratif et lélément proprement dramatique.
Dans les
Moralités (où toute distinction typographique
disparaît entre les différents plans
énonciatifs), sinstalle un discours de
commentaire des agissements des personnages dont la
portée est autant la description des actions de ces derniers
que celle des réactions de l'énonciateur. Les exemples
sont nombreux et mériteraient tous un traitement particulier.
Certains apparaissent clairement comme des didascalies
grignotées par un commentaire :
A gauche, sur les berges dElseneur,
il aperçoit (qui na entendu parler de ses
étonnants yeux dhirondelle de mer ?) un
attroupement qui ne peut être que ces
comédiens.[29]
Dautres marquent plus ostensiblement le désir de revenir sur laction, ainsi lorsque Hamlet et Kate quittent la ville :
(Non, non ! Ce nest pas
possible ! Cela sest fait trop vite ! )[30]
Le texte désigne alors sa fonction méta-discursive en figurant en italique et entre parenthèse. Dautre exemples signalent cette fonction et finissent par créer un contre-chant au discours dHamlet (qui est la plupart du temps monologué), ou même un addenda aux passages narratifs, ici une description du personnage :
( [
] car Hamlet avec son air
de regarder toujours en-dessous comme en cherchant à
tâter dinvisibles antennes le Réel, ferait
plutôt leffet dun camaldule que dun Prince héritier du
Danemark)[31]
On arrêtera là le
catalogue des exemples, que lon pourrait emprunter à
lensemble des textes, pour amener quelques
éléments de réflexion sur la raison
dêtre de cette tension entre les plans
énonciatifs. Ce dynamitage de laction (dialogue) ou du
discours principal (narration) semble témoigner dun
principe inhérent à la production laforguienne : le
refus de la dépossession. On peut rapprocher cette idée
de la difficulté quéprouve Laforgue à
finir un projet, si bien quil en arrive à
expérimenter une systématique de labandon. Ici,
la question nest pas dabandonner un projet encore
incertain et qui ne résisterait pas à la puissante
autocritique laforguienne, il sagit davantage dune
impossible dépossession, celle de la mainmise sur le texte. On
se trouve alors face à un créateur qui ne peut
entièrement déléguer, même aux
différentes instances énonciatives de son propre
discours.
Dautre part, cette
systématique méta-discursive conduit à envisager
une autre motivation qui prend sens en regard du projet laforguien et
qui consiste à installer
lincertitude dans lécrit, à refuser de
figer le moment de lécriture.
Enfin, nous aborderons
rapidement une autre manifestation de la
théâtralité dans les Moralités,
rendue par lutilisation des calembours comme des jeux de
scènes. Cette saturation des calembours et des jeux de mots
dans les nouvelles fonctionne un peu comme une exhibition de la
spectacularité du texte. Ainsi, les gesticulations
dHamlet rythmées par une narration chaotique, font de
lécrit le relais du non-verbal :
Cétait un garçon
dun humour assez infini : mon frère (même
mère pendant neuf mois) si toutefois ce titre commande une
attitude spéciale. Il fut quelquun. Il avait le moi
minutieux entortillé et retors ; il se gobait. Où
ça est-il passé ? Ni vu, ni connu. Plus même rien
de son somnambulisme. Le bon sens lui-même dit-on ne laisse pas
de traces. Il y avait une langue là-dedans ; ça
grasseyait : « Good night, ladies » (
)
ça chantait, et souvent des gravelures. Il
prévoyait ! (Hamlet fait le geste de lancer le crâne en
avant). Il se souvenait ! (même geste en arrière).
Il a parlé, il a rougi, il a BAILLÉ ! Horrible,
horrible, horrible ![32]
Quelle place le
théâtre occupe-t-il donc dans les
Moralités ? Il sagit à première vue
dun référent visé par
lécriture du texte, un mythe à
déconstruire, mais il nous semble que cest surtout la
théâtralité qui est le référent
principal de ces textes.
La multiplication des niveaux
dénonciation dans les nouvelles génère une
structure polyphonique
dans laquelle la voix auctoriale se fait entendre en voix de tierce
comme dans la Paghjella corse, cette voix de fausset qui vient
enrober les autres et tire le chant vers une autre harmonie. Le
résultat de cela est aussi un style original à la
lisière des genres canoniques que lauteur a tenté
de faire imploser en mettant bout à bout des
« morceaux » de poésie (qui ont vraiment
une allure de pièces rapportées dans
Moralités légendaires), un canevas romanesque,
et un « liant » théâtral qui devient
un mode dexpression à part entière. En amenant
cette esthétique de la spectacularité, lauteur
donne à lacte décriture la
possibilité de sautoproclamer. Il arroge lespace
textuel comme un champ de forces, dont les tensions, les frictions,
les achoppements, signalent le jeu dune écriture en
quête de sa propre justification.
[1] Vortex, Revue des Amis de Jules Laforgue, n°1, mars 1998.
[2] « Au lieu de songer à se créer une position », La Guêpe (Toulouse), 21 août 1879 ; Les Pages de la Guêpe, édition de J.L. Debauve, Nizet, 1969, p. 89-91 ; « Premiers poèmes », in uvres Complètes, édition lÂge dHomme, Lausanne, 1986, T. 1, page 231.
On a coutume de parler de théâtre au sujet de Tessa et de Pierrot Fumiste (voir la bibliographie de Daniel Grojnowski dans Jules Laforgue et « loriginalité », La Baconnière, Neuchâtel, 1988, p. 263.). En revanche Le Concile Féerique, constitué par la réunion de poèmes issus du recueil de LImitation de Notre-Dame la Lune, est considéré, lui, comme une pièce poétique. Notre but était de montrer que ce texte (le seul à avoir fait lobjet dune représentation, en 1891 par le « Théâtre dArt ») présentait une exacerbation intéressante de la structure dramatique.
[4] Voir larticle de Mireille Dottin-Orsini, « Hamlet aux iris noirs (Hamlet décadent) » in Littératures XXIII, 1976, tome 12, p. 93-114, Toulouse-Le- Mirail, pour replacer la réécriture du texte shakespearien dans le contexte fin de siècle ; voir aussi P. Brooks « The rest is silence : Hamlet as decadent » in J.L. : essays on a poet's life and work, Southern Illinois University Press, 1969, sous la dir. de W. Ramsey.
[5] Rappelons que dans le texte laforguien, la représentation de la pièce, qui ne sintitule pas la « souricière » mais quHamlet présente aux comédiens comme « un drame de moi », est loin dexalter comme prévu la piété filiale du héros, agissant plutôt comme le révélateur de son génie dramatique.
[6] Daniel Grojnowski montre, en examinant un certain nombre de citations shakespeariennes « remaniées » et « transplantées » dans le texte de Laforgue, comment la notoriété du héros de Shakespeare « autorise à considérer comme manifestes les références dont la moralité est truffée », op. cit. p. 206.
[7] D. Grojnowski parle au sujet des nombreuses réminiscences laforguiennes dune « mémoire culturelle frelatée », op.cit., p. 213. Evoquant au sujet des Complaintes, les noms propres qui ponctuent luvre, Jean-Pierre Bertrand évoque, quant à lui, « létalement de tout un savoir qui le plus souvent est scolaire » ainsi quune parole qui « se bricole sur les restes dune mémoire », Les Complaintes de Jules Laforgue, Ironie et désenchantement, « Bibliothèque du XIXè siècle », Klincksieck, 1997, p. 145.
[8] Cest en mesurant les écarts par rapport à la « norme » hypotextuelle que lon met au jour le travail parodique mais aussi la « signifiance » de luvre. Cf. M. Riffaterre, « La Syllepse intertextuelle », in Poétique, N°X, 1979 et du même auteur La production du texte, Seuil, « Poétique », 1979. Nous consacrons actuellement une étude aux enjeux de la réécriture chez Laforgue ; cette analyse semploie à démonter les stratégies dapprentissage de lécriture qui sous-tendent le projet laforguien. Cf. Thèse en cours : Lapprentissage de lécriture et la recherche dune voix : le théâtre de la parole dans Moralités Légendaires de Jules Laforgue, Université de Provence Aix-Marseille I.
[9] Cf. la « réplique » dHamlet dans les premières pages du texte : « Dailleurs, tout est hérédité. Soyons médical et nature, et nous finirons par y voir clair. » ; « Hamlet ou les suites de piété filiale », in Jules Laforgue, Moralités Légendaires, édition critique par D. Grojnowski, Librairie Droz, Paris-Genève, 1980, p. 13.
[10] Le monologue, comme genre théâtral, a connu on le sait une grande vogue dans la deuxième moitié du XIXe siècle avec notamment les frères Coquelin (cf. Le monologue moderne, Paris, Ollendorf, 1881 et Lart de dire le monologue, Paris, 1884). D. Grojnowski rapproche le mode de profération des Derniers Vers des « contributions qui ont abouti au monologue intérieur tel que les genres poétique et narratif lont exploité au XXe siècle » (op. cit. p. 172). Sur lemploi de tournures triviales et autres formules de remplissage qui viennent battre en brèche linstallation du « je » lyrique et installent une parole « erratique » ainsi que sur la vogue du monologue intérieur à la fin du siècle (E. Dujardin, Les Lauriers sont coupés, 1887 ; Le monologue intérieur, 1931), voir D. Grojnowski, op.cit. p. 172 sq.
[11] Les exemples sont trop nombreux pour être recensés ici, voir « Hamlet ou les suites de la piété filiale » op. cit. notamment les pages 9, 10, 13, 28.
[12] « Est-ce possible ? répondent, de toute leur mansuétude bleue les yeux de Kate que, vlan, rencontre Hamlet en revenant à sa place. » (cest nous qui soulignons) ; Ibidem, p. 15.
[13] Ibid., p. 10
[14] Ibid., p. 14.
[15] On notera au passage que lhéroïne de Laforgue ne se fait pas appeler Ophélie mais Ophélia, soit en version originale, ce qui rend plus vivace encore le jeu avec lhypotexte. M. Dottin fait observer dans son article, op. cit., quil sagit dune convention décriture fort répandue à la fin du siècle.
[16] Le caractère histrionique du Hamlet laforguien nest plus à prouver : il sagit bien dun personnage qui « joue » à être Hamlet mais, en « singeant » le héros shakespearien, il affirme aussi sa propre identité. A bien des égards, le personnage laforguien usurpe le rôle du « clown » Yorick.
[17] Nous ne pouvons envisager ces aspects, pourtant déterminants, dans le cadre dun article. Notons cependant quune lecture structurale comparée de Shakespeare et de Laforgue permet de mettre au jour le réaménagement des données shakesperiennes dans la moralité (cest en cela quon parlera de « mise en scène ») ainsi que de mesurer la portée des « écarts » induits par la réécriture.
[18] De nombreux comédiens et metteurs en scène (J. L. Barrault, F. Huster, Carmelo Bene, ) ne sy sont pas trompés, qui ont adapté ce texte pour la scène (parlera-t-on dadaptation à ce sujet ? le terme de lecture, au sens théâtral, nous semble ici plus approprié).
[19] Cest à dire basée sur un certain nombre de règles et de contraintes ainsi que régie par un code de représentation assez strict. Cest lidée de la cérémonie théâtrale que Laforgue semble rejeter.
[20] Il ne sagit pas de prendre uniquement le contre-pied du texte original, la dynamique du texte laforguien dépasse, tout en le questionnant, le présupposé parodique. Lhypotexte apparaît comme le support dune parole et dun discours quil a engendrés mais qui à présent souhaitent prendre leur autonomie. Le projet laforguien a fortement lallure dun work in progress qui construit sa cohérence sur une trame filigranée.
[21] « Hamlet ou les suites de la piété filiale », op. cit., p.47.
[22] Voir larticle de Claude Abastado, « Situation de la parodie », Cahiers du XXe siècle, n°6, Klincksieck, 1976 et le chapitre « La parodie au XIXe siècle » chez D. Grojnowski, op. cit., pp. 190-197.
[23] En étudiant la stylisation de lhypotexte shakespearien on constate, notamment, comment Laforgue fausse ou déplace l enjeu de la réécriture en choisissant de donner à certains personnages de sa nouvelle des noms empruntés à des sources pré-shakespeariennes : Horwendill, feu le père du Hamlet laforguien emprunte son nom à Howendile, que lon retrouve dans une chronique de Saxo Grammaticus, datée du XIIe siècle ; il en va de même pour les personnages de Gerutha et de Fengo. Il ne fait aucun doute que ces éléments étaient portés à la connaissance du public lettré français de la fin du XIXe de par la vogue que connut le personnage
[24] Ce fait nest pas étranger aux poésies, on remarque un « aménagement » particulièrement significatif des décors dans le recueil de lImitation de Notre-Dame la Lune où ces derniers deviennent une composante à part entière de la fable.
[25] « Le Miracle des roses » in Moralités Légendaires, op.cit., p. 53.
[26] « Persée et Andromède », in Moralités Légendaires, op.cit., p. 266.
[27] Ibid.
[28] On notera que les didascalies possèdent encore dans ce texte les marques typographiques du paratexte théâtral.
[29]
« Hamlet », op. cit. p. 11.
[30] Ibid., p.43.
[31] Ibid., p. 23.
[32] Ibid., p. 29.