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Jules Laforgue. Ladolescence est un passage
obligé entre lenfance dâge
scolaire, période de latence avec socialisation
communautaire, et lâge adulte qui se definit en
pratique comme le moment ou lindividu est reconnu
adulte par la société dans laquelle il vit . Ladolescent va avoir
difficulté à sidentifier en tant
quindividu et à quitter un groupe où il
a ses repaires pour en intégrer un autre aux codes
différents. On voit que la première
définition de ladolescence se
réfère à la place de lindividu
dans un système plus quà des
critères dâge ou de morphologie qui sont
pourtant concomitants, et qui, susceptibles de variations
individuelles, peuvent avancer ou retarder le moment de la
problématique adolescente.
Ladolescence débute grosso modo avec la
puberté qui étymologiquement signifie :
époque où apparaissent les poils
pubiens ; elle comporte des modifications
morphologiques, impressionnantes aussi bien pour
lentourage que pour ladolescent, et de fait
celui-ci se trouve confronté à une double
question : 1. Qui est ce
nouvel individu pour moi ?
(renvoyant ici essentiellement à la sphère
psychique : Ladolescent ne se reconnaît
plus) ; 2. qui est ce nouvel individu pour les autres ? (renvoyant là plus à la
sphère organique et à
lorganisation sociale, avec de plus la
difficulté de se faire identifier dans deux groupes
différents, celui de ses pairs (co-ados) et celui des
adultes dont le regard est fondamentalement
différent). Cette double interrogation dont les
réponses ne sont pas obligatoirement fournies
simultanément, et
pour lesquelles le décalage temporel peut être
important, ne peut que créer un désordre, et
chez certains une confusion entraînant des troubles
variés allant de la plainte somatique à des
troubles psychiques graves ou à des
dysfonctionnements sociaux . Vouloir ne considérer, comme cela
est encore trop souvent le cas, les « crises
dadolescence » que comme des troubles
« qui passeront » liés aux
changements physiques, est sûrement aussi
réducteur que de ne les considérer que comme
des troubles psychiques à adresser aux psychiatres,
ou encore comme des dommages collatéraux de
lorganisation de la société adulte qui
serait seule coupable . Le problème le plus
préoccupant est que, comme toute
pathologie, les difficultés de ladolescence
peuvent laisser des séquelles graves si une
prévention correcte nest pas prescrite. La triple composante organique, psychique
et sociale demandera donc une approche multifocale. Nous pouvons tous nous demander comment
nous en avons réchappé (si tant est que ce
soit le cas !...) Nous allons dabord faire le point,
parce que cest plus facile, sur le
développement pubertaire
« organique » que lon pourrait
dire « normal ». 1. Chez la fille
en moyenne en lan 2000 (puisque des variations sont
notées au cours du temps avec une avance
séculaire) la puberté débute à
11 ans avec (stades de Tanner) :
petit bourgeon mammaire et élargissement de
laréole (S2)
quelque poils sur les grandes lèvres et le pubis (P2)
à léchographie pelvienne, un utérus
qui commence à se développer avec une longueur
> 40mm. la ligne endométriale apparaît. Les
ovaires ont un volume >3 ml avec plusieurs follicules.
Laccélération de la vitesse de croissance
débutera avec une prise de taille annuelle qui va
passer de 5 cm/an avant la puberté à 8
à 9 cm /an
La radiographie du poignet permet de visualiser
lapparition du sesamoide du pouce qui correspond
à un âge osseux de 11 ans et est le
critère le plus commode du début de la
puberté Autour de 12 ans ce qui est le plus notable, cest le pic de vitesse de croissance : 8 à 12 cm en un an, les premières leucorrhées, la pilosité axillaire, et à 13 ans (11-15) la ménarche suivie aussitôt du ralentissement de la croissance. A
16 ans, laspect physique est adulte et la croissance
nest plus que de 1cm ou moins. 2.
Chez le garçon, la puberté
débute vers 12 ans avec le départ de
laugmentation du volume testiculaire : 4 à 6 mm (G2) suivi quelques mois
après de quelques poils à la racine de la
verge laccélération
de la vitesse de croissance débute vers 13 ans le pénis
sallonge. Une gynécomastie est souvent
retrouvée, plus ou moins bien vécue,
dautant quelle est souvent associée
à une séborrhée débutante et
à de lacné.
le sésamoïde du pouce apparaît, ce qui
permet à la radiographie du poignet de situer
lâge osseux à 13 ans et le vrai
début de la puberté masculine
La voix se modifie
Enfin à 14 ans (donc nettement plus tardivement
que chez la fille) se fait le pic de vitesse de
croissance :10 a 15cm A 16 ans la pilosité faciale
apparaît et la voix devient adulte. Le cartilage
thyroïde fait saillie. Enfin a 18 ans
la croissance staturale se finit avec un gain annuel de <
1cm. Pendant ce temps, la masse musculaire est
passée de 27% du poids corporel à 10 ans
à 44 %, ce qui est moins marqué chez la fille
avec une répartition du tissu adipeux
sous-cutané différente.
Ces critères morphologiques peuvent déjà
à eux seuls être des sources de
difficultés pour ladolescent, puisque aussi
bien une puberté précoce (avant 9 ans chez la
fille, avant 11 ans chez le garçon) quune
puberté différée peuvent provoquer des
interrogations de ladolescent sur son statut
réel : pour se situer (et être
situé) dans le groupe, il va faire davantage appel
à son morphotype et à son
âge pubertaire quà son âge
chronologique.
Les premières éjaculations vers le milieu de la
puberté chez les uns, les premières
règles chez les autres vont être plus ou moins
lobjet dinterrogations sur le nouveau statut qui
est en train de se mettre en place, avec la
découverte dun corps différent, parfois
perçu comme étranger et donc souvent
caché (voir les modes adolescentes tendant à
dissimuler le corps derrière luniformisation),
parfois rejeté jusquau pathologique Le
Pr. Patrick ALVIN, qui a été lun des
premiers pédiatres français à
créer un service de médecine pour adolescents
dans le service du Pr. Courtecuisse à
Paris-Bicêtre, en soulignant quil ne faut pas
découper ladolescent en tranches et que
lapproche multidisciplinaire est primordiale,
sest penché sur les différents stades de
la puberté et a
proposé une classification en 3 stades : 1-
le début de ladolescence : filles 11-13 ans,
garçons 12-14, où apparaît vraiment la
différenciation des sexes 2-
la mi-adolescence : filles 13-16 ans, garçons
14-17, où se fait comme on vient de le voir le plus
important de la transformation physique et où
dune part se fixe la sexualisation, et dautre
part se construisent les
règles sociales. 3-
la fin de ladolescence : 17-21 ans, où se
réalise une certaine indépendance avec la fin
des transformations physiques, mais où le
développement psychique et social nest pas
encore consolidé. Sur le plan social maintenant, voyons
quel est le statut de ladolescent, puisque comme nous
lavons vu, le regard que jette la
société sur le jeune définit en partie
son statut 1-
Ladolescent se heurte à la contradiction entre la
revendication de sa reconnaissance par le milieu qui
lentoure et sa recherche éperdue dune
autonomie quil considère comme devant lui
être due, alors même quil revendique
lassistance morale et matérielle de ce
même milieu. Les
interdits jusque là plus ou moins acceptés (ou
imposés) deviennent des contraintes inacceptables
contre lesquelles, pour lui, la rébellion est
légitime. 2-
Lapprentissage
occupe une grande partie de son temps, avec une
scolarisation qui se situe entre le collège et
le lycée, grosso modo de la 4ème
à la terminale. Il faut remarquer que lon
demande un effort intellectuel important à un moment,
la puberté, où la croissance
staturo-pondérale est à son maximum, et donc
tout se conjugue dans cette période de la vie pour
désorienter un peu plus la
« victime » de tous ces changements. Il est donc inévitable que la
période troublée
traversée entre 12 ans et 18 ans, certains disent
même 25 ans, ne puisse se dérouler sans
anicroches. Si nous avons pour certains oublié nos
problèmes dadolescence, nous ne pouvons de
toutes façons pas nous y référer :
si certains points sont évidemment communs,
lenvironnement social na plus rien de comparable
avec ce que nous avons pu connaître. Si la
littérature de ce siècle, des Désarrois de
lélève Toërless de Musil
à LAttrape-curs de Salinger qui
passionne encore la génération actuelle, peut
rendre compte dune certaine permanence de la
psychopathologie de ladolescence, il faut
ré-envisager le problème dans son
actualité socio-économique. Le danger serait de
méconnaître le nombre dindividus
touchés et sil est volontairement provoquant de
dire que 99% des adolescents relèvent de la
consultation psychiatrique, il nen reste pas moins que
les conséquences à long terme sont largement
sous-estimées. Voyons donc maintenant quelques
définitions des troubles le plus souvent
rencontrés et quil faudra essayer de
dépister le plus précocement possible. 1-
Les conduites à risques : Ces
conduites, qui traduisent à la fois le romantisme
adolescent et langoisse profonde des
métamorphoses subies, peuvent prendre des aspects
variés. - Chez ladolescent qui trouvera son
équilibre, cela se traduira par des exploits
sportifs, une attirance pour les sports dits « de
lextrême », et permettra un
épanouissement de la personnalité. Mais chez
lindividu pour qui les mécanismes de protection
endogène ou exogène ne joueront pas, la
solitude et linstinct de mort peuvent
lemporter : les accidents sont du coup importants
dans cette tranche dâge, soit avec les 2 roues
soit, dès le permis passé, avec les 4 roues. -
Lagressivité vis-à-vis des autres peut
aussi être classée dans ce cadre, avec chez
ladolescent une sous-estimation du préjudice
causé à autrui. - Les conduites sexuelles
inadéquates avec bien souvent une négligence
de lautre et de soi, ce qui entraîne une absence
de contraception chez la fille et une absence de protection
chez le garçon. Doù le nombre en
augmentation des grossesses non désirées
à des âges de plus en plus jeunes. La négligence du VIH et des autres
maladies sexuellement transmissibles fait aussi partie des
conduites à risques ; ne jouer que sur la peur
pour développer la prévention nest pas
assez efficace Toujours dans ces conduites : - Les fugues, dans lesquelles nombre
dadolescents pensent trouver une liberté
revendiquée. Mais, ayant rompu le lien
économique et privés de la protection
familiale, ils se trouvent entraînés dans des
zones de vie à risque puisquils deviennent des
proies faciles. 2- Les suicides : Ils peuvent traduire, soit le stade
ultime des conduites à risque, soit le fond dun
repliement sur soi au terme dune dépression
parfois méconnue. Le
problème chez ladolescent est double : - dune part, il ne faut pas
négliger la dépression souvent présente
chez ladolescent, ce qui nécessite un
dépistage très précoce devant : -une fatigue
dagir -une fatigue de
sortir -un refus
davoir du plaisir -un
délitement de limage de soi, trouble
narcissique qui fait que ladolescent ne se plaît
plus.
- dautre part, les troubles ne se
traduisent pas toujours par un suicide mais par une
« dépression hostile »
spécifique de ladolescent qui deviendra
agressif vis-à-vis des autres, incapable quil
est de dire autrement quil va mal. Donc une extrême vigilance
simpose, mais sans dramatiser à tous les coups.
On estime néanmoins entre 8 et 15% la proportion des
adolescents faisant une tentative de suicide, avec
peut-être la moitié qui passe inaperçue.
Les
facteurs de risque les plus fréquemment
retrouvés semblent être :
- le
chômage personnel ou familial -
lappartenance à une famille monoparentale ou
recomposée -
les difficultés scolaires -
les conduites addictives, sur lesquelles nous reviendrons. Il faut ensuite distinguer les tentatives
de suicide qui naboutissent pas à la mort et
les suicides réussis. Les tentatives ne doivent pas
être négligées, car les récidives
sont plus fréquentes que ce que lon croit, et
elles traduisent une vraie souffrance ; labord psychologique
qui en est encore trop souvent fait dans les services qui
les accueillent est source de séquelles durables. Les moyens du suicide sont
différents entre les deux sexes : la violence
des moyens utilisés par les garçons (accidents
de circulation provoqués, armes à feu etc...)
expliquent en partie le « meilleur taux de
réussite » chez eux, et ce nest pas
uniquement sur ce critère quil faut distinguer
ce qui est tentative de ce qui est désir profond de
mourir. 3-Les Addictions : Laddiction est la dépendance
pathologique. Ce terme vient en fait du latin
addictus, « esclave pour dette »,
transformé au Moyen Age en « contrainte par
corps pour les non-solvables », et nous est revenu
avec son sens psycho-pathologique via les psychologues
anglo-saxons. Cest donc bien
étymologiquement laliénation de la
liberté dêtre et de vivre, et cela permet
de placer dans le même cadre pathologique les
différentes formes de dépendance. Il peut donc
y avoir des addictions sans drogues, telles que le jeu,
lachat pathologique, et lon étend la
notion au « spectre addictif » :
addiction au travail (que nous retrouverons dans
lanorexie) addiction au jogging, etc.... Ladolescent
est particulièrement exposé au risque
addictif, puisquil rejoint sa vision du
« tout ou rien » ou du « tout
tout de suite ». Pour lui, le risque majeur est
lapplication de ce trait comportemental à la
drogue, à lalcool ou au tabac. Il adopte
facilement ce comportement, parce quil est susceptible
de permettre à la fois la production dun
plaisir et le soulagement dun malaise,
sorganisant de manière à inclure la
notion de perte de contrôle malgré la
connaissance des conséquences négatives du
comportement. De plus, un tel comportement est
valorisé à ses yeux et à ceux de
certains de ses camarades par la fierté de la
transgression. On voit bien dès lors la
difficulté de lutter contre les toxicomanies, si
lon se contente de faire du tapage autour des risque
encourus, puisque dune part ces risques sont souvent
intégrés, et dautre part ils sont le
plus souvent recherchés, inconsciemment ou pas (ce
qui ne dispense pas de rappeler les dangers). Les conduite addictives sont
peut-être le plus grand risque pour
ladolescent : elles peuvent structurer
profondément le futur psychisme adulte, ce sont
peut-être les plus difficiles à dépister
et celles qui amènent peut-être le plus
difficilement ladolescent à consulter :
dun certain côté, elles
le protègent
pour un temps dun monde réel quil
redoute. 4-Les anorexies : Cest la
restriction volontaire de nourriture associée
à : une perte
de poids de plus de 15% par rapport au poids
antérieur ou au poids corrélé à la taille (P/T²) une
aménorrhée des
troubles trophiques : peau sèche, cheveux fins
et cassants un aspect
plus vieux que lâge réel. Elles traduisent
un repli narcissique avec soi comme seul sujet. 10 filles sont
touchées pour un garçon,
avec un pic de survenue à 12-13 ans et un
deuxième à
18-20 ans. Lapparente augmentation du nombre
de cas (puisque des pédiatres japonais ont même
parlé dépidémie) semble en
fait liée à son isolement nosologique des
dépressions et des autres pathologies. Les anorexies
rejoignent par certains points les comportements addictifs. Les premiers signes dalerte sont
souvent le surinvestissement scolaire (ce qui explique les
résultats supérieurs à la moyenne chez
les anorexiques, alors que lintelligence
mesurée au QI est le plus souvent normale sans plus),
associé à un vécu douloureux : du
doute, de limpuissance et du vide. Le danger mortel vient de la recherche
acharnée de la minceur, de la peur panique de
grossir, liée à la terreur de la perte de contrôle sur un
corps vécu comme dangereux. Le décès
par cachexie et troubles métaboliques nest pas
une éventualité rare, et si lon rajoute
les suicides qui sont plus fréquents que la moyenne
dans ce groupe, on voit limportance dune prise
en charge rapide. La boulimie entretient des relations
complexes avec lanorexie : on peut dire que ce
sont les deux faces opposées dune même
problématique, ayant amené à distinguer
les anorexiques restrictifs enfermés dans leur
résolution anorexique et les anorexiques boulimiques
incapables de soutenir lidéalisation du
renoncement. Ces derniers associent fréquemment
boulimie dachats, boulimie sexuelle ou kleptomanie. Devant lensemble de ces troubles
potentiels de ladolescence, que pouvons nous faire,
sachant que plus le dépistage sera précoce,
plus les chances déviter des séquelles
à lâge adulte seront grandes ? La
rencontre médicale semble très importante, car
elle seule permet détablir une relation
thérapeutique utile ; mais il est primordial de
respecter le caractère intime et confidentiel de
lexamen, cest-à-dire le tête
à tête. Lexamen
somatique revêt une importance particulière,
car cest loccasion pour ladolescent de
poser des questions sur le fonctionnement de son
corps ; il faut bien prendre en compte le coté
somatique, et en profiter par exemple pour traiter un
acné, une pilosité excessive ou une surcharge
pondérale, très souvent mal vécus par
ladolescent sans quil ose toujours aborder le
problème frontalement. Mais
les pièges sont nombreux : fausses urgences,
déni ou banalisation, investissement
émotionnel du soignant qui ne sait que faire devant
une biographie-catastrophe, ou au contraire, troubles
émotionnels du soigné qui ne veut plus parler
ou présente des signes fonctionnels qui embrouillent
tout. Nous
devons nous appliquer à
rester « neutres » devant
ladolescent en évitant de nous identifier
à lui, y compris par le prisme déformant de
notre propre progéniture. Il nous faut autant
contrôler les phénomènes de rejet que le
copinage passif ou actif, favorisé par des
phénomènes de séduction ou de
manipulation . Le généraliste ou le
pédiatre ne peut de toute façons faire
quune prise en charge restrictive, parcellaire, sans
contact avec lextérieur, sans stratégie
globale. Doù la nécessité
davoir recours à une équipe
pluridisciplinaire spécialisée, dans laquelle
le médecin pédiatre ou
généraliste soit le garant dune
stratégie cohérente à long terme et
puisse répartir clairement les rôles et
fonctions de chacun : psychiatre, psychologue,
infirmière, éducateur, enseignant (en tout cas
ce serait souhaitable) et parents. Ladolescent devrait avoir à
sa disposition une infrastructure bien balisée pour
quil puisse sadresser directement à celui
des membres de léquipe quil souhaite
rencontrer : ila fréquemment le don de
présenter des problématiques
intriquées. Mais
dans tous les cas, il
faut jongler sans cesse entre deux contraintes : - Le respect
absolu de la liberté de ladolescent - Le cadre
légal qui fait que jusquà 18 ans,
ladolescent est mineur, et que sa protection doit
être assurée ___________________________________________________________________________
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