Dernières nouvelles de « l’Ange incurable »
La « Complainte de l’Ange incurable »[1] allie à un hermétisme certain un charme fragile et très caractéristique ; le caractère obsédant des reprises de mots et de sonorités, la sophistication extrême de ses procédés la dotent d’un fort pouvoir de fascination. La lecture personnelle que nous en proposons nous permettra de dégager les constantes de la poétique laforguienne, dont elle offre nombre d’exemples particulièrement significatifs. Jean-Pierre Bertrand, parmi d’autres, y voit un « poème-somme » regroupant des symptômes qui intéressent particulièrement l’actuelle critique laforguienne : disharmonie, disparate, polylogue, adresse, intertextualité[2]…
La place de cette complainte dans le recueil l’inclut dans un ensemble aux contours mal définis qui traite du « malentendu entre les sexes »[3] ; son distique final en fait un « chant d’automne » comme le poème qui précède (« Complainte de l’automne monotone »), automne qui ici confine à l’hiver puisque les écluses sont « gelées »[4]. Elle appartient ainsi à un autre ensemble esquissé dans le recueil, celui des complaintes saisonnières, de même qu’il y a des complaintes des jours de la semaine, des complaintes des heures du jour et des complaintes météorologiques, certaines cumulant plusieurs catégories. La récurrence du vent, de la pluie et du froid, en particulier dans la première moitié du poème, peut le faire ranger généralement parmi les complaintes de ce « mauvais temps » qui fait l’essentiel de la météorologie laforguienne et illustre la tonalité « cafardeuse » ou plaintive du genre populaire.
D’autres poèmes du recueil font des variations sur la plainte ici sous-entendue, celle d’un mal-aimé (« Nulle ne songe à m’aimer un peu », dit la complainte qui précède), dont la permanence est d’ailleurs soulignée avec ironie à la fin de la bien nommée « Complainte-Litanies de mon Sacré-Cœur », résumant un des principaux sujets de l’oeuvre :
Et toujours, mon Cœur, ayant ainsi déclamé,
En revient à sa complainte : Aimer, être aimé !
Autrement dit, il est bien difficile, après Schopenhauer et Hartmann, de croire encore à l’amour ; mais le poète ne se résigne pas à suivre aveuglément les pourfendeurs de l’illusion amoureuse : le rêve de pureté est une maladie incurable.
Cette complainte, dont Pierre Reboul et David Arkell ont esquissé une lecture biographique[5], semble avoir surtout été appréciée pour son quatrième vers aux évocations surréalistes (« L’âme des hérons fous sanglote sur l’étang »), couramment cité comme exemple de bel alexandrin chez Laforgue, malgré le hiatus pénible du premier hémistiche ; c’était un des vers favoris d’Alain-Fournier, et Marie-Jeanne Durry, lyrique, y voyait « une merveilleuse étrangeté, une évocation subite de grands oiseaux aux fantômes insensés »[6].
Ange, incurable
Un ange passait déjà, sinon incurable, du moins « malade », dans la « Complainte à Notre-Dame des soirs », désignant le poète-voilier bercé par la tristesse des couchants ; un autre Ange « s’afflige » dans la « Complainte du vent qui s’ennuie la nuit », et le syntagme « Ange incurable » y apparaît dissocié, à la fin de la troisième et au début de la cinquième strophes. Léon Guichard, Marie-Jeanne Durry et bien d’autres voient en l’Ange incurable le représentant du poète[7] – nous dirions plutôt : de son angélisme, lui qui se dit « grêle ascète », « stylite » ou « bon misogyne ». « Ange incurable » équivaudrait donc à : « poète incurablement angélique ».
Mais est-ce cet « Ange » qui parle ici, d’un bout à l’autre de la complainte ? rien n’est moins sûr : si l’on met le poème à plat pour tenter de débrouiller son sens, on peut y voir un « Je » visiblement spleenétique qui interpelle le vent qui tousse (comme lui ?), se lamente sur la fuite des amours, interroge une amante anonyme qui passe son chemin, rencontre un enterrement… Suit une question posée à un « Chevalier-Errant » diaphane qui ressemble fort à un ange, puis un débat entre un assoiffé d’idéal qui rejette les « vaisselles d’ici-bas » et réclame des ailes, et un temporisateur (un ange gardien ?) qui l’appelle à la résignation (« il le faut pourtant ! ») en l’appelant « mon pauvre vieux »… Au final, une voix (nouvelle ?), clairement indiquée par un tiret de réplique, donne, gentiment moqueuse et fataliste (comme celle qui clôt « Hamlet » et « Salomé » des Moralités légendaires), une appréciation « à la bonne franquette » de tout ce qui précède : décidément, la vie n’est pas drôle, surtout en automne ...
Adresses et voix sont difficiles à localiser sans forcer le poème, dont l’unité est pour le moins problématique : comme dans bien d’autres complaintes, passent ici dans le vent des bribes de paroles errantes[8], et même des bribes romanesques. Au début du poème, une amante, sans doute séduite et abandonnée, poursuit dans le froid et le vent un amour qui se dérobe, laissant le poète à sa solitude de mal-aimé « oublié des yeux gais » des jeunes filles. On peut retrouver les traces de cette amante dans d’autres œuvres du poète : « Légende » des Derniers Vers ou le conte « Les deux Pigeons »[9]. Les images s’enchaînent : l’amante fait place à un enterrement, des moulins décharnés appellent une évocation du Chevalier-Errant par excellence, Don Quichotte[10]… L’assimilation de l’Ange éponyme et du Poète est plus nette vers la fin – à condition de voir l’allusion qu’elle contient : si l’ange réclame, par trois fois, des « ailes », à grands cris rythmés de points d’exclamation, c’est qu’il est un ange aptère et qu’il renvoie au poète-clown de Banville, qui « le cœur dévoré d’amour » allait « rouler dans les étoiles » et criait semblablement à la fin des Odes funambulesques (1857) :
Des ailes ! des ailes ! des ailes ![11]
L’identité générique de la complainte est soulignée par « sanglot » et « plainte » qui apparaissent dès le début du poème. Plainte d’un malade, ici donné comme « incurable » (le premier verbe est « expire »), ailleurs « convalescent en mai ». Mais la préposition « de » peut indiquer aussi bien une complainte chantée directement par l’Ange plaintif, qu’une complainte dans laquelle un camelot anonyme chante les malheurs de l’Ange et raconte son histoire. D’autres malades, potentiels ou non, passent au fil des strophes : le vent « esquinté de toux », l’amante « sans châle » qui va donc prendre froid, un prêtre âgé, des moulins « décharnés », le Chevalier « diaphane » et « maigre »... On peut certes voir en « incurable » un terme médical comme hypertrophique, mais il s’agit aussi d’un des longs adjectifs de la mélancolie, sur le mode baudelairien[12]. Incurabilité vaut éternité, et l’adjectif, comme l’adverbe « incurablement », est cher à Laforgue : dans Le Sanglot de la terre résonne comme un glas « la tristesse incurable des choses » :
Comme la vie est triste, incurablement triste !
« Incurablement » est même le titre d’un poème[13]. L’adjectif revient aussi trois fois dans la pénultième complainte, qui donne l’ensemble du recueil comme « complaintes incurables » – mais est-ce au sens de désespérées, d’incorrigibles, ou plutôt de sempiternelles, de lancinantes ?
La Complainte-type
Nombre de constantes laforguiennes sont réunies dans cette complainte : tout d’abord, l’effet de poème double, la complainte semblant, au premier regard, se composer de deux poèmes indépendants et imbriqués, l’un en vers longs, l’autre en vers courts, produisant un effet visuel d’alternance entre couplets (vers longs) et refrain (vers courts). D’où la tentation de les lire séparément[14], ce qui ici n’est que partiellement possible. Cependant les deux premiers « refrains », dans leur formulation elliptique, semblent se répondre. A la question « Et vous, tendres / D’antan ? » (soit : où êtes-vous parties, amoureuses jadis tendres ?), le refrain suivant répond de manière elliptique et définitive, par-dessus deux distiques en vers longs : « – En allées / Là-bas ! ». Rôdent au passage des souvenirs de Rutebeuf ou Villon[15], sans parler d’un « effet Rimbaud »[16]… L’alternance d’alexandrins et de vers de trois et deux syllabes semble résumer synthétiquement la métrique du recueil entier des Complaintes, dans la mesure où il débute sur des alexandrins (« Préludes autobiographiques ») pour s’achever sur des vers de deux syllabes (« Complainte-Epitaphe »).
La composition véritable de notre complainte, qui à première vue contient dix-neuf strophes, est donnée par le système de ses rimes : elle contient, en fait, six grandes strophes (ou si l’on préfère six séquences) composites, chacune comportant trois groupes de vers, deux distiques d’alexandrins suivis d’un distique de vers très courts (trois ou deux syllabes), soit six vers étroitement liés par la reprise de leurs rimes (AA/BB/AB). S’ajoute au final un distique d’alexandrins isolé, sans répondant, comme excédentaire, procédé conclusif qui se retrouve dans d’autres complaintes[17]. Le système strophique de cette complainte est voisin de celui de la « Complainte des pianos qu’on entend dans les quartiers aisés », dans laquelle les strophes se groupent deux par deux, vers courts et vers longs, pour délimiter la voix masculine et les voix féminines[18].
La « Complainte de l’Ange incurable » présente des exemples frappants de ce que nous appellerons la subversion des protocoles établis en début de poème – ou si l’on préfère une systématique de l’« à peu près », constante de l’économie poétique laforguienne en qui réside une bonne part de la complexité et des pièges tendus par les Complaintes. Un certain système étant initialement posé – un type de strophe, une alternance métrique ou rimique – est ensuite régulièrement enfreint par des exceptions à la première règle. Poésie volontairement défectueuse, dont l’irrégularité déstabilise un lecteur qui, rencontrant un vers d’une syllabe de trop, ou de moins, ignore s’il faut y entendre une apocope ou y chercher une synérèse. C’est encore une strophe plus longue ou plus courte d’un vers que celles qui précèdent, une alternance de rimes qui soudain s’interrompt et se modifie… De même, les fameuses répétitions laforguiennes, effets de litanies ou de refrains, sont en fait toujours des quasi-répétitions, fût-ce par le changement d’un mot ou d’un signe de ponctuation. Quant aux formes poétiques fixes que l’on croit déceler dans Les Complaintes (sonnet, pantoum), elles sont « négligées ». Souplesse de toute forme, ou plutôt refus de toute forme qui s’installerait. Si l’on préfère, adéquation de la prosodie aux fluctuations d’une parole et au rythme d’une voix singulière.
La régularité du système des six strophes que nous venons de dégager est en effet brisée : la troisième « grande strophe », au contraire des autres, montre une liaison syntaxique indissoluble entre vers longs et vers courts, interdisant leur lecture séparée (« …et voici qu’on / Le déverse / Au fond »). De plus, le système de la reprise des rimes des distiques longs dans le distique court se modifie dès la seconde occurrence : les rimes reprises en écho ne sont plus celles des deuxième et troisième vers des alexandrins, mais celles des deuxième et quatrième[19] ; la troisième occurence n’est plus une reprise de mots-rimes, comme au début, mais une rime normale (« averse/déverse »). Enfin, les distiques de vers courts de trois et deux syllabes se transforment, dans les deux dernières occurrences, en distiques de vers de trois syllabes…
Quant au distique veuf de la conclusion, il présente certes un exemple de ces vers « excédentaires » qui rompent in extremis la régularité d’un poème, mais aussi témoigne de la pirouette finale d’un Pierrot rentrant dans la coulisse : il a d’ailleurs été véritablement ajouté après coup par Laforgue[20], et comme il arrive souvent, ce distique change rétrospectivement le sens et la tonalité du poème entier ; il contraste en tous cas fortement avec l’exaltation des appels qui précèdent (« Des ailes ! […] Ah ! des ailes ! ») et leur confère une portée parodique. Par cette pirouette, c’est tout le poème qui est tenu à distance et dé-dramatisé.
Cette complainte est enfin un bon exemple des disparates du lexique laforguien, trait si connu qu’il suffira de le mentionner[21], mais aussi de l’utilisation (volontairement) incohérente des majuscules : dans « Ni Dieu, ni l’art, ni ma Sœur Fidèle », on peut s’interroger sur le sens de leur présence ou de leur absence. Si l’adjectif « Fidèle » est ennobli d’une majuscule, l’« art » en est ici dépourvu. Chez Laforgue, majuscules et capitales qui sautent aux yeux du lecteur peuvent être porteuses d’expressivité, mais sont souvent aussi ironiques, voire parfaitement gratuites[22] : une référence dévoyée aux majuscules baudelairiennes, dont la valeur d’allégorisation est faussée ou raillée.
Le poème de la toux
Notre complainte comporte une attaque extrêmement frappante dans les premiers hémistiches des deux premiers vers, qui confinent à l’harmonie imitative et font jouer les sons et les sens :
Je t’expire mes Coeurs bien barbouillés de cendres ;
Vent esquinté de toux des paysages tendres !
« Quinte de toux » est clairement audible dans le second vers, à rapprocher de la « Complainte des grands pins dans une villa abandonnée », autre complainte du vent, qui reprend, de façon plus appuyée, les mêmes sonorités :
Le vent jusqu’au matin n’a pas décoléré.
Oh ! ces quintes de toux d’un chaos bien posthume […]
Plus loin, le verbe « ventriloquons », confinant ici au mot-valise, présente un autre écho du vent et de ses quintes[23]. En cela, ces deux complaintes sont de celles qui firent entendre le galop de la phtisie dans les vers de Laforgue, apportant de l’eau au moulin des férus de prémonitions tragiques. Cependant chez Laforgue, si le vent tousse, le plus souvent c’est « Elle » qui « va prendre froid » et c’est le poète qui « s’inquiète de [s]a santé » (« Complainte des Débats mélancoliques et littéraires »)[24]. Mais l’étonnante attaque (« Je t’expire mes Cœurs… ») de la « Complainte de l’Ange incurable » mime l’expectoration expirante, qui semble ensuite s’étendre aux autres composantes du poème.
Les sonorités occlusives et dentales, les explosives, font donc ici tousser la complainte, annonçant le blanc « suffoquant » de la fin. Elles manifestent les dissonances, cacophonies et « couacs » que Marie-Jeanne Durry soulignait déjà dans la poétique laforguienne, et qui sera un leitmotiv de la critique laforguienne actuelle. Le mot « sanglot », présent ici (« sanglote »), sans cesse répété dans le premier recueil, Le Sanglot de la terre (jusqu’à cinq fois dans le même poème), suppose une constriction, un hoquet, une angoisse ; « Quinte, quinteux » sont des mots onomatopéïques ; Bernard Noël entendait un « raclement » dans les vers de Laforgue ; «voix qui ne sait accéder à la parole mais s’abîme toujours en onomatopées […] oppressée de hoquets, de sanglots et de toux », écrivaient les frères Wald Lasovski, et Philippe Bonnefis :
« La phrase s’époumonne, la phrase s’étouffe. Elle respire mal […] La raucité est son timbre. […] perpétuel enrouement […] Jamais Laforgue ne s’exprime aussi bien qu’au bord de l’étranglement »[25].
Dans la « Complainte de l’Ange incurable », le vent est phtisique, l’amante égarée le deviendra, un enterrement passe, le Chevalier va « claquer » ; mais l’envol rêvé dans l’éther est « à jamais » un suicide « par le blanc suffoquant », annoncé par la blancheur des ailes d’ « Hostie » ravie (c’est-à-dire soustraite) au monde d’ici-bas... Les rimes en « – elles » qui relient les cinquième et sixième « grandes strophes », faisant rimer ironiquement « demoiselles » et « vaisselles », « ailes » et « sensuelles », succèdent dans la complainte aux sonorités gutturales, mais la solution est encore loin, l’impasse est partout, les ailes sont illusoires, l’appel est un regret.
Et le poète, relisant le premier jet de sa complainte, et ayant, peut-on imaginer, dépassé le stade lyrique du désespoir définitif, cette autre illusion, vient ajouter in fine, comme en prenant congé du lecteur, deux vers de commentaire conclusif : un superbe trimètre romantique suivi d’un autre alexandrin impeccable et chuintant, clôturant le tout par un adjectif charmant, familier et drôlatique, emprunté sans doute à Edmond de Goncourt [26] :
– Tant il est vrai que la saison dite d’automne
N’est aux coeurs mal fichus rien moins que folichonne.
Variation, sans doute, sur le « Comme la vie est triste, incurablement triste » du Sanglot de la terre – mais ici, le mot « triste » n’apparaît pas une seule fois.
Mireille Dottin-Orsini.
Complainte de l’Ange incurable
Je t’expire mes Cœurs bien barbouillés de cendre ;
Vent esquinté de toux des paysages tendres !
Où vont les gants d’avril, et les rames d’antan ?
L’âme des hérons fous sanglote sur l’étang.
Et vous, tendres
D’antan ?
Le hoche-queue pépie aux écluses gelées ;
L’amante va, fouettée aux plaintes des allées.
Sais-tu bien, folle pure, où sans châle tu vas ?
– Passant oublié des yeux gais, j’aime là-bas !
– En allées
Là-bas !
Le long des marbriers (Encore un beau commerce !)
Patauge aux défoncés un convoi, sous l’averse.
Un trou, qu’asperge un prêtre âgé qui se morfond,
Bâille à ce libéré de l’être ; et voici qu’on
Le déverse
Au fond.
Les moulins décharnés, ailes hier allègres,
Vois, s’en font les grands bras du haut des coteaux maigres !
Ci-gît n’importe qui. Seras-tu différent,
Diaphane d’amour, ô Chevalier-Errant ?
Claque, ô maigre
Errant !
Hurler avec les loups, aimer nos demoiselles,
Serrer ces mains sauçant dans de vagues vaisselles !
Mon pauvre vieux, il le faut pourtant ! et puis, va,
Vivre est encor le meilleur parti ici-bas.
Non ! vaisselles
D’ici-bas !
Au-delà plus sûr que la Vérité ! des ailes
D’Hostie ivre et ravie aux cités sensuelles !
Quoi ? Ni Dieu, ni l’art, ni ma Sœur Fidèle ; mais
Des ailes ! par le blanc suffoquant ! à jamais,
Ah ! des ailes
A jamais !
– Tant il est vrai que la saison dite d’automne
N’est aux cœurs mal fichus rien moins que folichonne.
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[1] Jules Laforgue, Œuvres Complètes tome I, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1986, p. 571-572. « Ange » comporte une majuscule dans l’édition originale des Complaintes. Voir le texte intégral de la Complainte à la fin de cet article.
[2] Les Complaintes de Jules Laforgue, ironie et désenchantement, Klincksieck, 1997, p. 364.
[3] La formule est de Jacques Rivière, qui proteste contre l’engouement laforguien de son ami Alain-Fournier : « le malentendu entre les sexes, c’est très joli mais c’est connu et peu intéressant » ! (Jacques Rivière et Alain-Fournier, Correspondance 1905-1914, tome II, Paris, Gallimard, 1926, p. 52).
[4] C’est donc « L’Hiver qui vient » plus encore que l’automne : mais chez Laforgue, l’automne vient souvent en plein été (dans Le Sanglot de la terre comme dans « Hamlet »).
[5] Ils la rapprochent de la « Complainte des grands pins dans une villa abandonnée » qui aurait également pour source une visite de Laforgue au cimetière d’Ivry à la Toussaint 1883 ; Pierre Reboul y décelait un souvenir de « R. ».
[6] Jules Laforgue, Paris, Seghers « Poètes d’aujourd’hui », 1971, p. 115.
[7] M.-J. Durry dit de Laforgue qu’il « rase la terre en la touchant du bord d’une aile aiguë » : un ange qui fait du rase-mottes… (op. cit. p. 139).
[8] On peut penser aux futurs « poèmes-conversations » d’Apollinaire, comme « Les femmes » (Alcools) ou « Lundi rue Christine » (Calligrammes).
[9] Œuvres Complètes, tome II, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1995, pp. 324 et 487.
[10] Don Quichotte revient dans Les Complaintes comme image du poète : voir Oeuvres Complètes tome I, éd. cit. pp. 559, 599.
[11] Le cri : « Des ailes ! », qui dénote un syndrome d’angélisme caractérisé, apparaissait dès les poèmes dits « de jeunesse » de Laforgue : voir Œuvres Complètes tome I, éd. cit. p. 232 (« Au lieu de songer à se créer une position »).
[12] Comme : irrémédiable, irrémissible, irréparable…
[13] Œuvres Complètes tome I, éd. cit., p. 377. Dans le reste de l’œuvre, les bureaucraties (Imitation de Notre-Dame la Lune, « Clair de lune »), les ballades de Chopin (Moralités légendaires, « Le Miracle des roses »), la destinée du poète (Des Fleurs de bonne Volonté, « Figurez-vous un peu ») ou les organes de la bien-aimée (Derniers Vers, « Dimanches ») seront semblablement « incurables ».
[14] Voir « Un poème peut en cacher un autre » in Les Complaintes de Jules laforgue, L’Idéal et Cie, Paris, CEDES, 2000.
[15] Sur le modèle latin du Ubi Sunt ? : que sont mes amours devenus, où sont-elles (les belles Dames du temps jadis, les neiges d’antan) ?… Ici, les « gants » et les « rames » évoquent des parties de canotage amoureux, du type du « Lac » de Lamartine, mais « antan » indique la marque du modèle ancien qu’implique la complainte.
[16] Voir Œuvres Complètes tome II, éd. cit. pp. 744 et 746 : Laforgue en 1885, comme le montre une lettre à Kahn, relit Rimbaud, et en particulier « L’Eternité », dans le fascicule des Poètes maudits (1884).
[17] On trouve pareillement des vers excédentaires à la fin de la « Complainte propitiatoire à l’Inconscient », de la « Complainte d’une autre dimanche », de la « Complainte des printemps », de la « Complainte de l’automne monotone »…
[18] « Complainte des pianos… » : Œuvres Complètes tome I, éd. cit. p. 556. La voix masculine : quatrain d’alexandrins et distique d’octosyllabes ; les voix féminines : distique de quatre syllabes et quatrain de sept et huit syllabes, avec effet de chiasme. Autre exemple dans Des Fleurs de bonne volonté (« Avant-dernier mot »).
[19] La diversité des reprises de mots-rimes n’a elle-même aucune régularité : nous trouvons ensuite des reprises des rimes des 2e et 3e vers, puis des 2e et 4e (deux fois), enfin des 1er et 4e.
[20] Oeuvres Complètes tome I, éd. cit. p. 573.
[21] Termes élevés et familiarités prosaïques : « Cœurs » et « vaisselles », « Hostie » et « mal fichus »…
[22] Voir « nous avions De Quoi vivre ! » dans « Autre Complainte de Lord Pierrot ». Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il y a davantage de majuscules allégorisantes dans Les Complaintes que dans Le Sanglot de la terre, premier recueil laforguien (abandonné).
[23] Œuvres Complètes tome I, éd. cit. pp. 597-598.
[24] Les Derniers Vers, surtout « Solo de lune », résonnent de l’inquiétude du poète : « Elle aura oublié son foulard, / Elle va prendre mal », « Oh ! je ne veux plus entendre cette toux ! », « si féminine / Et si petite toux sèche maligne », « Oh ! si elle est dehors par ce vilain temps »… Œuvres Complètes tome II, éd. cit. pp. 322, 324 et 337.
[25] Revue des Sciences humaines n° 178, 1980-2, pp. 70 et 84-86.
[26] « Folichon », « folichonne », « folichonner » apparaissent, par exemple, dans La Faustin d’Edmond de Goncourt (1882), que Laforgue connaît bien.