A propos du motif solaire dans les Complaintes 

 

" Complainte des condoléances au Soleil "

" Complainte des grands pins dans une villa abandonnée "

 

 

Le projet principal du présent commentaire est de situer ces deux Complaintes dans une problématique du deuil dans le recueil et d’explorer le motif solaire omniprésent, dans l’univers imaginaire, libidinal, érotique de Laforgue. C’est encore et toujours de mort et d’amour que parlent les deux Complaintes. Le titre " condoléances " nous invite de façon évidente à cette double problématique, mais selon une série de quatre paradoxes que je voudrais développer en préambule en posant des questions toutes simples.

Premier paradoxe : celui du " demi deuil "(p. 149 : " il faut procéder d’abord par demi-deuils "1) L’envoi de condoléances se fait à un proche du défunt, évidemment pas au défunt lui-même ! (car " quand on est mort c’est pour de bon "…). Les condoléances s’adressent donc à une seule moitié du soleil, celle qui est vivante pour l’aider à faire son deuil de son autre moitié morte ou défaillante. Qu’est-ce qui est mort ? Et en quoi cette mort réjouit-elle le fils ? En quoi la position du fils le singularise-t-elle par rapport aux simples " mortels ", aux " dupes ", aux " piteux d’infini " ?

Deuxième paradoxe qui découle du premier, celui de la  demi-mort  : ces condoléances concernent un décès qui n’a pas eu lieu et qui de toute éternité n’aura jamais lieu, puisque le propre, si j’ose dire, du Soleil est de ne jamais mourir, de se tenir perpétuellement entre deux morts, de renaître (comme le Phénix) et de s’auto-engendrer à l’infini, d’une manière moutonnière (cf l’expression " Tes soleils de Panurge ", p. 58) Le soleil est comme le temps dans l’espace, victime d’un " va-et-vient giratoire " (p. 137). Mais ce sort n’est-il pas exactement le même pour le fils, dont le " défunt moi " " vague à jamais innocent ", flotte dans un " entre-deux-morts "? Le soleil n’est-il pas ici en deuil d’un de ses " Moi-le-magnifique " ? Personne n’est mort ici : ce qui est mort, c’est une certaine partie du moi qui prétendait à user d’un pouvoir quasi magique, d’une efficacité symbolique et d’un prestige esthétique.

Troisième paradoxe qui est celui de tout message littéraire : j’emprunte l’idée à Roland Barthes qui dans sa préface (1963) à ses Essais critiques (Le Seuil, 1964) prend justement l’exemple des condoléances pour développer ce paradoxe qui définit l’ " être de la littérature ". Dans une lettre de condoléances, dit Barthes, le message pur, originel, est très simple : je veux témoigner ma sympathie au parent du défunt, un mot suffirait : " condoléances ". Or, la simplicité de ce mot contredirait, par son laconisme, l’effet recherché sur le destinataire. Il faut donc développer, faire preuve d’originalité, varier sur ce thème trop sèchement posé : c’est cette variation et cette originalité que Barthes nomme littérature. Le poème lyrique laforguien qui est un " cœur gros " devenu " un peu plus littéraire voilà tout " est donc bien en ce sens, le développement d’une exclamation : quelque chose est mort et c’est bien. Le poème relève d’une rhétorique de l’affect.

J’en arrive donc au quatrième paradoxe, celui de l’antiphrase et d’une posture d’énonciation ironique " à hauts risques " selon le mot de Ph . Hamon2. Cette Complainte se présente en effet comme une adresse, destinée à un allocutaire (voir les analyses de JP Bertrand3). Or, l’allocuteur, qui prend bien soin de ne jamais dire " je " dans tout le poème, semble davantage féliciter le soleil de sa mort que compatir ou s’apitoyer. La compassion s’inverse en quasi injure, la sympathie se transgresse en grief, l’exclamation se développe en réclamation. De sorte que ce dernier paradoxe débouche sur ce qui va former le cœur de l’interprétation du texte et du motif solaire en général.

Malgré tout l’appareil vocatif, allocutif du texte, le sujet parlant de cette Complainte pratique ici ce qu’on appelle la " communication rentrée " : il ne parle à personne : il parle de lui-même et seulement de lui-même. S’il y a allocution ici, c’est d’une allocution seconde concernant surtout le lecteur qu’il faut parler. Le développement-variations du mot simple et séminal " condoléances " ne désigne qu’une forme d’expression du moi, de sa position par rapport au monde et à sa propre configuration imaginaire. La mort du soleil et le deuil du soleil ne seraient alors que des miroirs de la mort et du deuil du moi lui-même. Cette spécularité du destin du soleil et de son fils débouche donc sur une problématique de la filiation, de l’héritage, de la piété filiale, de la fidélité à un modèle. Or ce que dit ce poème, c’est précisément le refus du modèle solaire, paternel, transcendant celui du principe de fécondité, et par conséquent l’affirmation en négatif de la conception singulière " inédite ", hors de toute filiation et de toute communauté avec les " dupes ", que Laforgue se fait de l’amour, comme macération dans les " usines du Négatif ", comme complaisance, si l’on veut dans les spleens d’amour(vers 5). L’antiphrase, tout comme l’ironie en général, n’a donc pas pour seule fonction un discours épidictique négatif (tuer symboliquement sa cible) elle a aussi vocation à suggérer obliquement, en négatif, quelles sont les valeurs du sujet ironique (sa conception de l’amour) et comment, par l’humour s’opère un " triomphe du moi " essentiellement narcissique.

L’hypothèse de lecture sur laquelle tous ces paradoxes débouchent pourrait donc être formulée ainsi : cette Complainte dit comment Laforgue accomplit son deuil du père, son deuil de la filiation et de l’héritage, comment Laforgue -par réverbération- accomplit son deuil d’une certaine configuration de son propre moi, le " Moi-le-Magnifique " qui avait été construit sur un modèle paternel au sens large, bref comment Laforgue échappe à la logique de l’hérédité pour s’affirmer singulier, original, " inédit type ", tant sur le plan de sa poétique que sur celui de son érotique.

C’est pourquoi je vais m’éloigner un certain temps du texte pour proposer quelques hypothèses sur le motif solaire chez Laforgue. Vous verrez que je n’oublie pas, en route, cette " Complainte des condoléances ".

Plusieurs éléments nous permettent d’affirmer dans un premier temps la symbolique solaire comme un principe de fécondité paternelle. Pour consoler sa mélancolie juvénile, Andromède se rappelle la petite cosmogonie qui a bercé son enfance. Le Soleil y occupe une place fondatrice, un peu comme l’Ouranos grec :

 

Le Soleil en [de l’Idéal] est pour la Terre la clef de voûte, le Réservoir, la Source.4

 

Le couple originel est formé par le Soleil et la Terre, dans une scène primitive planétaire un peu particulière :

 

La Terre va pourtant, et toujours se referme

Sur de nouveaux enfants rendus au grand sommeil,

Et toujours, quand du blé sourd en elle le germe,

Ouvre ses vieux sillons aux baisers du Soleil !5

 

La Terre, grande Mère originelle, est à la fois matrice et tombeau (comme chez Vigny6), elle est porteuse de vie et de mort, tandis que le Soleil est ici présenté comme énergie procréatrice. Le soleil est " notre père puissant "7. Dans les Complaintes, le soleil occupe même la place d’une mère positive, puisque que c’est son bon sein que tète le nouveau-né, au sortir de la nuit maternelle :

 

Blasé dis-je! En avant,

Déchirer la nuit gluante des racines,

À travers maman, amour tout d’albumine,

Vers le plus clair! vers l'alme et riche étamine

               D'un soleil levant !

[…]

              En avant!

Sauvé des steppes du mucus, à la nage

Téter soleil et soûl de lait d'or, bavant,

Dodo à les seins dorloteurs des nuages,

                Voyageurs savants !

(" Complainte du fœtus de poète ", p. 77)

 

Mais ce soleil nourricier (" alme " est plus souvent associé à la mère) se révèle bien vite décevant. Sa boule n’est qu’une " boulette " :

 

Si tu savais quelles boulettes,

Tes soleils de Panurge ! dis,

Tu mettrais le nôtre en miettes,

          En plein midi.

(" Complainte-Placet de Faust-Fils ", p. 58)

 

Le soleil-père a commis l’erreur de tomber dans la répétition et dans le pluriel : répétition infinie de ses levers et de ses couchers qui est la métaphore même de la durée dévoratrice et de la mécanique aveugle un peu stupide du Temps ou de la vie quotidienne, mais qui est aussi l’image d’une défaillance essentielle de l’instance paternelle.

Cette défaillance est à lire à un premier niveau, qui sera biographique : pour Jules, Charles Laforgue a surtout brillé par son absence. Sévère, " dur par timidité ", " soleil solide " (p. 78) et pourtant effacé, le père durant l’enfance de Jules était préoccupé par sa vie professionnelle, jusqu’à la décision, en forme de constat d’échec, du départ de la famille puis d’une séparation que l’enfant jugera douloureuse. Au point que le fameux lama sabacktani du Christ en croix s’adresse chez Laforgue aussi bien au Créateur, au père, qu’au Soleil : " Hélios, Hélios, lama sabacktani "8. A Tarbes, Laforgue s’est senti littéralement abandonné, orphelin (voir le récit Stéphane Vassiliew). Cette absence, ou du moins cette disparition progressive du père, prend la figure du soleil couchant, mort symbolique du père éprouvée lors du grand voyage de soixante-quinze jours durant lequel Laforgue découvre l’ennui, c'est-à-dire la douleur du temps. En effet, de nombreux crépuscules jalonnent l’œuvre de Laforgue.9 Ils disent tous le déclin du père en même temps que l’éveil esthétique. Comme chez Baudelaire, le beau est indissociable du malheur et de sa répétition :

 

Encore un soir qui tombe, un couchant qui va faire le beau ; bilan classique, bilan plus que classique !…10

 

Il s’agit là du même type de bilan qui " va quelconque " " sous la vieille Monotopaze du soleil ", à la fin de la " Grande Complainte de la ville de Paris " (p. 141). Car le crépuscule, comme chez Baudelaire encore, est l’heure grave du bilan et du doute. Chez Laforgue, le soir est le signal d’un réveil du spleen, heure de " l’insaisissable confidence " (p. 75) qui renvoie à la catastrophe originaire de l’exil, de l’abandon et plus loin encore à la " mélancolie atavique du crépuscule " :

 

L’atavisme de ce sentiment qui fut le plus fort, de l’homme primitif notre ancêtre - sentiment de faiblesse devant le jour qui s’en va, de l’être nu qui a traqué et a été traqué tout le jour, et l’obscurité épeure et envisionne. Aujourd’hui c’est l’antique sentiment d’effroi, de faiblesse, de créature dépendante de quelque chose de plus fort là-haut : la lumière, la nuit - et la nuit est le frère (alléchant, transitionnel) de la mort - ce mystère.11

 

Par deux fois, en effet, dans les Complaintes, les soirs sont associés à l’exil : il est question des " soirs d’exil " dans les " Préludes " (p. 54) et des " rites exilants des soirs " dans la " Complainte de l’Orgue de Barbarie " (p. 73). Si le couchant " fait le beau ", c’est que cette dimension esthétique relève d’une ironie tragique qui projette sur l’horizon tout entier le portrait du père en gloire à l’heure même de sa disparition. C’est ce que dit la première strophe de la " Complainte des condoléances " : le soleil a revêtu la triste figure de don Quichotte malgré sa gloire esthétique. Les vers de mirliton de la " Complainte sur certains temps déplacés " (et qui précède immédiatement celle des " condoléances au Soleil ") le disent sur le mode burlesque :

 

-Le Soleil est mirobolant

Comme un poitrail de chambellan,

J’en demeure les bras ballants (p. 124)

 

La dimension dérisoire du triomphe solaire apparaît dans une esthétique résolument anti-parnassienne12. " Bellâtre, Maquignon, Ruffian, Rastaquouère " sont les insultes que le Pierrot de l’Imitation de Notre-dame la Lune lui lance au seuil de ce recueil13. A la manière du sonnet baudelairien " Le coucher du soleil romantique "14, Laforgue annonce par là la venue des " crapauds imprévus " et des " froids limaçons " (crapaud pour Corbière, limace pour lui-même15).

Dans les Complaintes, les nombreuses occurrences du mot " couchant " (j’en ai compté douze) sont presque toutes consacrées à l’évocation de l’agonie d’un soleil placé sous le signe de la chute, de l’hémorragie, de la maladie et de la mort. En voici quelques exemples significatifs dont l’hypotexte tant mythologique (le motif du char d’Hélios, le Quadrige) que poétique (" Soleils couchants " de Hugo16, " Harmonie du soir " de Baudelaire : " Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige 17", " Soleils couchants " de Verlaine18, etc.) montre que Laforgue s’inscrit dans une tradition de la mélancolie vespérale à laquelle il infuse un brin de décadentisme :

 

Mais les lacs éperdus des longs couchants défunts

Dorlotent mon voilier dans leurs plus riches rades,

Comme un enfant malade…

(" Complainte à Notre-Dame des Soirs ", p. 59)

 

Seul.- Le Couchant retient un moment son Quadrige

En rayons où le ballet des moustiques danse,

Puis, vers les toits fumants de la soupe, il s’afflige…

(" Complainte d’un certain dimanche ", p. 75)

 

Un couchant mal bâti suppurant du livide

(" Complainte d’un autre dimanche ", p. 76)

 

Un couchant des Cosmogonies !

Ah ! que la Vie est quotidienne…

(" Complainte sur certains ennuis ", p. 109)

 

Le couchant de sang est taché

Comme un tablier de boucher ;

Oh ! qui veut aussi m’écorcher !

(" Complainte sur certains temps déplacés ", p. 124)

 

 

Or, cette représentation du déclin paternel est fortement teintée d’ambivalence : s’agit-il d’une satisfaction à voir l’arrogance du soleil ainsi rendue dérisoire, ou bien d’une forme de pitié par identification au martyre du même soleil ? La violence de l’agression envers le soleil ne doit pas, me semble-t-il, faire oublier quelle proximité s’établit entre le poète et le soleil à cette heure du couchant. Si le soleil est écorché ou égorgé, c’est peut-être aussi le signe d’un destin potentiellement identique du fils. La crucifixion du père est le miroir de la crucifixion du fils. Ambivalence amour/haine constitutive du sujet mélancolique19, meurtre du père ou piété filiale : dans cette représentation du soleil, c’est tout le débat intérieur de Hamlet qui se transpose, et qui oscille entre la fidélité au père et la reconnaissance de la rivalité œdipienne qui le lie à lui. Dans le processus œdipien de rivalité mimétique avec le père semble en effet s’engager une interrogation sur la reproduction ou non du modèle paternel : en effacer, voire en ridiculiser l’image est peut-être pour Laforgue un moyen imaginaire d’en refuser l’exemple dit " positif " (soleil fécondant du progéniteur, père de famille nombreuse) en même temps que l’exemple " négatif " (soleil faunesque, libidineux et fautif) comme seul héritage. Là où le père a réussi (séduire la mère et imposer sa loi de fécondeur), le fils dit qu’il a échoué parce que lui-même hésite à s’engager sur la même route20. Les suites de la piété filiale ne peuvent alors déboucher que sur la mort du fils, comme si le deuil du " Moi-le-Magnifique " tuait aussi en soi l’image d’un père puissant. L’énergie sexuelle des " cent pur-sang tout hennissants " qui est celle du Quadrige solaire est convertie en atonie, l’intensité de la circulation sanguine en taches, en sang coagulé, figé, gelé. Dans une lettre à Ch. Henry, Laforgue remarque :

 

Chez moi, les désirs ne viennent pas d’un trop plein de l’organisme ; quand je m’ennuie des heures, je me figure que j’ai des désirs, mais ce sont de faux désirs. Et je m’embête, voilà.21

 

A la " pauvre rosse endolorie ", aux " haridelles " du moi ne s’offrent désormais que des débris, des restes, des miettes ou des simulacres de désirs : ce que Laforgue nomme ici les " spleens d’amours ".

C’est pourquoi, à un deuxième niveau, cette défaillance du père est également liée, par un processus paradoxal qu’il nous faudra ici expliquer, à sa faculté procréatrice. La défaillance n’est pas seulement dans l’absence (réelle ou imaginaire) du père, elle est dans l’origine, c'est-à-dire dans la faute " faunesque " du père. La " nuit des hérédités " est celle de la transmission infinie de la faute. Les " gisements d’instincts " qui sont assimilés dans la " Complainte du sage de Paris " à la " nuit des hérédités " sont porteurs aussi bien de guérison que de mort. La filiation est signe de la communauté de la faute et de son universalité. La faute se transmet de père en fils.

Dans Saison, Laforgue note :

 

C’est cette fatalité de la procréation qui gâte tout. Oh, le pays des femmes aimant sans but et des fruits sans pépins…22

 

D’où la nécessité de se délivrer (" se délèvrer ") de l’extase pour se vouer à la stérilité lunaire :

 

L’Extase du Soleil, peuh !

(" Complainte à Notre-Dame des Soirs ", p. 59)

 

 

La sexualité lunaire ou polaire serait alors une forme de retour, comme c’est le cas pour le roi de Thulé ou pour Lohengrin, à une double stérilité, celle de la Lune (la mère) et celle du Soleil gelé (le père).

Le fait que Laforgue ait fait partie d’une famille exceptionnellement nombreuse (même pour l’époque) n’est sans doute pas étranger à cette hantise de la procréation chez lui. Dans une note figurant à la suite de son ébauche d’un Faust, Laforgue imagine même " encourager le suicide - prélever un impôt sur les enfants - étudier les moyens de stérilité volontaire et les populariser "23. Le père est celui qui féconde et s’efface, abandonnant l’enfant au groupe anonyme de la progéniture et le privant ainsi de l’unicité d’un rapport privilégié à la mère. La " boulette " des soleils de Panurge est sans doute dans cette mécanique de la reproduction, au sens tant sexuel que temporel. Car donner vie, c’est en même temps " blackbouler " l’enfant, le condamner à partager l’affection que la mère doit compter, contrainte qu’elle est par d’autres maternités à sevrer l’enfant du désir qu’elle pouvait lui porter. C’est ainsi du moins que l’on peut interpréter les vers finaux de la " Complainte du fœtus de poète " :

 

Vous, Madame, allaitez le plus longtemps possible

Et du plus Seul de vous ce pauvre enfant terrible. (p. 78)

 

Le grief essentiel contre le père, le soleil, le créateur, serait donc non seulement d’avoir abandonné le fils, mais aussi d’avoir contraint la mère, en lui imposant la loi de son désir d’époux, à la division de son désir pour ses enfants, division vécue comme désertion du désir pour lui seul et comme affaiblissement de son moi.

Pour comprendre la " Complainte des condoléances ", il faut donc relire la " Complainte des grand pins dans une villa abandonnée " (p. 122-123). En effet dans cette Complainte on voit s’entrecroiser deux récits, deux poèmes : celui du soleil qui finit par percer les brumes et celui du locuteur qui s’éveille dans sa chambre d’hôtel apparemment seul (vers 25) mais peut-être aussi en compagnie (" notre croisée au soleil ", vers 37 qui renvoie à " notre guichet " vers 17 p. 126)). Tout semble indiquer une existence malheureuse, liée à la vie sociale dans l’entourage de l’Impératrice (bals, casino, frou-frous de jeunes filles) qui entre en contraste avec la condition modeste du jeune homme, son sentiment de solitude et d’abandon (réveil solitaire et nauséeux, réminiscence de Marguerite (?) aux vers 29 à 32, évocation des parents morts). La fonction du soleil est ici de dissiper les brumes du sommeil et de l’oubli pour inciter le jeune homme à un bilan qui porte à la fois sur le présent de l’énonciation (le réveil dans la chambre), sur le passé récent (l’agitation de la veille), sur le futur (la mort). Mais l’on voit que ce bilan superpose aussi d’autres strates temporelles : un réveil dans une chambre, mais à deux, un amour passé et déçu et, enfin, par l’intermédiaire de l’intertexte mythologique (Memnon) et de manière plus hypothétique, le souvenir de la mère. En effet, s’inspirant sans doute de la lecture des Métamorphoses d’Ovide (XIII, 576sq), Laforgue invente ici le verbe " memner " (vers 33), néologisme qui désigne un chant venu du ventre (Larbaud dira plus tard que les borborygmes sont la " seule voix humaine qui ne mente pas "24) comme si le poète pétrifié et statufié en sa détresse, émettait au moment où les premiers rayons du soleil le touchent, la même musique que la statue du fils d’Eos, l’Aurore, fait entendre pour saluer la mémoire de sa mère. Cette " ventrilocution du Pierrot " est peut-être l’ouverture du chant de la Complainte, comme chant sacré de deuil et de commémoration.

Si le jeune homme s’est installé dans la glaciation de la chasteté, pour échapper à la loi de la procréation, ce soleil matinal peut représenter l’amorce d’un dégel :

 

Les pins sont éternels,

Les cors ont des appels!...

 

Neiges des pâles mois,

Vous serez mon missel!

-Jusqu'au jour de dégel.

(" Complainte des printemps ", p. 86)

 

Le retour du soleil sous sa forme aurorale aurait donc la fonction sacrée (" œil sacré ", vers 3 ; " Saint Sacrement ", vers 40) de signifier au fils son destin de procréateur, de l’enjoindre à répéter la vie. Dans la " Complainte du roi de Thulé " (p. 116) quatrième strophe, le soleil est présenté comme l’instigateur de l’illusion sexiproque de l’amour chez le commun des mortels :

 

Soleil-crevant, encore un jour,

Vous avez tendu votre phare

Aux holocaustes vivipares

Du culte qu’ils nomment l’Amour

(" Complainte du roi de Thulé ", p. 116)

 

 

 

Après ce long détour par la symbolique du soleil, j’en viens à la " Complainte des condoléances ".

Nous y retrouvons des éléments communs avec la " Complainte des grands pins " : le soleil levant crève les nuages pour mieux réveiller et intensifier les " spleens d’amour ". En effet, le soleil apparaît comme une instance policière (surmoïque, dirait le psychanalyste, une peu voyeuriste aussi) qui renvoie aussi bien au Roi Soleil, ses grands Levers et ses chasses à courre (l’isotopie de la chasse est très présente25) qu’au chevalier à la triste figure26 qu’est Don Quichotte (vers 1). Ce double visage du soleil, à la fois royal et dégradé, " picaresque et falot ", correspond assez bien à l’ambivalence qui affecte l’image paternelle : le soleil " fait le beau ", mais il n’est qu’un " bellâtre ". Mais il correspond également à la dualité intrinsèque de l’astre, qui le fait indéfiniment alterner entre jour et nuit, sa vie et sa mort, son triomphe et sa chute, ses Levers et ses Couchants, moitié de la Terre éclairée et " autre moitié " où il se montre défaillant (vers 14).

Mais prenons garde à ne pas voir ici quelque instance punitive qui viendrait " fustiger " une activité érotique du fils. C’est même l’inverse qui se produit et qui explique l’agressivité du fils à son égard : la police du soleil s’oppose non à l’amour mais au spleen de l’amour. Ce que son intrusion fanfarante et fanfaronne censure, c’est la mélancolie elle-même. Elle oblige le mélancolique à sortir de son " gluant deuil " comme un nouveau-né qui n’a pas envie de naître. Si l’on veut absolument voir dans le soleil un surmoi castrateur, il faut dire ceci : il castre une castration, il vient détruire un néant, il nie une négation, fidèle en cela à sa fonction positive de procréateur. Cet œil divin (une variante de la fin du vers 11 " en se cachant de l’œil " donne " en se cachant du dieu), comme l’" œil sacré " de la " Complainte des grands pins ", " sonde les reins et les cœurs " et il est doué du pouvoir surnaturel de réparation des plaies : il " cautérise les citernes les plus rares " (vers 12). Dans l’idiolecte laforguien, le verbe cautériser (hérité des théories de Hartmann) signifie la possibilité de réparation, de cicatrisation, par arrêt de l’hémorragie, par rétention de l’épanchement (du sang ou du sanglot).

Par ailleurs, toujours dans l’idiolecte laforguien, la citerne est l’image de l’intimité malheureuse et pourtant infiniment riche, c'est-à-dire de l’amour placé sous le signe du manque ou du rien auquel le moi s’est identifié : " je croupis dans les Usines du Négatif ", note Laforgue27. Une variante du vers 13 des " Préludes autobiographiques " confirme cette lecture : les " citernes de mon Amour " équivalent à " citernes de mes déserts " (p. 53). Le grief contre le soleil consiste donc à l’accuser de perturber la complaisance dans la négativité amoureuse de l’Ennui " tout à ses aises " (vers 24), de la " ribotte " de néant de la belle âme qui " se sirote et se fait mal " (" Complainte-variations… ", p. 136). Or, le fils revendique sa majorité (vers 6) et assume en quelque sorte son autonomie de mélancolique et les illusions négativistes qui le bercent. Il refuse le modèle paternel et affiche son exception, voire son élection, de martyr et de génie. Il veut laisser saigner sa plaie, il veut continuer d’habiter son lit-tombeau. Il refuse la cicatrisation du manque dans lequel il s’est installé. En somme, il ne veut pas de résurrection. La chasteté sépulcrale et glacée est le mode qu’il a choisi pour sa sensualité négative.

Il nous semble, en effet, que la métaphore " Alcôve des Danaïdes " (vers 21) ne désigne pas le " triste astre ", malgré la proximité syntaxique, mais bien plutôt le lit-hypogée où se confinent les " claviers du dessous " de la sensualité :

 

Rideaux verts28 de notre hypogée,

Marbre banal du lavabo,

Votre hébétude ravagée

Est le miroir de mon tombeau.

(" Complainte du vent qui s’ennuie la nuit ", p. 113)

 

Plusieurs éléments confirment cette lecture : nous l’avons vu, la citerne désigne l’intimité mélancolique de l’amour. On pourra voir, au passage, ici la reprise d’un vers baudelairien29 : " Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis ". Ce réservoir intarissable est la " Sainte Piscine ésotérique " où l’être flotte dans la vie inorganique de la mort : ce que Laforgue nomme la " tourbillonnante éternelle agonie/ D’un Nirvâna des Danaïdes du génie " (p. 56). Cette dans cette mort idéale que LUI veut entraîner ELLE dans la " Complainte des formalités nuptiales " :

 

Vous verrez qu’il y en a plus que je n’en étale,

Et quels violets gros deuil sont ma couleur locale ;

Et que mes yeux sont ces vases d’Election

Des Danaïdes où sans fin nous puiserions ! (p. 98)

 

Les noces ont lieu dans le tombeau de l’alcôve, où l’on fait l’Amour pour " Tuer l’Amour " (p. 113). Dans l’alcôve se scelle l’union du sexe et de la mort, sous le signe du vide et de l’oubli de toute sexualité effective :

 

Mon Cœur, plongé au Styx de nos arts danaïdes,

Présente à tout baiser une armure de vide

(" Complainte-Litanies de mon Sacré-Cœur ", p. 145)

 

L’amant -ce Chevalier-Errant- porte l’armure de la chasteté comme un rempart qui protège les palais inaccessibles de son âme ou de ses sens. Ce vide-plein est inépuisable, car il est pur renoncement. L’homme laforguien tente en effet d’échapper au cycle défloration/fécondation/paternité. La " métempsycose des lis en roses ", c'est-à-dire des vierges en femmes, le fait pleurer comme le roi de Thulé (p. 116). D’où l’essai d’une sexualité chaste, dans l’hypogée inépuisable de l’ " alcôve obscure " qu’il emprunte à Baudelaire30. Dans un texte des Feuilles volantes cette sexualité négative se développe ainsi :

 

-d’une sensualité toujours prête, toujours savante et folle en ses trésors inépuisables, il était au fond un grand chaste, dans le fond de sa nature-

Oui, il s’affolait et aimait avec l’ivresse d’un fakir qui tourne, tourne, et la patience d’un opiomane, mais cette corde ne vibrait en lui que dans certains décors, dans l’alcôve, dans le renfermé d’une après-midi, bloqué par les averses-, d’oubli du grand jour, du ciel, des événements, des foules-

[…] Chez lui l’infini se reflétait dans le lac glacé des chastetés, -et la sensualité n’était chez lui qu’un clavier de dessous, ne jouant que dans les coins oubliés, dans le désœuvrement pervers des orgues divins31.

 

Le tort du père est de vouloir ramener le fils à une sensualité positive et droite (et non giratoire comme ici), " à la bonne franquette, à l’instar de chacun de nous 32" d’une vie dite " saine " Or le fils ne veut pas être dupe de cette injonction, parce qu’elle est pour lui le faux amour, celui de tout le monde (car " la vie est pour les badauds ", " Complainte sur certains temps déplacés ", p. 125).

Une strophe de la " Complainte des débats mélancoliques et littéraires " évoque la possibilité, aussitôt rejetée, d’un salut par une sorte de baptême bourgeois (car les " Jourdains blasés " sont ici en même temps celui de Saint Jean-Baptiste et celui de Molière !) :

Eh va, pauvre âme véhémente !

Plonge, être, en leurs Jourdains blasés,

Deux frictions de vie courante

T’auront bien vite exorcisé. (p. 147)

 

Laforgue ne souhaite ni exorcisme ni cautérisation de sa mélancolie. Laforgue esquive l’œil faunesque du fantôme du père parce que cet œil risque de réveiller en lui son propre œil faunesque. Je me réfère ici à ce passage de " Hamlet " :

 

Et le jeune et insatiable prince court se jeter à genoux devant le portrait de son père dont il baise les pieds sur la toile froide.

-Pardon ! Pardon, n’est-ce pas, père ? Au fond, tu me connais…

Et se relevant, et ne pouvant esquiver cet œil paternel, toujours et quand même clignant en dessous d’un air royalement faunesque :

-D’ailleurs, tout est hérédité. Soyons médical et nature, et nous finirons par y voir clair.

Il revient s’asseoir devant ses cahiers, qu’il couve aussi d’un œil royalement faunesque33.

 

L’œil toujours faunesque du père, que le fils ne peut esquiver, est le signe d’un destin également faunesque du fils, il continue de cligner au-delà de la mort et du froid pour dire au fils que la royauté et la faute sont héréditaires34. A une différence près, cependant : l’énergie faunesque du fils ne se porte que sur les cahiers, indiquant par là que la création littéraire lui tient lieu désormais de procréation (dans ses " Notes d’esthétique ", Laforgue évoque la " fureur génésique de l’art 35"). Et c’est sans doute là la victoire essentielle que cette Complainte exprime. Appelons-la " sublimation littéraire ".

Le fils de cette " Complainte des condoléances " ne veut pas céder à ce rappel à l’ordre de l’agir, parce qu’il sait, comme Hamlet, que ce serait là relancer la catastrophe du cycle des conflits œdipiens. Il ne veut pas voir : au plus fort de son Spleen d’amour, sans doute à Berlin, Laforgue s’écrie :

 

 

Je me détourne le cœur ulcéré et ne veux pas comprendre jusqu’à nouvel ordre36.

 

 

Quand le soleil fait le beau, Laforgue fait le mort. Il construit une digue, des remparts, contre l’aurore, se cache sous la couverture, s’installe dans les plis du spleen. Sa mélancolie est un " huis-clos sans pape et sans laquais " (p. 56) où luit un soleil mais noir. Hanté par une nuit des hérédités qui l’invite à l’éternel retour de la faute paternelle, il se cantonne en quelque sorte aux " limbes des latences ", à la naissance éternellement virtuelle de l’amour, c'est-à-dire qu’il se maintient dans le néant des jupes de la mère, " ourlets tombals " dont il rhabille son tombeau.

 

Il me reste en guise de conclusion, à montrer que ce refus de l’héritage paternel se redouble sur le plan formel, au cœur même de la sublimation littéraire du " transfiguré " poétique : Laforgue y fait aussi le deuil d’une certaine posture, celle de son ancien moi-le magnifique de poète-prophète.

Le poème se compose de sept quatrains d’alexandrins : ce dispositif formel est l’indice d’un certain " clacissisme " chez Laforgue, car il renvoie à ses premiers poèmes du Sanglot de la Terre, recueil dans lequel Laforgue se montre encore largement tributaire des modèles hérités de Hugo, Vigny Baudelaire, ou Leconte de Lisle par exemple. La date qui figure sur l’exemplaire de Marie Laforgue : 1881 confirme cette hypothèse : la " Complainte des condoléances " appartient à une période " pré-Complaintes ". Il entre encore beaucoup de rhétorique dans la composition : encore faut-il envisager cette disposition rhétorique comme un effet parodique d’un discours argumentatif, avec sa progression dialectique (voir les " mots outils " qui ouvrent chaque strophe ou presque : " Décidément ", " malgré ", " car ", " certes ", " mais ", " Or ", " et puis ", " donc "). Ce premier effet compositionnel entre en contraste avec le pathos que suggère le titre : des condoléances ne se formulent pas à la manière d’un argumentaire, voire d’un réquisitoire. Comme si la Complainte affichait les marques d’une survivance de la période " philo " de Laforgue, mais pour mieux en montrer la vanité. Elle sort du discours de la plainte pour s’installer dans celui du grief. Cette Complainte est donc une Complainte essentiellement conclusive, malgré son caractère circulaire : on notera ainsi que le poème s’ouvre et se ferme sur la même strophe, à quelques variations près, la dernière ne venant que confirmer la première, en authentifiant en quelque sorte le vers liminaire qui se présentait lui-même comme " in medias res ", lui-même comme une conclusion d’une réflexion évaluative sur la figure du soleil.

De manière générale, les alexandrins sont " classiquement " césurés à l’hémistiche et témoignent même (vers 20 en particulier) d’une recherche allitérative. Les rimes sont embrassées et la répartition rimes masculines rimes féminines est respectée, avec même un travail subtil d’alternance : dans les strophes impaires les rimes féminines embrassent les masculines tandis que dans les strophes paires les rimes masculines embrassent les féminines.

Cependant le poème se caractérise par un certain nombre d’infractions qui signalent, précisément, un certain refus de l’héritage classique- Signalons en quelques unes sans trop développer :

Des incises (v. 6, 7, )

Des couacs dans la chaîne phonique : (vers 9 vers 10 et vers 21)

Des néologismes : vers 9 aubader vers 19 rerâler

Des enjambements de vers à vers un peu acrobatiques : vers 11/12 et vers 21/22. Ou même des enjambements de la césure (vers 3)

Des expressions énigmatiques (vers 12 vers 21 : j’en ai proposé une interprétation, mais celle du vers 7, " Labarum des glaciers ", résiste…37)

Bref toutes ces dissonances introduisent dans le poème une demi-défiguration d’un certain nombre de modèles, d’hypotextes au premier rang desquels figure le " soleil couchant de juin " (cf texte joint en annexe). En comparant les deux textes, on peut voir comment Laforgue mène son travail de désécriture (somme toute assez raisonnable ici, eu égard à d’autres textes davantage désécrits). Les autres hypotextes sont ceux du " motif " poétique du soleil couchant romantique dont j’ai signalé la présence tout à l’heure. Les sept strophes de cette Complainte seraient donc sept glaives brandis sur la sacralité d’un ordre esthétique, une façon de crever l’œil sacré, de briser le vitrail de la Beauté sanglante du coucher de soleil romantique.

De sorte que ce poème n’est ni une complainte (puisqu’elle ne se plaint de rien), ni une lettre de condoléances (puisque personne n’est mort). Qu’est-il alors ? : l’affirmation d’une majorité conquise par un fils qui a fait son deuil de tout et qui peut désormais calculer et poser (vers 6) c'est-à-dire posséder une langue à lui minutieuse et clownesque, c'est-à-dire encore se livrer simultanément à l’ivresse de la manie (du calcul poétique, le labour de la poésie, la mise en jachère de la langue) et à celle de l’humour dans l’exhibition du clown qui pose et jouit de sa solitude et de la volupté de l’Ennui. Dans la manie et l’humour, la seule mort qui soit célébrée, c’est donc bien celle de la Plainte.

Pierre LOUBIER- Université PARIS X NANTERRE

 

Annexe :

 

 

 

Soleil couchant de juin

 

Ah! triste, n'est-ce pas, triste, inutile et sale,

Ta besogne, ô Soleil, malgré tes aubes d'or,

Malgré tes beaux couchants si douloureux d'essor,

Roses d'amour de quelque ardente cathédrale!

 

Partout, toujours, fouailler les Vices noirs blottis!

- Car, depuis que la vie ici-bas est éclose,

Ò Cœur de Pureté, tu ne fais autre chose

Que chasser devant toi des êtres de leurs lits!

 

À travers nos rideaux tu sonnes tes fanfares

Et les couples poussifs aux yeux bouffis d'amour

Réparent leur désordre, en se cachant du jour

Qui glace les sueurs des voluptés trop rares.

 

Mais tu ne songes pas que là-bas, ô Soleil,

Là-bas, l'autre moitié n'attendait que ta chute,

Et rentre en ce moment dans ses fanges de brute

En prétextant le noir,... l'usage,... le sommeil!

 

Or, à notre horizon tu n'es pas mort encore

Pour aller fustiger de rayons ces pourceaux,

Que nos millions de lits referment leurs rideaux

Sur des couples rêvant de ne plus voir l'aurore!

 

- Ah! triste, triste va, triste, inutile et sale,

Ta besogne, ô Soleil!, malgré tes aubes d'or,

Malgré tes beaux couchants si douloureux d'essor,

Roses d'amour de quelque ardente cathédrale,

 

30 juin, Luxembourg.

 

Le Sanglot de la Terre, I, 391.

 1_ Les indications de pages, dans le texte, renvoient à l'édition de référence, celle de Pierre Reboul, Imprimerie Nationale, 2000.

2_ Philippe Hamon, L'ironie littéraire, essai sur les formes de l'écriture obique, Hachette Supérieur, 1996.

3_ Jean-Pierre Bertrand, Les Complaintes , ironie et désenchantement, Klincksieck, 1997.

4_ "Persée et Andromède", Moralités légendaires, II, 475. (je cite d'après l'édition des Œuvres complètes de Laforgue, aux éditions de l'Age d'Homme, t.I, 1986, t. II, 1995)

5_ "L'angoisse sincère", Le Sanglot de la Terre, I, 289.

6_ "On me dit une mère et je suis une tombe", "La Maison du Berger", vers 292, Les Destinées. On notera au passage que les cinquième et sixième strophes de ce poème, dans leur évocation du "soupir d'adieu de soleil à la Terre", constituent sans doute un hypotexte de la "Complainte à Notre-Dame des Soirs", au moins dans ses rimes "Soirs, encensoirs, reposoirs". Vigny est certainement celui des Mages romantiques dont Laforgue se sent le plus proche.

7_ "Crépuscule de dimanche d'été", Le Sanglot de la Terre, I, 320.

8_ Chroniques parisiennes, (1887), "Mai", II, 646.

9_ Voir "Couchant d'hiver" dans Le Sanglot de la Terre , I, 388 et surtout "Soleil couchant de juin" (I, 391), poème repris et remanié dans notre "Complainte des condoléances au soleil". (texte reproduit en annexe)

10_ "Persée et Andromède", Moralités légendaires, II, 476.

11_ Mélanges posthumes, Slatkine Reprints, Genève, 1979, p.21-22.

12_ On pense, par exemple à tel "Coucher de soleil" chez Heredia, Poésies complètes, Slatkine, 1981, p. 241 ou à telle "Mort du soleil" des Poèmes barbares de Leconte de Lisle, sonnet qui pourrait plus volontiers se rapprocher des soleils couchants du Sanglot de la Terre.

13_ "Un mot au Soleil pour commencer", p. 161 de notre édition.

14_ Les Epaves, I, 149.

15_ Corbière: "Bonsoir, ce crapaud-là, c'est moi", "Le crapaud", Les Amours jaunes; Laforgue: "ô sordide limace!", (p. 76).

16_ Les Feuilles d'automne.

17_ Les Fleurs du mal.

18_ Poèmes saturniens.

19_ Voir M.C. Lambotte, Le discours mélancolique, De la phénoménologie à la métapsychologie, Anthopos-Economica, 1993, Chapitre XX, "Le destin ou la faute originelle", p. 581 sq. Chapitre dont nous exploitons ici les suggestions théoriques.

20_ Le motif icarien de la chute du fils est décelable dans la référence implicite au mythe de Phaéton (qui ne maîtrise pas le Quadrige) et dans la référence au mythe de Faust: le Faust-Fils de la "Complainte-Placet de Faust-fils", p. 58 renvoie en effet à Euphorion, le fils de Faust et d'Hélène, qui, selon Nerval "veut tout embrasser, tout pénétrer, tout comprendre, et finit par éprouver le sort d'Icare en voulant conquérir l'empire des airs" (Nerval, Pléiade, I, 510).

21_ Lettre à Ch. Henry, mai 1882, I, 778.

22_ Feuilles volantes, Le Sycomore, 1981, p. 190.

23_ Faust, Feuilles volantes, op.cit., p. 76.

24_ Les Poésies de A.O. Barnabooth, "Prologue". Notons au passage que Laforgue représenta pour le jeune Larbaud un des modèles d'une poésie qui serait "du Walt Whitman à la blague".

25_ "sonner des hallalis", vers 5; "chasser", vers 8; "fanfares", vers 9, qui renvoient au cor si présent chez Laforgue. On notera au passage que Charles Laforgue, le père, était un grand chasseur et qu'il avait perdu une main dans un accident de chasse.

26_ Commentant le prénom de Corbière, Laforgue écrit: "Picaresque et falot ( a pris ce prénom Tristan: chevalier errant de la Triste figure), Mélanges posthumes, p. 119.

27_ Feuilles volantes, p. 149.

28_ Une variante donne "blancs", couleur qui eût été plus adéquate.

29_ "Sed non satiata", Les Fleurs du mal.

30_ Cette sensualité à la fois exotique et funèbre vient tout droit de Baudelaire, chez qui l'alcôve est aussi le lieu de la "volupté noire", à la différence près que Laforgue exclut toute culpabilité, tout remords de type baudelairien ("et surtout pas cette note du péché et du remords de Baudelaire (si usée par Rollinat) qui ne te va pas avec le reste", conseille-t-il à G. Kahn, en novembre 1885 -II, 803. Voir, cependant cette note sur Baudelaire: "Le premier qui ait apporté dans notre littérature l'ennui dans la volupté et son décor bizarre: l'alcôve triste…et s'y complaise", Mélanges posthumes, p. 112.

31_ Carnet, 1884-1885, II, 966. (je souligne).

32_ "Salomé", Moralités légendaires, II, 447.

33_ "Hamlet", Moralités légendaires, II, 382.

34_ "Une faute qui ne peut se léguer qu'entre hommes", écrit M.C. Lambotte, Le discours mélancolique, op.cit., p. 588.

35_ Mélanges posthumes, p. 147.

36_ Feuilles volantes, p. 58.

37_ Cette expression désigne le soleil, qui serait ainsi, à la fois par oxymore et par antiphrase ironique, un étendard de victoire, non de la chaleur mais du froid. Autre hypothèse, plus hasardeuse: le soleil deviendrait l'insigne de la victoire… des marchands de glaces.