Jean-Pierre Bertrand

“ Négation et négociation dans la ”Complainte des Formalités nuptiales” ”

Communication à la journée d’études sur Les Complaintes,

Poitiers, 14 octobre 2000.

Perspectives

Je proposerai ici une analyse conversationnelle de la “ Complainte des Formalités nuptiales ” en sorte d’y étudier le statut de la parole. La méthode sera la suivante. Il s’agira de passer au peigne fin les échanges de parole dans ce long poème afin d’en dégager, d’une part, la dynamique du posé et du présupposé et le jeu des interférences et, d’autre part, les stratégies conversationnelles, avec ce qu’elles impliquent de silences, de malentendus. La question n’est pas de savoir qui parle ici, mais plutôt de savoir ce qui se dit, et pourquoi, au nom de quoi, avec quels effets.

Deux remarques s’imposent. Il est tout d’abord impossible de faire l’analyse exhaustive des échanges de parole dans ce long poème dialogué ; j’amorcerai l’analyse en étudiant les premières répliques, en sorte de proposer des pistes pour la suite de l’analyse. Au fond, dégager quelques grandes manœuvres suffira pour faire comprendre comment et selon quel système la parole fonctionne. Ensuite, cette analyse se place dans la perspective des recherches menées par des sociologues interactionnistes (E. Goffmann) et des linguistes pragmaticiens (C. Kebrat-Orrechioni, O. Ducrot) et elle s’inscrit dans l’approche “ socio-pragmatique ” des Complaintes que j’ai jadis proposée.

Trois hypothèses de lecture qui baliseront mon propos.

Premièrement, si les Complaintes procèdent d’une quelconque logique, c’est bien celle de la parole qui apporte au recueil son “ unité dans la diversité ” ; une logique polyphonique développée au départ d’un postulat qui remet en question l’unicité du sujet de parole. En effet, le recueil est construit autour d’un projet de parole, un “ cri humain ” que chaque complainte reprend en variations et fugues (c’est le sens de l’expression dans les “ Préludes autobiographiques ”). Projet de parole à travers lequel un Énonciateur, administrateur délégué de l’auteur, confie sa vision du monde, dans toute sa singularité et sa complexité, à une série de locuteurs. Ceux-ci s’expriment sur des modes divers et des scènes variées : en “ Je ” nu, en “ Je ” masqué, en situation de dialogue, de polylogue, en posture d’adresse.

Deuxièmement, la “ Complainte des Formalités nuptiales ” est dialoguée, et s’apparente (au même titre que la “ Complainte de l’époux ombragé ”, thématiquement proche, sorte de “ suite ” triviale) à une petite scène de théâtre — du Labiche mâtiné de Maeterlinck : petit drame conjugal bourgeois exprimé en un langage volontiers abstrait et moqueur.

Troisièmement, ce que je voudrais montrer, c’est que cette complainte met en scène de façon éminemment détournée une négociation. Sur quoi ? Sur ce qui s’appelle des formalités et qui n’est, au fond, que la consommation du désir. Cette négociation met à plat l’imaginaire laforguien de l’identité, de l’altérité et du désir. Prélude à la “ Complainte des Noces de Pierrot ”, qui est un vrai fiasco, elle fait du mariage une institution sociale incompatible avec les lois instinctives et vénériennes qui, selon Hartmann, poussent l’homme et la femme à se rencontrer.

D’où le caractère déceptif de cette négociation qui, en fait, scelle toute la négativité du couple et, au-delà, du désir et de la sexualité . “ Mon Dieu, je n’ai rien eu ” s’exclamera Pierrot dans la complainte de ses noces. On va voir comment, en dépit de ses désirs, l’époux des formalités“ pour naître aux moissons mutuelles, doi[t] caresser [son épouse] bien singulièrement ” L’adverbe est d’ailleurs très significatif de l’échec, du ratage auquel tout couple laforguien est conduit : singulièrement ça veut dire à la fois “ particulièrement ”, “ pour soi-même ” et aussi “ bizarrement ”, “ étrangement ”.

Mais au-delà de cette thématique-poncif (qui renvoie au culte du célibat artiste, cher aux Goncourt et à l’idéologie fin de siècle), l’intérêt de la complainte réside dans la manière dont les choses se disent sans se dire, s’évoquent sans être proférées – du moins jusqu’à un certain point. En fait, de quoi s’agit-il ? “ Lui ” et “ Elle ” fraîchement unis par le mariage sont sur le point de “ passer à l’acte ”. En bons adolescents pudiques qu’ils sont, ils savent que cette formalité-là doit être remplie, mais ne savent pas trop comment aborder le sujet – comme s’il s’agissait avant tout d’en parler ! Paradoxe bien laforguien : le dire tient lieu d’un faire, y compris et surtout dans l’amour. Faute de savoir, ils tournent autour du pot et élaborent quelques stratégies tantôt dilatoires, tantôt évasives pour ratifier le contrat qu’ils viennent de souscrire l’un et l’autre.

Et c’est là que point un premier divorce : alors que “ Lui ” est convaincu qu’il faut passer à l’acte, “ Elle ” est persuadée que ce n’est pas nécessaire puisque désormais ils ont été unis par le regard “ au moment du grand Alleluia ”. Pas la peine d’en remettre : elle préfère donc “ s’endormir et suffoquer ”. De là toute la tentative du mari de ne pas laisser sa belle se convaincre de cette nuptialité toute dans l’idée et le symbole. De là son incessant effort à recentrer la négociation sur le seul point à l’ordre du jour : la consommation du désir.

Les choses seraient simplement touchantes si le couple en restait là dans la conversation. Mais l’intéressant est que les deux points de vue, en apparence si opposés, finissent par trouver un accord, une entente. Car à la fin de la complainte, on peut comprendre que le désir a été consommé : alleluia !

            “ Mon unique va naître aux moissons mutuelles !

            Pour les fortes roses de l’amour

Elle va perdre, lys pubère,

Ses nuances si solitaires ”

Cet accord, c’est l’idée que la relation charnelle, est synonyme de perte pour soi et pour l’autre. Elle, comme elle le répète souvent, le savait ; lui, et c’est là toute la différence entre les sexes chez le Laforgue des Complaintes, vient d’en faire l’apprentissage.

Voyons à présent comment le dit et le non-dit fonctionne dans le dialogue, et comment la négociation s’engage – le mot “ formalités ” (au pluriel) devant s’entendre comme “ obligations administratives ” et comme conditions pour que puisse se ratifier au mieux le contrat souscrit, sans oublier qu’il renvoie par métaphore aux préludes amoureux, préliminaires et caresse.

Briser la glace, trouver un foyer de pertinence

Une nécessité méthodologique nous impose d’envisager des paires de répliques en sorte de dégager la dynamique de la parole au plan explicite ou implicite. Il conviendra donc d’identifier les échanges selon ce procédé : A1, A2, etc. c’est “ Lui ” et B1, B2, etc. c’est “ Elle ”.

Je m’en tiendrai aux vingt premiers vers, sur lesquels se distribuent sept prises de paroles, quatre pour “ Lui ” et trois pour “ Elle ”. Il est à remarquer qu’il existe un déséquilibre dans l’ensemble de la Complainte, puisque le mari totalise sept “ déclarations ”, comptant soixante-trois vers, tandis que l’épouse a six prises de parole de seulement dix-neuf vers. C’est ce déséquilibre dans le rapport de force qui induit une position de dominance, du moins verbale, pour le mari.

A1 “ Allons, vous prendrez froid. ” – Ce propos est apparemment badin, purement phatique, plein de bienveillance et d’attention. Mais un certain nombre d’informations connotent autrement cette entrée en matière. En effet, c’est le mari qui prend l’initiative de la conversation ; sa parole brise le silence et devra bientôt briser la glace. En position d’incitateur, c’est à lui, au fond, qu’il revient de mener le jeu. D’où ce côté tendrement normatif : “ allons ”, c’est un conseil, mais aussi un ordre atténué, euphémisé, c’est-à-dire “ allons-y ” ; “ vous prendrez froid ” n’étant alors que le prétexte pour rappeler à l’ordre une situation qui présente déjà quelques points de fuite.

B1 “ Non ”, sous-entendu : je n’ai pas froid. Ceci constitue le premier élément de réplique marquée de négativité. Si ce “ non ” répond littéralement à l’invite du mari, il porte aussi sur autre chose qui est implicite : c’est la demande enfouie du mari qui se voit ici réfutée, comme le prouve la suite du vers : “ Je suis un peu lasse ”. Sous-entendu : je suis fatiguée, et donc peu disponible. D’où cette autre demande évasive “ Je voudrais écouter toujours ce cor de chasse ! ”. C’est un ailleurs qui attire l’épouse, exprimé ici symboliquement par le cor qui se fait entendre et qui, du coup, s’associe mentalement à celle qui en parle (sorte de proie aux abois, signal de danger). Ce vers exprime ainsi le malentendu sur lequel l’échange et la négociation démarrent. En fait, “ Elle ” oppose une fin de non-recevoir à “ Lui ”, ce qui signifie que la conversation, sous peine de faire tourner court l’acte qu’elle prépare, doit être relancée autrement.

Par ailleurs, les deux répliques indiquent autrement la négativité de la scène : en fait, “ Elle ” et “ Lui ” parlent dans un espace dysphorique, un espace qui fait obstacle à la parole puisque “ Elle ” tourne le dos à son partenaire et regarde au dehors. De là toute la stratégie de recentrement de “ Lui ” qui ne peut tolérer que son attention à elle ne soit pas portée sur lui (d’où l’effet de provocation produit par le vers 3: “ Je voudrais écouter toujours ce cor de chasse. ”, négation de l’instant, fuite dans l’imaginaire… insupportable pour celui qui entend plus trivialement entamer ses “ moissons mutuelles ”.

A2 D’où aussi l’urgence pour le mari de rappeler à sa façon le contrat implicite, les formalités nuptiales auxquelles ils se sont engagés. Mais il sait qu’il doit y mettre les formes : “ Dis, veux-tu te vêtir de mon Etre éperdu ? ” Voilà une formulation plus nette, apparemment sans faux-fuyant, encore que chargée d’une lourde rhétorique, si l’on se réfère à la métaphore du vêtement qui rappelle de façon cocasse le froid du premier vers.

Changement de ton, donc. Le “ vous ” passe au “ tu ”, ce qui, comme l’on sait, est un indicateur relationnel significatif. Mais ce qui est surtout en jeu, ici, c’est le sens même du contrat ; comme l’expriment deux éléments de ce vers porteurs de doute. D’abord “ dis ” qui signifie implicitement “ sommes-nous d’accord ” et, ensuite, la question – qui n’a pas à se poser mais qui signifie bien qu’elle s’est posée. Les formalités sont donc loin d’être remplies !

B2 “ Tu le sais ”, sous-entendu “ pourquoi me poses-tu la question ? c’est une évidence ”. Cette réponse amorce la stratégie conditionnelle de la mariée ; elle réplique par un “ [oui] mais ”. Stratégie conditionnelle doublée d’une tactique dilatoire : il s’agit de différer le moment crucial, comme l’exprime métaphoriquement la condition “ mais il fait si pur à la fenêtre… ”. Pureté, ailleurs : c’est tout le contraire de ce qui se prépare, ce à quoi elle ne dit pas non, mais ce par rapport à quoi elle temporise. On notera que le motif de la fenêtre confirme la position d’entre-deux de la mariée : ici-là-maintenant, mais attirée par le dehors – position fragile qui suscite chez l’époux la manœuvre de recentrement dont j’ai parlé.

A3 Le mari explicite ici en deux mouvements la demande déjà formulée, mais sans effet. Il commence par une interjection d’irritation mais aussi de célébration : “ Ah ! ”. Il se justifie après de la demande

“ tes yeux m’ont trahi l’Idéal à connaître ;

Et je le veux, de tout l’univers de mon être ! ”

Autant manifeste-t-il sa résolution, autant doute-il qu’elle soit sur la même longueur d’onde. D’où la répétition d’une expression qui installe un peu plus le doute : “ Dis, veux-tu ? ”.

B3 Cette réplique se fait plus littérale et très catégorique. Elle, qui n’a jusqu’à présent parlé que d’ailleurs (de cor de chasse, de pureté et de fenêtre), se place tout à coup au cœur du dialogue, renvoyant plusieurs balles. À “ veux-tu ” elle répond “ Je me veux femme ” et à “ l’univers de mon Etre ”, elle rétorque “ Devant cet univers ”, pas le sien donc. Tout en soulignant une certaine entente (“ tu le sais ”, “ aussi ”), elle exprime une sorte d’impossibilité, en même temps qu’un refus de la sexualité. D’où ce stratagème :

            “ Mais quoi ! ne m’as-tu pas

            Prise toute déjà ? par tes yeux, sans combats !

            À la messe, au moment du grand Alleluia, ”

Déjà prise, que peut-elle alors encore donner, dépossédée qu’elle est de son âme ?

A4 “ Oui ; mais ” : voilà le mari embarrassé. Ayant épuisé le stock d’arguments personnels et situationnels, il est forcé d’avoir recours à l’argument d’autorité :

“ Oui ; mais l’Unique Loi veut que notre serment

Soit baptisé des roses de ta croix nouvelle ; ” 

Voici une formalité qu’il était bon de rappeler, par détours métaphoriques, pudeur oblige ! L’Unique Loi, elle aussi a son vouloir, c’est même une nécessité et un devoir. Tout en avançant l’argument du devoir de la consommation charnelle, le mari détruit le prétexte du regard nuptial avancé par sa partenaire :

            “ Tes yeux se font mortels, mais ton destin m’appelle, ”

Par ailleurs, à partir d’ici – et tout le reste de la complainte ira en ce sens, le mari trahit une angoisse, à tout le moins une méfiance, à l’égard de ce qu’il semble réclamer de plus en plus instamment. Son désir, on s’aperçoit qu’il ne vient pas de lui, mais de ce principe hartmannien qu’est la Loi ; cette loi unique devient donc l’équivalent de la messe pour la femme – à chacun ses croyances. On notera ainsi que le couple n’agit – ou plutôt ne parle – qu’en référence à l’interdit – c’est là que se situe exactement le terrain de leur négociation. Dès cet instant une certaine pertinence prend cours dans l’échange et permet d’ailleurs aux partenaires de remplir leurs formalités, comme le mari le dit :

            “ Je dois [donc aussi, je peux, j’en ai l’autorisation] te caresser bien singulièrement : ”

La crispation du début est comme levée, ainsi qu’en témoigne l’espèce d’emballement, de délire, d’éjaculation verbale qui envahit le mari, dans une réplique de trente-quatre vers multimétriques au cours desquels il ne cesse de dresser, en bonimenteur autobiographique, un curieux autoportrait et un idyllique tableau de leur union  (comme dans une célèbre chanson de Nougaro) :

“ Vous verrez qu’il y en a plus que je n’en étale, ”

Sketch, Poésie

J’arrête ici l’analyse. Que retirer de cette complainte qui tient plus du sketch que la poésie ?

Au-delà du petit drame de la conjugalité, au-delà de cette espèce de prologue à une comédie de mœurs provinciales, c’est la communication qui est représentée par toutes les ruses dont elle peut être l’objet. Un sujet s’impose par la situation (l’amour, le mariage, la consommation du désir) et voilà qu’il est empêché, dévié, métaphorisé, absent presque de la conversation. C’est dire que la complainte, et c’est une constante dan le recueil, en dépit de son bavardage, n’est que construction de parole. Elle parle, à qui mieux mieux, mais au fond pour éliminer ce qui la constitue. C’est même plus fort : le parler, chez Laforgue, se substitue au faire, surtout lorsqu’il s’agit d’amour et de sexualité – ce qui selon R. Barthes est le propre du désir amoureux.

Plus philosophiquement, cette complainte qui satirise les conventions bourgeoises, met au jour un autre drame – celui de l’irréductibilité des sexes – qui se cache derrière les formalités – et notamment le mariage. Pierrot, je l’ai dit, ne cache pas sa déception, la nuit de ses noces (Mon Dieu je n’ai rien eu ”), “ L’Époux outragé ”, non sans raison du reste, dans la complainte du même nom, voudrait brûler la cervelle de sa moitié, Corbleu ! Dans la prose blanche de la “ Grande Complainte de la ville de Paris ”, le bonimenteur ne fait aucune distinction entre les “ Maisons de blanc : pompes voluptiales ” et les  “ maisons de deuil : spleenuosités, rancœurs à la carte. ” Le motif nuptial, ainsi mis en série, fait apparaître les mêmes angoisses qui font de la sexualité le lien par excellence du morbide et de la mort.

Université de Liège